Les minorités francophones de l'Ontario, de l'Ouest et de l'Acadie intéressent peu les Québécois... Que l'on soit fédéraliste ou pas, indépendantiste ou pas, on se préoccupe assez peu du sort des « frères exilés ». Au-delà des frontières du Québec, sauf peut-être pour l'activité politique dans la capitale fédérale ou quelques crises linguistiques majeures, l'actualité liée à la francophonie ne mérite dans les médias québécois que de très occasionnels entrefilets.
Quand on est éditorialiste en Outaouais, issu de l'Ontario français par surcroit, on entend d'une oreille un peu plus attentive les appels de ceux qu'on nomme, parfois ignominieusement, les « Francos ». Et on est davantage préoccupé - frustré serait le mot plus juste - par le silence médiatique qui enrobe la lente et douloureuse érosion de ces collectivités francophones. C'est comme si elles n'existaient pas, et comme si ce qui leur arrive ne comportait pas d'enseignements pour le Québec français.
Si les Québécois étaient mieux renseignés sur le combat des Franco-Ontariens pour éliminer les écoles bilingues et sur l'effet dévastateur du bilinguisme collectif, étape vers l'assimilation des minorités, il n'y aurait pas eu l'engouement qu'on a constaté (même chez certains péquistes) pour l'anglais intensif en 6e année, et les francophones n'auraient pas été aussi prompts à vouloir que toute la jeune génération acquière une connaissance de l'anglais... L'importance du bassin d'unilingues français (présentement autour de 4 millions au Québec) constitue un barème incontournable de la vitalité de notre nation francophone et l'un des fondements de l'argument en faveur du français langue commune.
Ce qui est arrivé aux francophones hors-Québec depuis la Confédération doit servir d'avertissement aux Québécois, particulièrement dans les régions comportant de fortes proportions d'anglophones ou d'allophones anglicisés, comme Montréal, ainsi que dans certaines régions frontalières, telles l'Outaouais et le sud/sud-ouest de la métropole. Les arguments qui ont servi à promouvoir les droits des minorités de langue française dans les autres provinces sont exactement les mêmes qui servent à promouvoir l'unilinguisme français au Québec et le renforcement de la Loi 101. Même la Cour suprême du Canada a reconnu cette logique dans quelques causes célèbres.
Le sort que les majorités anglophones ont réservé à leurs concitoyens de langue française depuis 1867, et les réactions souvent intolérantes et haineuses d'une fraction importante du public anglophone contemporain, doivent faire comprendre aux Québécois l'importance de s'affirmer comme majorité et de jeter les bases d'un cadre qui assurera que dans un avenir pas trop lointain, ils ne seront pas eux-mêmes à risque de devenir minoritaires chez eux. Ce qui les attend, les minorités des autres provinces l'ont déjà subi et en portent des conséquences indélébiles.
Que cela passe ou non par l'indépendance politique ou quelque forme de souveraineté-association reste à déterminer, l'avenir le dira. Mais une chose est sûre : cela passe par un Québec unilingue français. Sans cet unique espace francophone en Amérique du Nord, le combat des minorités hors-Québec, à l'exception de régions limitrophes ontariennes et acadiennes, est voué à l'échec. Les combattants vieillissent, et la relève se fait de plus en plus rare. Ce qui est perturbant, c'est que la résistance ramollit aussi au Québec...
Un jour, quand quelques générations successives de Québécois francophones-devenus-tous-bilingues auront graduellement adopté l'anglais comme langue commune, peut-être dira-t-on à leur sujet ce que l'auteur franco-ontarien Omer Latour (décédé en 1978, et cité récemment dans le livre Le ciel peut donc attendre, de Jules Tessier) écrivait au sujet de son patelin natal, Cornwall : « Dieu merci, le combat est presque fini. L'assimilation totale apporte enfin le repos et la paix à tous ces gens obscurs qui ont lutté dans un combat par trop inégal. Vous me demandez pourquoi ils sont morts? Je vous demande comment ils ont fait pour résister si longtemps. »
mardi 16 avril 2013
mercredi 10 avril 2013
Jules Tessier: une lecture douloureuse, nécessaire
Dans sa version de « J'suis Québécois » sur l'album « Poèmes et chants de la résistance » (Vol. 2), Georges Dor chante : « Quand on est Québécois une fois, on est Québécois pour tout l'temps, comme un Noir est noir, pour la vie... ». Ces paroles m'ont souvent intrigué, moi qui suis Québécois d'adoption, né Franco-Ontarien dans un petit quartier autrefois francophone de la capitale fédérale.
Puis, hier soir, en lisant le chapitre « Cornwall (Ontario): là où ça fait mal » dans le nouvel essai « Le ciel peut donc attendre » de Jules Tessier*, évoquant les douloureuses transitions que provoquent l'anglicisation graduelle d'une communauté francophone hors-Québec, j'ai compris toute la portée des propos du regretté chansonnier québécois. J'avais beau avoir quitté l'Ontario depuis 1975 (à l'âge de 29 ans), je l'avais encore dans les tripes. Le chapitre de Jules Tessier a ravivé des émotions que j'ai parfois voulu enterrer depuis près de 38 ans... apparemment sans trop de succès.
