dimanche 6 mars 2016

Commission B-B: l'obstruction systématique de la ville d'Ottawa...


Le samedi 5 mars 2016, dernière journée du colloque annuel du CRCCF (Centre de recherche en civilisation canadienne-française) de l'Université d'Ottawa, ayant pour thème le bilinguisme (voir http://bit.ly/21JISNP), aura été pour moi l'occasion de replonger dans l'époque des travaux de la Commission Laurendeau-Dunton (Commission B-B) au milieu et à la fin des années 1960.

Au-delà des propos fort instructifs de deux conférenciers de l'après-midi, Roberto Perin (Collège Glendon) et Valérie Lapointe-Gagnon (Université de l'Alberta), j'avais eu l'occasion de feuilleter la veille et durant la matinée le dernier numéro de la revue Mens (mot latin, pas anglais…), une édition spéciale intitulée La Commission royale d'enquête sur le bilinguisme a 50 ans: période révolue ou projet inachevé, lancée dans le cadre du colloque du CRCCF. J'en ai achevé la lecture aujourd'hui, dimanche.

Fraîchement sorti des presses à la fin de février 2016, ce numéro spécial double contient notamment un article du professeur François Charbonneau, de l'Université d'Ottawa, que doit absolument lire toute personne intéressée par ou impliquée dans l'actuelle campagne en faveur du «bilinguisme officiel» à la ville d'Ottawa. On y comprendra un peu mieux le vieux fond raciste et francophobe qui pourrit le climat linguistique au sein de l'administration municipale depuis plus d'un siècle…

Notons au départ que la Commission Laurendeau-Dunton avait expédié des demandes d'information à quelque 35 villes, ministères et organismes, de l'Atlantique au Pacifique, «et qu'elle essuiera un seul refus, celui de la ville d'Ottawa». Dans la capitale, sa demande a été l'objet de vifs débats à la mairie, au comité exécutif, au conseil municipal et même après avoir arraché de peine et de misère des approbations de principe par des votes serrés, la Commission B-B s'est butée à une bureaucratie municipale rébarbative, francophobe, intraitable…

Pauvres commissaires… Ils ne connaissaient pas cette ville, peut-être l'une des plus hostiles du pays aux aspirations des Canadiens français (plus de 20% de la population d'Ottawa à l'époque). Les citoyens avaient élu comme maire une francophobe notoire, Charlotte Whitton. Un groupe de jeunes Franco-Ontariens qui avaient placardé des affiches en français sur les traverses à piétons municipales unilingues anglaises avaient été arrêtés par la police, traînés devant les tribunaux et mis à l'amende… Pas de quartier pour les francophones dans l'Ottawa du milieu des années 60…

La Commission Laurendeau-Dunton avait constitué une équipe de recherche pour la région de la capitale fédérale et celle-ci a commis l'erreur d'évoquer son idéal dans ses communications avec la ville. La plupart des élus et fonctionnaires municipaux anglophones qui en ont pris connaissance ont dû frémir d'horreur et courir en faire rapport à leurs loges maçonniques ou orangistes. «Si la capitale d'un pays doit commander le respect et la loyauté des citoyens des deux langues officielles, affirmait la Commission B-B, elle ne devrait pas refléter la domination d'une langue sur l'autre»….

Les commissaires André Laurendeau et Davidson Dunton ont été obligés d'intervenir personnellement auprès de la municipalité pour qu'elle permette à la Commission d'expédier aux fonctionnaires un questionnaire sur la langue de travail et les services en français à la population, et ont finalement essuyé un refus catégorique. À une demande d'information auprès des 18 directeurs de services de la ville, dix n'ont même pas répondu. «Il est évident que les hauts fonctionnaires de la ville ne craignaient pas de perdre leur emploi lorsqu'ils multipliaient les refus aux demandes de la Commission», note M. Charbonneau.

L'obstruction systématique de la capitale aux travaux de la Commission B-B a obligé celle-ci à conclure ainsi, dans son rapport final en 1970: «La forte impression qui ressort de la masse des données relatives aux attitudes vis-à-vis de la capitale est que les Canadiens de langue française ne s'y sentent pas chez eux», et il apparaît fort difficile de modifier «la réalité anglo-dominante de la ville».

J'ai grandi à Ottawa, mon père a été fonctionnaire municipal à Ottawa pendant 33 ans, et je peux vous assurer que la francophobie est dans l'ADN de cette ville, de ses législateurs et de son administration. L'attitude actuelle du maire Watson en est le plus fidèle reflet.

Jaroslav Rudnyckyj

J'ai été surpris par la conférence sur le Commissaire dissident de la Commission B-B, Jaroslav Rudnyckyj, dont je n'avais pas entendu le nom depuis plus de 40 ans… Au-delà du fait qu'il aurait bien voulu faire de l'ukrainien une des langues officielles du Canada, du moins dans certaines régions des Prairies, j'ai appris que ce fanatique anti-communiste était plus que probablement un sympathisant nazi sous Hitler, et peut-être même un membre du Parti Nazi…

Il avait en effet occupé des postes de professeur à Berlin à partir de 1937, ainsi qu'à Prague durant l'occupation allemande, jusqu'à 1945. Il avait notamment travaillé à la publication d'un dictionnaire de traduction germano-ukrainien. Qu'un ressortissant slave, qu'Hitler considérait comme des humains inférieurs bons pour l'esclavage ou les camps de la mort, ait été autorisé à poursuivre ses occupations universitaires à l'époque où les hordes nazies massacraient des millions de Juifs et de Slaves en Europe de l'Est, dans les terres natales de M. Rudnyckyj, laisse croire que les chefs allemands lui témoignaient une certaine estime.

Il a fui le totalitarisme soviétique derrière le rideau de fer après la Seconde Guerre mondiale et une fois au Canada, est devenu un anti-communiste militant (rabid anticommunist, notait un article en anglais). Ses compétences linguistiques lui ont valu un poste de commissaire à la Commission B-B et certains le considèrent comme un père du multiculturalisme canadien. La Commission de toponymie du Québec a même donné son nom à un lac sur la Côte-Nord…

Ce qu'on en apprend des choses, à un colloque sur le bilinguisme…




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