samedi 21 mai 2016

Pauvre Graham Fraser...


Pauvre Graham Fraser. En ce 19 mai 2016, l'occasion était pourtant très spéciale, et presque personne n'est venu à la fête… À sa place, j'aurais espéré - sans trop me faire d'illusions toutefois - une salle bondée à l'Amphithéâtre national de la presse, situé presque en face du Parlement canadien, sur la rue Wellington, à Ottawa.

Après tout, ainsi qu'il l'écrivait lui-même au tout début de son rapport 2015-2016, «ceci est mon dixième - et dernier - rapport annuel en tant que commissaire aux langues officielles». Une décennie complète de travaux, dont il ferait la synthèse en y ajoutant la brochette de nids de guêpes / wasps' nests actifs…

Malheureusement pour M. Fraser, Justin Trudeau avait «fait son jars» aux Communes, la veille, et toute la tribune de la presse semblait sous le choc du coup de coude à la poitrine de Ruth Ellen Brosseau et à l'empoignade du premier ministre avec le whig conservateur Gord Brown, puis avec le chef en sursis du NPD, Thomas Mulcair…

Entre une spectaculaire altercation aux Communes et un rapport de 70 pages qui ne les aurait pas intéressés de toute façon, du moins pas les journalistes anglophones, la décision fut sans doute facile. Seulement une poignée de scribes semblait attendre M. Fraser à sa conférence de presse (c'est du moins l'impression que laissait l'image du réseau CPAC), et presque toutes les questions sont venues de journalistes de langue française…

Vingt-quatre heures plus tard, sans trop de surprises, la presse anglo de Toronto et Ottawa semblait avoir passé à peu près totalement sous silence l'offrande d'adieu de M. Fraser, et l'entrefilet publié sur le site Web de la Gazette de Montréal pourrait bien être la traduction anglaise d'un des textes de Fannie Olivier, reporter francophone de la Presse canadienne à Ottawa.

J'ai même acheté en kiosque, ce matin (samedi), la grosse édition du Globe and Mail de Toronto, me disant qu'on y trouverait peut-être un regard plus analytique sur le rapport 2015-2016 du Commissariat aux langues officielles, ou quelque commentaire éditorial. Non, rien. Pas un mot. Et j'ai dû débourser 4,60$ pour m'en assurer…

Pourquoi la presse anglo-canadienne reste-t-elle indifférente, dans son ensemble, aux commentaires annuels de M. Fraser (comme à ceux de ces prédécesseurs)? Faudrait se poser la question, mais je crois qu'au fond, comme l'indiquent la provenance des plaintes au Commissariat (près de 90% signées par des francophones), que seuls les parlant-français sont vraiment préoccupés par les enjeux des langues officielles. Parce qu'ils sont presque toujours les seuls lésés.

Tout le monde - du moins ceux qui gravitent dans le milieu des droits linguistiques - sait que sous une façade de «dualité linguistique», le Commissaire Fraser passe l'essentiel de son temps à s'occuper des doléances des Québécois et des autres Canadiens de langue française. C'est bien plus le «Commissaire à la langue officielle (le français)» que le «Commissaire aux langues officielles»…

Quand le couple franco-ontarien Thibodeau avait porté devant les tribunaux sa plainte concernant l'absence de service en français à bord d'un avion d'Air Canada, ils avaient suscité un torrent de colère haineuse au Canada anglais. Je me souviens de cette lettre d'un lecteur anglo qui évoquait le scénario équivalent pour l'un des siens, soit celui d'un passager unilingue anglais aux prises avec un équipage unilingue français dans un vol d'Air Canada vers Vancouver… La folie furieuse…

Alors la presse anglophone sait que le rapport de Graham Fraser traite essentiellement de ses relations avec les Canadiens français... et cela ne les intéresse nullement. Leur pays est anglais, leurs gouvernements, fédéral et provinciaux, sont anglais (sauf au Québec qui les sert quand même fort bien dans leur langue), et les services rendus par le gouvernement fédéral sont toujours disponibles en anglais. Le Commissariat aux langue officielles? C'est une bébelle pour les francophones insatisfaits…

Et comme la proportion de francophones ne cesse de décroître au Canada, c'est un problème temporaire… qui se résorbera avec la disparition graduelle de la nation francophone nord-américaine… On n'a qu'è se croiser les doigts et attendre… Entre-temps, M. Fraser pourra enfiler ses pantoufles et prendre sa retraite…

On aurait donc supposé, en tenant compte de ce qui s'y trouve, que le rapport final de M. Fraser aurait tout au moins dominé les manchettes des médias de langue française… mais ce ne fut pas le cas. Si l'adieu du Commissaire actuel a trouvé d'importants échos dans le quotidien Le Droit et à Radio-Canada, ainsi qu'à TFO, ailleurs ce n'était pas beaucoup mieux que le silence du Canada anglais…

Un court texte dans Le Devoir du lendemain, sans commentaire éditorial (fait surprenant compte tenu qu'une éditorialiste du Devoir animait la conférence de presse de M. Fraser), quelques dépêches de la Presse canadienne dans le site Web de La Presse, mais comme le journal ne publie plus d'édition papier en semaine, l'impact est moindre. Un court texte aussi de l'agence QMI qu'a sans doute publié le Journal de Montréal et son cousin de Québec… mails absolument rien de percutant hors de la région de la capitale fédérale…

Je ne m'explique pas comment une cohorte de journalistes professionnels, souvent des vétérans, rattachés à la presse parlementaire, peuvent recevoir un rapport comme celui de M. Fraser et le tabletter sans autre forme de procès. Objectivement, le contenu est important. Il va au coeur de cette dualité qui attise les braises de la discorde depuis 150 ans et même davantage dans l'ensemble du pays.

C'est vrai que les rapports du Commissariat aux langues officielles sont plates. Le langage est bureaucratique. À ne pas lire quand on est fatigué, en fin de soirée. Mais avec les années d'expertise accumulées à la tribune de la presse parlementaire, les journalistes ont sûrement appris à décoder et à lire entre les lignes. Dans la monotonie de ces textes apparemment aseptisés se cachent des bâtons de dynamite, mais il faut gratter sous la surface.

Quel coup de coude opportun…






1 commentaire:

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