Je ressentais physiquement, pêle-mêle, des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de jeune adulte aux prises avec les conflits identitaires qu'entraîne le statut de minoritaire au sein d'une majorité hostile et, parfois, ouvertement raciste. L'obligation de suivre la moitié de mes cours en anglais dans une école primaire française bilingue; mes parents s'endettant pour nous inscrire à une école secondaire privée « bilingue » où la majorité des élèves étaient francophones mais où la minorité anglophone dominait (il fallait faire preuve de « charité chrétienne » et accepter de parler anglais aux élèves anglophones...); la fréquentation d'une université « bilingue » où les francophones perdaient du terrain d'année en année...
Je me revoyais, enfant, être obligé de baragouiner l'anglais au dépanneur que la famille Bissonnette avait vendu à un étranger qui ne parlait qu'une des langues officielles du pays... pas la mienne. Je me souviens quand, l'estomac noué, on demandait en hésitant des billets d'autobus en français, espérant ne pas pas être foudroyé du regard (ou pire) par un chauffeur unilingue anglais... Quand, nous entendant parler français, des petits Anglos nous traitaient avec mépris de frogs... et que nous gardions le silence... Quand un élève d'école secondaire anglophone m'a lancé « Speak white », une expression alors nouvelle pour moi... Quand on s'apercevait qu'un nombre croissant de nos amis et parents francophones parlaient de plus en plus anglais entre eux...
Je me suis souvenu d'un « déjeuner-causerie » de notre section paroissiale de l'AJFO (Association de la jeunesse franco-ontarienne) - je n'avais que 16 ou 17 ans - quand Séraphin Marion, un vieux patriote franco-ontarien, nous avait proposé de déménager au Québec. Que pour lui et les autres vieux, c'était trop tard, qu'ils lutteraient jusqu'au dernier contre l'assimilation mais que ce serait une lutte perdante. Mais nous, les jeunes, pouvions pousser de nouvelles racines sur l'autre rive de l'Outaouais. Nous ne l'avons pas cru...
Quelques années plus tard, ayant entamé des études universitaires et milité pendant quelques années dans des mouvements franco-ontariens, se posa la question des célébrations du centenaire de la Confédération en 1967... Quelques-uns d'entre nous plaidions pour une protestation contre ces célébrations sous le thème « Cent ans d'injustice », parce que les droits des Franco-Ontariens avaient été bafoués depuis 1867... On s'est fait traiter de séparatistes... et plusieurs le sont devenus... Confrontés à la réalité d'une anglicisation massive de notre génération (et à un moindre degré des précédentes) et voyant l'état de résignation dans lequel s'étaient incrustés plusieurs dirigeants franco-ontariens de l'époque, certains ont décidé de tourner la page...
En lisant Jules Tessier, j'ai repensé à tout ça... et j'ai eu la certitude que peu importe les changements de cap et les convictions qui nous mènent ailleurs, au Québec dans mon cas, « quand on est Franco-Ontarien une fois, on est Franco-Ontarien pour tout l'temps, comme un Noir est noir, pour la vie... »... J'ai 66 ans et je dis souvent que je n'ai pas que la dernière de ces années, que je les ai toutes. Hier soir, en lisant Jules Tessier, j'avais de nouveau 8 ans, 15 ans, 20 ans, 25 ans... et les expériences que l'on vit, du moins celles qui ont de l'importance, restent avec nous jusqu'à la fin...
Ce chapitre de Jules Tessier est une clé qui ouvre bien des portes sur le passé, le présent et l'avenir. Une lecture recommandée pas seulement pour les Franco-Ontariens... mais pour les Québécois aussi, qui pourraient un jour subir le sort de leurs frères culturels hors-Québec. Un des auteurs cités par M. Tessier, Pierre Albert (auteur et poète du Nord ontarien), écrivait en 1992 : « Un jour, prédit le dernier des Franco-Ontariens, il y aura peut-être le dernier des Québécois. »
* Jules Tessier, Le ciel peut donc attendre, Essai, Les Éditions de la Francophonie, 2013.
Puis, hier soir, en lisant le chapitre « Cornwall (Ontario): là où ça fait mal » dans le nouvel essai « Le ciel peut donc attendre » de Jules Tessier*, évoquant les douloureuses transitions que provoquent l'anglicisation graduelle d'une communauté francophone hors-Québec, j'ai compris toute la portée des propos du regretté chansonnier québécois. J'avais beau avoir quitté l'Ontario depuis 1975 (à l'âge de 29 ans), je l'avais encore dans les tripes. Le chapitre de Jules Tessier a ravivé des émotions que j'ai parfois voulu enterrer depuis près de 38 ans... apparemment sans trop de succès.
Je ressentais physiquement, pêle-mêle, des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de jeune adulte aux prises avec les conflits identitaires qu'entraîne le statut de minoritaire au sein d'une majorité hostile et, parfois, ouvertement raciste. L'obligation de suivre la moitié de mes cours en anglais dans une école primaire française bilingue; mes parents s'endettant pour nous inscrire à une école secondaire privée « bilingue » où la majorité des élèves étaient francophones mais où la minorité anglophone dominait (il fallait faire preuve de « charité chrétienne » et accepter de parler anglais aux élèves anglophones...); la fréquentation d'une université « bilingue » où les francophones perdaient du terrain d'année en année...
