mercredi 7 décembre 2011

Le début de la fin?

Apprentissage intensif de l'anglais en 6e année dans les écoles françaises du Québec

L'indifférence du Québec - et particulièrement des médias de langue française - face au projet d'écoles bilingues en 6e année pour les jeunes francophones est incompréhensible. Peut-être faut-il avoir grandi dans un régime d'écoles bilingues (ce fut mon cas, autrefois, à Ottawa) pour voir à quel point l'enseignement bilingue constitue une menace pour notre langue, notre culture et notre identité. Voici quelques observations en vrac qui me semblent pertinentes et qui offrent des avenues pour éclairer un débat qui ne semble pas vouloir s'amorcer...

1. Les élèves du Saguenay, du Bas du Fleuve, de la Mauricie et de la plupart des régions du Québec n'ont pas besoin d'un apprentissage intensif de l'anglais; pour ceux de certains quartiers de Montréal et de Gatineau, où l'assimilation est déjà en marche, c'est carrément une menace. Regardez du côté des Franco-Ontariens : eux, ils ont besoin de l'anglais quotidiennement, tout le temps! Alors pourquoi évitent-ils les écoles et les classes bilingues comme la peste? Parce que ce sont des instruments d'assimilation et de destruction identitaire. Ils l'ont appris à la dure.

2. Parlons d'ailleurs d'identité. Dans un sondage Léger à Ottawa en 1995, la section locale de l'ACFO (Association canadienne-française de l'Ontario) a découvert que chez les 18-24 ans, l'identité la plus souvent citée était « bilingue », devançant francophone, canadien-français ou franco-ontarien. « Bilingue », c'est une double identité et devinez laquelle des deux dominera. Le bilinguisme individuel est un atout, le bilinguisme collectif est synonyme d'assimilation.

3. Le principal problème, au Québec, n'est pas l'apprentissage de l'anglais. Le Québec est déjà l'État avec la population la plus bilingue du pays. Le grand drame, c'est l'état affreux du français. Regardez Facebook, Twitter, parlez aux profs des écoles primaires, secondaires, des universités. Quantité de jeunes (et d'adultes) sont des analphabètes fonctionnels.

4. Il faut viser l'excellence dans la langue maternelle d'abord : se donner une solide base identitaire, savoir bien lire et écrire en français, continuer de créer dans sa langue. Une oeuvre exceptionnelle en français, qu'elle soit culturelle, politique, économique ou scientifique, aura une valeur universelle et se fera remarquer des autres nations, qui la traduiront dans leurs langues.

5. La connaissance de l'anglais -- et d'autres langues -- est certes souhaitable, mais l'omniprésence de l'anglais, son effet de rouleau compresseur, ici et ailleurs, constitue une menace pour la survie et à l'épanouissement de la plupart des autres langues et cultures de la planète, y compris la nôtre.

6. Alors, pourquoi « bilinguiser » la 6e année des écoles françaises, au moment où les jeunes sont en plein apprentissage de leur propre langue? On brise le rythme d'apprentissage déjà cahoteux à l'aube du secondaire et on leur livre un message pernicieux dont ils ne comprendront que trop bien le sens profond : l'anglais est essentiel, plus encore que le français.

7. Ce message sera, d'ailleurs, tout aussi bien compris à l'extérieur du Québec où le français est déjà, dans la plupart des provinces, à l'agonie. Si vous comprenez tous l'anglais, diront un nombre croissant d'Anglo-Canadiens, pourquoi devrions-nous fournir des services en français ou apprendre votre langue?

8. Le gouvernement Charest est devenu un fossoyeur du français et l'apprentissage intensif de l'anglais en 6e année sera un gros clou dans notre cercueil. J'ai de plus en plus l'impression que nous approchons du début de la fin comme peuple. Quelques recensements de plus et le français sera en bonne voie de marginalisation au Canada, et en mode survie au Québec.

9. Notre ultime combat pour l'avenir du français est commencé et si la tendance se maintient, comme dirait l'autre, nous irons bientôt rejoindre les espèces en péril. Nous avons peut-être une dernière chance de prendre notre avenir en main. Il faudra vite la saisir.

Pierre Allard

2 commentaires:

  1. Ayant grandi dans une maison où trois langues étaient parlées quotidiennement (et quelques autres de façon moins fréquentes), mon attitude face au statut du Français est peut-être un peu différente. Je suis d'accord qu'il faut faire très attention à notre langue, car elle est l'âme de notre identité en tant que peuple, mais apprendre une autre langue est une des expériences les plus enrichissantes qu'on puisse vivre. Le problème est que, selon moi, l'effort que font les Canadiens français (Québécois et francophones hors-Québec) pour apprendre la langue de leurs concitoyens anglophones ne leur est pas toujours réciproque. Ceci dit, j'ai aussi rencontré plusieurs anglophones qui se sont donné la peine d'apprendre notre langue, mais ils ne font malheureusement pas partie de la majorité.
    Apprendre l'Anglais en 6e année n'est pas un problème, même de façon intensive. Je dirais même que les élèves en sortirons gagnants. L'idée ici n'est pas d'assimiler, bien au contraire, mais plutôt de donner aux élèves des outils qui leur serviront tout au long de leur vie. Si on avait décidé d'enseigner l'Espagnol plutôt que la langue de Shakespeare, je crois que nous n'aurions pas eu ce débat.
    L'apprentissage d'une autre langue n'est pas le problème. Ce qui est dangeureux est que nous nous refermions sur nous et que nous tentions de rejeter tout ce qui ne fait pas partie de notre culture, nos moeurs. En s'ouvrant sur le monde et en participant activement aux évènements internationaux et tant qu'acteur indépendant (notez bien «indépendant») nous pourons nous réaliser en tant que peuple. Et lorsque ce moment arrivera, je crois que les Canadiens anglophones réaliseront alors l'importance de notre langue et l'apprendront volontiers. Je me trompe peut-être, mais je reste optimiste.

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