jeudi 2 juillet 2015

Ces ponts qu'on ne traverse pas...

En 1998, j'avais invité deux journalistes ontariens de langue anglaise, domiciliés dans la capitale fédérale, à venir dîner avec moi à Gatineau (l'ancienne ville de Gatineau) au moment où prenait fin une collaboration de plusieurs années. Je les avais conviés à prendre l'apéro chez moi avant de nous rendre au défunt restaurant «Maison Maxime», un établissement d'excellente réputation à cette époque.

À la sortie de l'autoroute 50, en arrivant dans mon quartier, je sentais que mes collègues (je leur avais offert un lift) observaient le paysage attentivement. Au coin de ma rue, alors que je leur indiquais ma maison, l'un d'eux a remarqué que cela ressemblait beaucoup aux quartiers d'unifamilales à Ottawa. Il n'avait sans doute jamais mis les pieds à l'est de la rivière Gatineau. S'attendait-il à apercevoir des huttes? Par la suite, au restaurant, il a commenté que l'endroit lui apparaissait fort civilisé... C'était, je l'imagine, un compliment de son point de vue…

Puis, l'autre me demande, pendant la conversation, quelle langue nous utilisons à la maison, moi, mon épouse et mes enfants… Parlez-vous vraiment français entre vous? J'étais estomaqué. Mais quelle langue pensez-vous qu'on parle? Nous sommes tous francophones... Pourquoi serait-ce autre chose que le français?

Cela m'avait rappelé un dialogue avec quelques reporters du Sault Star, au début de 1990. Au quotidien Le Droit, nous avions procédé à un échange de journalistes avec le Star au moment de la crise linguistique à Sault Ste-Marie. Et l'un des leurs m'avait déclaré que de nombreux anglophones, là-bas, étaient convaincus que tous les francophones du Canada comprenaient l'anglais et que nous insistions sur des services en français juste pour les narguer…



Ce type, qui n'avait jamais mis les pieds au Québec, a été ahuri - dans ses pérégrinations en Outaouais - d'y découvrir des dizaines de milliers de francophones unilingues et d'avoir besoin d'interprètes pour communiquer avec eux... Tout ça pour démontrer à quel point l'ignorance et la méconnaissance peuvent susciter et multiplier incompréhensions et préjugés…

Les anglophones des hauts Grands Lacs avaient au moins l'excuse de vivre très loin du Québec et d'être fort mal renseignés par leurs médias... Mais ceux d'Ottawa étaient collés sur la frontière. Ils nous côtoyaient quotidiennement et pourtant, ne traversaient à peu près jamais les ponts. Dans une étude de 2010 sur les Anglo-Québécois de Gatineau, même ces derniers déploraient «que plusieurs Ontariens ne traversent pas les ponts vers le Québec».

Par contre, dans cette même étude réalisée par deux professeures de géographie de l'Université d'Ottawa, Anne Gilbert et Luisa Veronis, on découvre que ces résidents anglophones de Gatineau se concentrent dans des «milieux de vie anglais», notamment dans les secteurs Aylmer et Hull, et qu'eux-mêmes ne traversent à peu près pas les ponts de la rivière Gatineau vers l'est, vers les quartiers les plus francophones de la ville…

«Tous les participants (à l'étude), sans exception, ont souligné qu'ils ne se sentaient pas à l'aise (dans le secteur est) de Gatineau», notent les auteurs du rapport. Et leurs motifs semblent fondés sur des fabulations encore pires que celles des anglos de Sault Ste-Marie ou d'Ottawa… Non seulement les francophones de l'autre rive de la Gatineau ne seraient-ils pas accueillants, mais nos bons anglophones «ne s'y sentent pas en sécurité, surtout le soir»…

À les entendre ils n'y vont jamais, dans ce coin de la ville qu'ils trouvent laid (et où vivent plus de la moitié des 275 000 habitants de Gatineau), mais chacun des participants «a une histoire d'horreur à raconter». Les clients anglophones seraient mal reçus dans les magasins. Ils réservent leurs critiques les plus acerbes pour les services médicaux et hospitaliers. «Bref, dit l'étude, on se sent ici comme des citoyens de deuxième classe, privés des droits les plus fondamentaux d'accès à des services de qualité dans sa langue.» Une participante va jusqu'à dire: «This is like being an alien»…

Je demeure dans l'est de Gatineau depuis 35 ans et je peux vous assurer que nos Rhodésiens sont fort bien servis dans leur langue, poliment et avec le sourire, jusque dans les plus petits dépanneurs, même lorsqu'ils ne forment que 5 ou 6% de la population du quartier. Et je constate aussi que la plupart d'entre eux ne font aucun effort pour apprendre ou utiliser notre langue, contrairement aux Franco-Ontariens qui doivent tous les jours, partout, remiser leur francophonie pour communiquer avec un milieu trop souvent unilingue anglais!