Je me revoyais, enfant, être obligé de baragouiner l'anglais au dépanneur que la famille Bissonnette avait vendu à un étranger qui ne parlait qu'une des langues officielles du pays... pas la mienne. Je me souviens quand, l'estomac noué, on demandait en hésitant des billets d'autobus en français, espérant ne pas pas être foudroyé du regard (ou pire) par un chauffeur unilingue anglais... Quand, nous entendant parler français, des petits Anglos nous traitaient avec mépris de frogs... et que nous gardions le silence... Quand un élève d'école secondaire anglophone m'a lancé « Speak white », une expression alors nouvelle pour moi... Quand on s'apercevait qu'un nombre croissant de nos amis et parents francophones parlaient de plus en plus anglais entre eux...
Je me suis souvenu d'un « déjeuner-causerie » de notre section paroissiale de l'AJFO (Association de la jeunesse franco-ontarienne) - je n'avais que 16 ou 17 ans - quand Séraphin Marion, un vieux patriote franco-ontarien, nous avait proposé de déménager au Québec. Que pour lui et les autres vieux, c'était trop tard, qu'ils lutteraient jusqu'au dernier contre l'assimilation mais que ce serait une lutte perdante. Mais nous, les jeunes, pouvions pousser de nouvelles racines sur l'autre rive de l'Outaouais. Nous ne l'avons pas cru...
Quelques années plus tard, ayant entamé des études universitaires et milité pendant quelques années dans des mouvements franco-ontariens, se posa la question des célébrations du centenaire de la Confédération en 1967... Quelques-uns d'entre nous plaidions pour une protestation contre ces célébrations sous le thème « Cent ans d'injustice », parce que les droits des Franco-Ontariens avaient été bafoués depuis 1867... On s'est fait traiter de séparatistes... et plusieurs le sont devenus... Confrontés à la réalité d'une anglicisation massive de notre génération (et à un moindre degré des précédentes) et voyant l'état de résignation dans lequel s'étaient incrustés plusieurs dirigeants franco-ontariens de l'époque, certains ont décidé de tourner la page...
En lisant Jules Tessier, j'ai repensé à tout ça... et j'ai eu la certitude que peu importe les changements de cap et les convictions qui nous mènent ailleurs, au Québec dans mon cas, « quand on est Franco-Ontarien une fois, on est Franco-Ontarien pour tout l'temps, comme un Noir est noir, pour la vie... »... J'ai 66 ans et je dis souvent que je n'ai pas que la dernière de ces années, que je les ai toutes. Hier soir, en lisant Jules Tessier, j'avais de nouveau 8 ans, 15 ans, 20 ans, 25 ans... et les expériences que l'on vit, du moins celles qui ont de l'importance, restent avec nous jusqu'à la fin...
Ce chapitre de Jules Tessier est une clé qui ouvre bien des portes sur le passé, le présent et l'avenir. Une lecture recommandée pas seulement pour les Franco-Ontariens... mais pour les Québécois aussi, qui pourraient un jour subir le sort de leurs frères culturels hors-Québec. Un des auteurs cités par M. Tessier, Pierre Albert (auteur et poète du Nord ontarien), écrivait en 1992 : « Un jour, prédit le dernier des Franco-Ontariens, il y aura peut-être le dernier des Québécois. »
* Jules Tessier, Le ciel peut donc attendre, Essai, Les Éditions de la Francophonie, 2013.
lundi 8 avril 2013
Ce qu'ils disent du français et des Québécois...
Il faut admirer les efforts de Graham Fraser, Commissaire fédéral aux langues officielles, quand il tente de convaincre les Anglo-Canadiens de l'attrait et de l'utilité du français. Et même si je ne doute pas qu'il rejoigne un auditoire comptant de nombreux francophiles, il me semble que les réactions sont de plus en plus souvent négatives et carrément haineuses.
À preuve le lettre qu'il a signée dans le Globe and Mail de Toronto, ce matin, intitulée « In Canada, French is a language of ambition, not decline » (http://bit.ly/10MM6A2 ). Cette lettre a suscité environ 150 commentaires durant la journée. Et n'oublions pas de rappeler que le Globe est le journal pancanadien le plus prestigieux, lu par l'élite anglo-canadienne...
Voici un échantillon de commentaires (les soulignés sont de moi) :
* over the past 40 years, various Quebecois separatist governments have succeeded in erasing the English fact in that province...
* Notwithstanding the rest of Canada has spent decades and countless billions accommodating Quebec financially and linguistically, it has prohibited its minions from communicating in English.
* 4 million Quebeckers can't speak English? That's pathetic and a clear indictment of that province's broken education system...
* I think English speaking Canada's disregard for Quebec has been a direct response to the separatists and English hating communities that Quebec breeds.
* I hear Spanish spoken a lot more in Calgary then French.
* Graham Fraser has to say that. It's his job. Doubt if he actually believes it. Not many do.
* I have not encouraged by kids to pursue French beyond high school. I dont believe they will need it to succeed.
* in Quebec they teach immigrant-french-students about the nation Quebec and play France's anthem. Sad but true.
* French is the new Latin. Better to learn Spanish or Mandarin.
* The French dictatorial regime in Québec does not give a positive impression to the rest of the world.
* But I'd like to see the English language as respected in Quebec as French is in the rest of Canada. (celle-là est une des meilleures...)
* Mr. Fraser, as official language commissioner, what are you doing to protect the English language minority in Quebec from the ethnic cleansing project they have been subjected to?
* Four million Quebeckers who cannot speak English is a great shame for Quebec and its loss.
* If only the Quebecois would learn to speak something that the rest of the world understands as French -- instead of their incomprehensible Asterix dialect...
* The French language is clearly becoming less relevant in this country, and is gradually being supplanted by Mandarin, Cantonese and various Middle Eastern and East Indian languages.
Assez ! J'abandonne...
Si ça c'est un échantillon de l'élite modérée, imaginez ce que pensent les vrais rednecks...
À preuve le lettre qu'il a signée dans le Globe and Mail de Toronto, ce matin, intitulée « In Canada, French is a language of ambition, not decline » (http://bit.ly/10MM6A2 ). Cette lettre a suscité environ 150 commentaires durant la journée. Et n'oublions pas de rappeler que le Globe est le journal pancanadien le plus prestigieux, lu par l'élite anglo-canadienne...
Voici un échantillon de commentaires (les soulignés sont de moi) :
* over the past 40 years, various Quebecois separatist governments have succeeded in erasing the English fact in that province...
* Notwithstanding the rest of Canada has spent decades and countless billions accommodating Quebec financially and linguistically, it has prohibited its minions from communicating in English.
* 4 million Quebeckers can't speak English? That's pathetic and a clear indictment of that province's broken education system...
* I think English speaking Canada's disregard for Quebec has been a direct response to the separatists and English hating communities that Quebec breeds.
* I hear Spanish spoken a lot more in Calgary then French.
* Graham Fraser has to say that. It's his job. Doubt if he actually believes it. Not many do.
* I have not encouraged by kids to pursue French beyond high school. I dont believe they will need it to succeed.
* in Quebec they teach immigrant-french-students about the nation Quebec and play France's anthem. Sad but true.
* French is the new Latin. Better to learn Spanish or Mandarin.
* The French dictatorial regime in Québec does not give a positive impression to the rest of the world.
* But I'd like to see the English language as respected in Quebec as French is in the rest of Canada. (celle-là est une des meilleures...)
* Mr. Fraser, as official language commissioner, what are you doing to protect the English language minority in Quebec from the ethnic cleansing project they have been subjected to?
* Four million Quebeckers who cannot speak English is a great shame for Quebec and its loss.
* If only the Quebecois would learn to speak something that the rest of the world understands as French -- instead of their incomprehensible Asterix dialect...
* The French language is clearly becoming less relevant in this country, and is gradually being supplanted by Mandarin, Cantonese and various Middle Eastern and East Indian languages.
Assez ! J'abandonne...
Si ça c'est un échantillon de l'élite modérée, imaginez ce que pensent les vrais rednecks...
vendredi 5 avril 2013
Bilinguisme ou unilinguisme à l'Université d'Ottawa
Voici un texte de septembre 1969 que j'ai retrouvé dans une petite revue intitulée « Édition rouge » (Vol. 1, no 1), publiée par le Centre de recherche et d'études démocratiques, organisme formé par un groupe d'étudiants de l'Université d'Ottawa et ayant pignon sur rue à Hull (Québec) et Paris (France). L'auteur est Pierre Beaulne, celui qui avait signé en 1968 une célèbre caricature (ci-dessous) à la une de La Rotonde, le journal étudiant de langue française à l'Université d'Ottawa. Le texte ouvre une fenêtre pertinente sur une époque fébrile de l'institution, et sa valeur est plus qu'historique. Il sert à rappeler qu'en 1969 comme en 2013, tout projet d'université de langue française en Ontario doit inclure le bloc de plus de 10 000 étudiants francophones de l'Université d'Ottawa ou risquer de demeurer marginal.
BILINGUISME OU UNILINGUISME à l'Université d'Ottawa (1969)
1 - Il est faux de prétendre qu'un individu abâtardi, écartelé entre deux cultures, est un citoyen de meilleure qualité qu'une personne dont la pensée s'appuie solidement sur la connaissance approfondie et la maîtrise de l'instrument par lequel celle-ci se manifeste, i.e. sa langue maternelle.
2 - Des études empiriques auprès d'institutions d'enseignement ontariennes démontrent que le succès académique des élèves franco-ontariens* est inférieur à celui des anglophones auxquels ils sont mêlés. Cela se répercute directement sur leur vie professionnelle en réduisant leurs chances de succès.
3 - Les individus qui refusent d'admettre qu'il est possible de vivre en français, tant dans la vie quotidienne que dans l'exercice de leur profession dans cette région de l'Ontario comme au Québec, réaffirmant leurs complexes minoritaires et de colonisés, renient les efforts passés de leur race** et démissionnent devant le défi que pose l'avenir.
4 - Il est aussi facile d'angliciser un francophone qu'il est difficile de franciser un anglophone : dès lors, quel sens faut-il donner à la notion de bilinguisme ?
5 - L'Université d'Ottawa n'est pas bilingue... de fait. Pour certains, ce qui existe c'est un campus anglophone aux côtés duquel est juxtaposé un campus bilingue (composé en totalité de francophones) Pour d'autres, il n'y aurait que deux campus unilingues. Enfin, pour certains autres, il y aurait un campus anglophone, un campus bilingue (formé d'assimilés) et un campus francophone. Quoiqu'il en soit, l'ambiguïté qui règne et l'absence totale de politique de bilinguisme définie en termes précis sont préjudiciables à la population francophone du campus.