Ces anglophones, souvent d'anciens résidents d'Ottawa, aiment bien nos maisons à bon prix, nos garderies à rabais, nos frais de scolarité avantageux, nos taux d'assurance-automobile économiques, nos factures d'électricité moins onéreuses, etc., mais ils s'identifient davantage - culturellement - avec Ottawa et son milieu anglophone. «I'm a Quebecer in license - driver's license - I guess, but I self identify a lot with the other side of the river», remarque ce résident du secteur Aylmer.

Fréquenter Ottawa leur permet d'éviter d'être minoritaires, notent les auteurs de l'étude. Moi j'ai surtout l'impression que ça leur permet d'éviter de fréquenter l'habitat naturel de ces francophones majoritaires, inférieurs, impolis, intolérants, habitant dans des quartiers laids… et indignes de leur présence. Parfois je me dis qu'on est toujours aux prises avec des relents de l'ancien colonialisme, et qu'on se comporte encore trop souvent comme des colonisés.

Venez faire un tour à Gatineau. Ou pire, à Ottawa. Vous comprendrez à quel point cela peut parfois devenir frustrant. Le nombre de francophiles augmente certes chez les anglophones de la région d'Ottawa et de Gatineau, c'est visible, mais pas suffisamment pour extirper les vieux préjugés enracinés et alimentés par des médias qui font bien davantage partie du problème que des solutions…


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Lien à l'étude de 2010. http://bit.ly/1dAJroM

4 commentaires:

  1. Bonjour Monsieur Allard,

    Tout d'abord, je tenais à vous remercier de votre excellent travail qui permet à nos concitoyens d'être mieux informés.

    Je suis la citoyenne qui a formulé une plainte à la Commission des langues officielles au sujet des services unilingues des agents frontaliers de l'aéroport «international» d'Ottawa.

    C'est grâce à l'émission Tout le monde en parle que j'ai appris votre existence en tant que journaliste. Votre article sur le recensement de 2011 et celui du linguiste Paul Daoust sur le bilinguisme collectif et l'assimilation m'ont grandement inspirée. Mais, l'élément déclencheur qui m'a incitée à m'exprimer dans les journaux et sur le site d'Impératif français est sans contredit le commerçant récidiviste unilingue de Gatineau (près du Centre commercial Les promenades de l'Outaouais) qui offre depuis au moins quatre ans un service en anglais à sa clientèle qui accepte dans l'indifférence cette situation. L'Office de la langue française m'indique que la loi 101 ne prévoit aucune sanction.

    Ma lettre a été publiée le 30 juin dans le journal de Montréal et de Québec. J'attends toujours qu'elle le soit dans les journaux de votre ancien employeur.

    Encore une fois, merci! Poursuivez inlassablement votre travail de conscientisation.

    Denise Fontaine
    Gatineau

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    1. Merci de lire et de commenter. J'apprécie.
      Et vous aussi, restez vigilante.

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    2. Je désire que mon texte soit lu par les lecteurs du journal Le Droit et de La Presse? Des suggestions?
      Denise

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  2. Incroyable, mais Vrai Dieu est toujours Grand. Après plusieurs rejets de ma demande par la banque, j'ai bénéficié d'un prêt grâce à une dame bien honnête . Pour en savoir plus, veuillez simplement prendre contact avec elle par e-mail au : marilinetricha@mail.ru elle offre des prêts de 3 000€ à 3.000.000€ à toute personne capable de le rembourser avec intérêt à un taux faible de 2 % ne doutez pas de ce message. C'est une parfaite réalité. Faites passer le message à vos proches qui sont dans le besoin.
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    Que Dieu vous bénisse.

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