Les projections des inscriptions montrent qu'au rythme actuel, les francophones qui constituaient, en 1938, 82% du campus, 63,8% en 1958 et 50% en 1967, seront mis en minorité d'ici quelques années*** (grâce à l'effort de bilinguisme!).
6 - L'expérience de bilinguisme à l'Université Laurentienne de Sudbury a abouti, en quelques années seulement, à la disparition, à toute fin pratique, du français. L'Université d'Ottawa est-elle dans une position tellement différente? Elle s'est maintenue jusqu'à présent grâce à la forte proportion d'étudiants québécois. N'est-il pas à craindre que cette proportion soit appelée à diminuer à cause de l'expansion du système universitaire québécois ?
7 - Quand la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a recommandé en termes très énergiques l'expansion du bilinguisme à l'Université d'Ottawa, elle entendait, en termes non équivoques, l'expansion du français.
8 - Le système d'éducation est pyramidal. Des écoles françaises au niveau primaire existent déjà en Ontario. Des écoles secondaires sont en voie de formation - avec la bénédiction de M. Robarts (qui était premier ministre de l'Ontario à l'époque). Il est normal qu'un débouché français existe au sommet de la pyramide; sinon, à quoi sert la base ? Refuser le sommet, c'est refuser la base et c'est une preuve de mauvaise volonté. Le nombre d'Ontariens français à l'Université d'Ottawa est actuellement d'environ 650. Faut-il croire que c'est là tout ce qui peut émaner d'une population francophone qui est sensée approcher le demi-million ?
9 - L'Université d'Ottawa s'engage dans sa charte à assurer le développement de la culture française en Ontario. Or, il est déjà question d'établir une université francophone à Hull****. Si l'Université d'Ottawa ne peut même pas assurer l'expansion de la culture française dans la région, comment peut-elle prétendre remplir ce rôle dans la province ? Il devient de plus en plus manifeste que cette université est en train de faillir à sa tâche. Par sa situation géographique et par ses traditions, elle jouit d'une position exceptionnelle dans le système d'éducation canadien; pourquoi refuse-t-elle d'en tirer profit ? Pourquoi prétend-elle avoir une vocation qu'elle ne cherche pas à réaliser ? Au fond, pourquoi se pose-t-elle comme championne de la vie française quand elle n'y croit pas ? C'est dans la mesure où elle choisira de se comporter comme une université ordinaire que l'Université d'Ottawa le demeurera !
10 - Le gouvernement du Québec finance des universités unilingues anglaises au Québec. Pourquoi le gouvernement de l'Ontario ne financerait-il pas une université française en Ontario ? Cela ne constituerait même pas un précédent puisque déjà, à l'extérieur du Québec, l'Université de Moncton est unilingue française.
11 - Il existe déjà une université qui dessert les anglophones de la région Ottawa-Carleton, et une quinzaine d'autres dans le reste de la province.
12 - Le bilinguisme est impraticable. Qui plus est, le bilinguisme impose un fardeau financier qui joue au détriment de la culture française. L'argument traditionnellement invoqué de résume en deux propositions :
a) les étudiants anglophones ne parlent pas le français.
b) dédoubler les cours est au-dessus des moyens de l'Université.
Par conséquent, les cours sont offerts en anglais***** et des professeurs anglophones sont embauchés puisque les Canadiens français peuvent les suivre. Peut-on, en toute objectivité, qualifier ce comportement d'autre chose que discriminatoire ?
13 - Le dernier congrès de l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO) a réclamé, le 20 mars 1969, par un vote fortement majoritaire, la francisation de l'Université d'Ottawa.
CONCLUSION :
Le bilinguisme tel que pratiqué et appliqué à l'Université d'Ottawa est une supercherie monumentale, une fourberie colossale, un artifice insidieux d'assimilation et une margarine cérébrale qui ne dupe que les naïfs et les intellectuellement faibles.
Pierre Beaulne******
* on évoque ici la situation à la fin des années 1960.
** jusqu'à la fin des années 60, le mot race était employé, chez les Canadiens français, comme synonyme de peuple ou nation.
*** la proportion d'étudiants francophones oscille aujourd'hui autour de 30%.
**** depuis ce temps, une composante de l'Université du Québec (l'UQO) a vu le jour à Hull (Gatineau) et poursuit sa croissance.
***** cette situation a été largement corrigée, mais pas entièrement.
******Pierre Beaulne est diplômé en économie de l'Université d'Ottawa. Il a complété ses études doctorales à l’université de Paris IV. Il a travaillé comme analyste à Statistique Canada, Division de l’analyse structurelle et de la productivité, d’abord comme stagiaire, en 1972, puis comme employé régulier en 1973 et 1974. De 1975 à 2012, il a été économiste à l’emploi de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ, anciennement CEQ) où il assumait la fonction de conseiller sur les questions de rémunération dans les négociations collectives du secteur public. Il est l’auteur de nombreux articles et commentaires sur divers sujets concernant plus particulièrement les services et les finances publiques. Il publie toujours en 2013.
BILINGUISME OU UNILINGUISME à l'Université d'Ottawa (1969)
1 - Il est faux de prétendre qu'un individu abâtardi, écartelé entre deux cultures, est un citoyen de meilleure qualité qu'une personne dont la pensée s'appuie solidement sur la connaissance approfondie et la maîtrise de l'instrument par lequel celle-ci se manifeste, i.e. sa langue maternelle.
2 - Des études empiriques auprès d'institutions d'enseignement ontariennes démontrent que le succès académique des élèves franco-ontariens* est inférieur à celui des anglophones auxquels ils sont mêlés. Cela se répercute directement sur leur vie professionnelle en réduisant leurs chances de succès.
3 - Les individus qui refusent d'admettre qu'il est possible de vivre en français, tant dans la vie quotidienne que dans l'exercice de leur profession dans cette région de l'Ontario comme au Québec, réaffirmant leurs complexes minoritaires et de colonisés, renient les efforts passés de leur race** et démissionnent devant le défi que pose l'avenir.
4 - Il est aussi facile d'angliciser un francophone qu'il est difficile de franciser un anglophone : dès lors, quel sens faut-il donner à la notion de bilinguisme ?
5 - L'Université d'Ottawa n'est pas bilingue... de fait. Pour certains, ce qui existe c'est un campus anglophone aux côtés duquel est juxtaposé un campus bilingue (composé en totalité de francophones) Pour d'autres, il n'y aurait que deux campus unilingues. Enfin, pour certains autres, il y aurait un campus anglophone, un campus bilingue (formé d'assimilés) et un campus francophone. Quoiqu'il en soit, l'ambiguïté qui règne et l'absence totale de politique de bilinguisme définie en termes précis sont préjudiciables à la population francophone du campus.
Les projections des inscriptions montrent qu'au rythme actuel, les francophones qui constituaient, en 1938, 82% du campus, 63,8% en 1958 et 50% en 1967, seront mis en minorité d'ici quelques années*** (grâce à l'effort de bilinguisme!).
6 - L'expérience de bilinguisme à l'Université Laurentienne de Sudbury a abouti, en quelques années seulement, à la disparition, à toute fin pratique, du français. L'Université d'Ottawa est-elle dans une position tellement différente? Elle s'est maintenue jusqu'à présent grâce à la forte proportion d'étudiants québécois. N'est-il pas à craindre que cette proportion soit appelée à diminuer à cause de l'expansion du système universitaire québécois ?
7 - Quand la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a recommandé en termes très énergiques l'expansion du bilinguisme à l'Université d'Ottawa, elle entendait, en termes non équivoques, l'expansion du français.
8 - Le système d'éducation est pyramidal. Des écoles françaises au niveau primaire existent déjà en Ontario. Des écoles secondaires sont en voie de formation - avec la bénédiction de M. Robarts (qui était premier ministre de l'Ontario à l'époque). Il est normal qu'un débouché français existe au sommet de la pyramide; sinon, à quoi sert la base ? Refuser le sommet, c'est refuser la base et c'est une preuve de mauvaise volonté. Le nombre d'Ontariens français à l'Université d'Ottawa est actuellement d'environ 650. Faut-il croire que c'est là tout ce qui peut émaner d'une population francophone qui est sensée approcher le demi-million ?
9 - L'Université d'Ottawa s'engage dans sa charte à assurer le développement de la culture française en Ontario. Or, il est déjà question d'établir une université francophone à Hull****. Si l'Université d'Ottawa ne peut même pas assurer l'expansion de la culture française dans la région, comment peut-elle prétendre remplir ce rôle dans la province ? Il devient de plus en plus manifeste que cette université est en train de faillir à sa tâche. Par sa situation géographique et par ses traditions, elle jouit d'une position exceptionnelle dans le système d'éducation canadien; pourquoi refuse-t-elle d'en tirer profit ? Pourquoi prétend-elle avoir une vocation qu'elle ne cherche pas à réaliser ? Au fond, pourquoi se pose-t-elle comme championne de la vie française quand elle n'y croit pas ? C'est dans la mesure où elle choisira de se comporter comme une université ordinaire que l'Université d'Ottawa le demeurera !
10 - Le gouvernement du Québec finance des universités unilingues anglaises au Québec. Pourquoi le gouvernement de l'Ontario ne financerait-il pas une université française en Ontario ? Cela ne constituerait même pas un précédent puisque déjà, à l'extérieur du Québec, l'Université de Moncton est unilingue française.
11 - Il existe déjà une université qui dessert les anglophones de la région Ottawa-Carleton, et une quinzaine d'autres dans le reste de la province.
12 - Le bilinguisme est impraticable. Qui plus est, le bilinguisme impose un fardeau financier qui joue au détriment de la culture française. L'argument traditionnellement invoqué de résume en deux propositions :
a) les étudiants anglophones ne parlent pas le français.
b) dédoubler les cours est au-dessus des moyens de l'Université.
Par conséquent, les cours sont offerts en anglais***** et des professeurs anglophones sont embauchés puisque les Canadiens français peuvent les suivre. Peut-on, en toute objectivité, qualifier ce comportement d'autre chose que discriminatoire ?
13 - Le dernier congrès de l'Association canadienne-française de l'Ontario (ACFO) a réclamé, le 20 mars 1969, par un vote fortement majoritaire, la francisation de l'Université d'Ottawa.
CONCLUSION :
Le bilinguisme tel que pratiqué et appliqué à l'Université d'Ottawa est une supercherie monumentale, une fourberie colossale, un artifice insidieux d'assimilation et une margarine cérébrale qui ne dupe que les naïfs et les intellectuellement faibles.
Pierre Beaulne******
* on évoque ici la situation à la fin des années 1960.
** jusqu'à la fin des années 60, le mot race était employé, chez les Canadiens français, comme synonyme de peuple ou nation.
*** la proportion d'étudiants francophones oscille aujourd'hui autour de 30%.
**** depuis ce temps, une composante de l'Université du Québec (l'UQO) a vu le jour à Hull (Gatineau) et poursuit sa croissance.
***** cette situation a été largement corrigée, mais pas entièrement.
******Pierre Beaulne est diplômé en économie de l'Université d'Ottawa. Il a complété ses études doctorales à l’université de Paris IV. Il a travaillé comme analyste à Statistique Canada, Division de l’analyse structurelle et de la productivité, d’abord comme stagiaire, en 1972, puis comme employé régulier en 1973 et 1974. De 1975 à 2012, il a été économiste à l’emploi de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ, anciennement CEQ) où il assumait la fonction de conseiller sur les questions de rémunération dans les négociations collectives du secteur public. Il est l’auteur de nombreux articles et commentaires sur divers sujets concernant plus particulièrement les services et les finances publiques. Il publie toujours en 2013.
mercredi 3 avril 2013
Le Québec sera français ou (éventuellement) anglais, mais il ne sera pas bilingue...
Les attitudes des francophones du Québec, autant que chez les Acadiens et Canadiens français des autres provinces, sont difficiles à comprendre. D'un côté, à voir les sondages, une immense majorité, atteignant parfois 90%, estime - avec raison - que le français est en danger dans notre coin d'Amérique. De l'autre, dans des proportions frisant le 95%, ces mêmes gens sont d'avis que tous les jeunes francophones devraient être bilingues avant la fin du secondaire...
Il y a ici une contradiction flagrante... Ou bien on veut créer au Québec, et dans certaines régions limitrophes, des espaces où le français reste ou devient la langue commune et où la majorité de la population peut vivre (et travailler) à peu près uniquement en français... ou on abdique et on consent à ce que même au Québec, le bilinguisme soit la norme dans un nombre croissant de milieux de travail (notamment dans la région métropolitaine et en Outaouais) et que la compétence en anglais soit une exigence incontournable. Et avec cette seconde option, le Québec est condamné, à plus ou moins long terme, à devenir une seconde Louisiane dans un Canada unilingue anglais !
Ce n'est pas un constat alarmiste. C'est un regard lucide sur l'évolution que vivent les minorités francophones hors-Québec depuis la Confédération. Jusqu'à la Confédération, en 1867, ces minorités vivaient souvent isolées et avaient conservé parler et coutumes de leurs ancêtres québécois et français. Alexis de Toqueville, dans ses écrits des années 1830, avait été sidéré de rencontrer dans la région des Grands Lacs (dans l'actuel État du Michigan), un homme d'apparence autochtone qui parlait le français avec un pur accent de Normandie. Il était Métis (sa mère étant originaire du Bas-Canada).
C'est à partir de cette rencontre qu'il s'était frayé un chemin jusqu'à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, alors peuplé majoritairement de francophones, puis jusqu'à la vallée du Saint-Laurent. Ses rencontres avec les différentes communautés l'avaient amené à conclure que la « vieille France », si elle existait toujours, se trouvait en terre d'Amérique. Avec la Confédération, on a jugé bon de protéger seulement les Anglo-Québécois, laissant les francophones des autres régions à la merci de majorités anglophones qui n'ont pas hésité, dans toutes les provinces, entre 1871 et 1912, à abolir les quelques droits jadis reconnus aux habitants de langue française.
On s'attaqua d'abord aux écoles acadiennes du Nouveau-Brunswick en 1871, et le reste suivit en cascade, en y ajoutant la répression des Métis, la pendaison de Riel et la crise du règlement 17 en Ontario. Par des lois discriminatoires, on a forcé la « bilinguisation » des jeunes générations, et l'érosion des communautés traditionnelles s'est intensifiée au fil des décennies, particulièrement dans les régions les plus urbanisées. Ce bilinguisme collectif a graduellement sapé l'identité culturelle et nationale qui cimentait ces groupes, au point où aujourd'hui, une proportion croissante (plus du tiers?) des francophones hors-Québec s'attribuent une double identité, se disant « bilingues ». Et ce bilinguisme de masse apparaît clairement comme une étape vers de futures générations unilingues anglaises.
Une analyse des données de recensements successifs révélerait sans doute une corrélation étroite entre la « bilinguisation » et l'accélération de l'anglicisation. Récemment, des membres de l'Association canadienne-française de l'Ontario de la région de Cornwall (pourtant à proximité du Québec) se sont dits inquiets devant l'assimilation croissante des francophones. S'ils comparaient les données des recensements de 1971 (le premier à recenser la langue d'usage, c.-à-d. la la langue la plus souvent parlée à la maison) et celles de 2011, ils s'inquiéteraient encore davantage.
En 1971, près de 40% des 47 000 résidents de Cornwall se disaient de langue maternelle française, et près de 82% de ce nombre parlait français plus que toute autre langue à domicile. De plus environ 15% des Franco-Ontariens de Cornwall (plus de 2 600) ne parlaient que le français - sans doute en forte majorité de jeunes enfants et des personnes âgées ayant grandi à une époque où le milieu était toujours homogène français. Mais en 2011, non seulement la population de langue maternelle française ne représente-t-elle plus que 25% de la population totale de 45 000 personnes, mais il ne reste plus que 5 350 résidents dont le français est la langue d'usage, et à peine 500 individus unilingues français (moins de 5% de la communauté). Le taux de persévérance du français a chuté en 40 ans de 82% à 48% !
Des analyses semblables pour d'autres régions urbaines de l'Ontario donneraient des résultats similaires. Moins il y a d'unilingues français, plus la collectivité est bilingue, plus le taux de persévérance du français diminue dans la génération suivante. Si on ne réussit pas à créer et protéger des espaces où il est normal de vivre en français, où l'anglais n'est pas nécessaire pour la majorité, mieux vaut abandonner tout de suite. Le Québec sera français ou il sera anglais, mais il ne sera pas bilingue. Le bilinguisme et le plurilinguisme individuel constituent un enrichissement, mais le bilinguisme collectif n'est q'une étape - douloureuse - vers un éventuel unilinguisme anglais...
Allez voir ce qui s'est passé hors Québec, et ce qui se passe de plus en plus souvent dans certains coins de l'Outaouais et de la région montréalaise... Plus on s'informera, plus on se convaincra que le projet de loi 14 conserve toute sa pertinence...
Il y a ici une contradiction flagrante... Ou bien on veut créer au Québec, et dans certaines régions limitrophes, des espaces où le français reste ou devient la langue commune et où la majorité de la population peut vivre (et travailler) à peu près uniquement en français... ou on abdique et on consent à ce que même au Québec, le bilinguisme soit la norme dans un nombre croissant de milieux de travail (notamment dans la région métropolitaine et en Outaouais) et que la compétence en anglais soit une exigence incontournable. Et avec cette seconde option, le Québec est condamné, à plus ou moins long terme, à devenir une seconde Louisiane dans un Canada unilingue anglais !
Ce n'est pas un constat alarmiste. C'est un regard lucide sur l'évolution que vivent les minorités francophones hors-Québec depuis la Confédération. Jusqu'à la Confédération, en 1867, ces minorités vivaient souvent isolées et avaient conservé parler et coutumes de leurs ancêtres québécois et français. Alexis de Toqueville, dans ses écrits des années 1830, avait été sidéré de rencontrer dans la région des Grands Lacs (dans l'actuel État du Michigan), un homme d'apparence autochtone qui parlait le français avec un pur accent de Normandie. Il était Métis (sa mère étant originaire du Bas-Canada).
C'est à partir de cette rencontre qu'il s'était frayé un chemin jusqu'à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, alors peuplé majoritairement de francophones, puis jusqu'à la vallée du Saint-Laurent. Ses rencontres avec les différentes communautés l'avaient amené à conclure que la « vieille France », si elle existait toujours, se trouvait en terre d'Amérique. Avec la Confédération, on a jugé bon de protéger seulement les Anglo-Québécois, laissant les francophones des autres régions à la merci de majorités anglophones qui n'ont pas hésité, dans toutes les provinces, entre 1871 et 1912, à abolir les quelques droits jadis reconnus aux habitants de langue française.
On s'attaqua d'abord aux écoles acadiennes du Nouveau-Brunswick en 1871, et le reste suivit en cascade, en y ajoutant la répression des Métis, la pendaison de Riel et la crise du règlement 17 en Ontario. Par des lois discriminatoires, on a forcé la « bilinguisation » des jeunes générations, et l'érosion des communautés traditionnelles s'est intensifiée au fil des décennies, particulièrement dans les régions les plus urbanisées. Ce bilinguisme collectif a graduellement sapé l'identité culturelle et nationale qui cimentait ces groupes, au point où aujourd'hui, une proportion croissante (plus du tiers?) des francophones hors-Québec s'attribuent une double identité, se disant « bilingues ». Et ce bilinguisme de masse apparaît clairement comme une étape vers de futures générations unilingues anglaises.
Une analyse des données de recensements successifs révélerait sans doute une corrélation étroite entre la « bilinguisation » et l'accélération de l'anglicisation. Récemment, des membres de l'Association canadienne-française de l'Ontario de la région de Cornwall (pourtant à proximité du Québec) se sont dits inquiets devant l'assimilation croissante des francophones. S'ils comparaient les données des recensements de 1971 (le premier à recenser la langue d'usage, c.-à-d. la la langue la plus souvent parlée à la maison) et celles de 2011, ils s'inquiéteraient encore davantage.
En 1971, près de 40% des 47 000 résidents de Cornwall se disaient de langue maternelle française, et près de 82% de ce nombre parlait français plus que toute autre langue à domicile. De plus environ 15% des Franco-Ontariens de Cornwall (plus de 2 600) ne parlaient que le français - sans doute en forte majorité de jeunes enfants et des personnes âgées ayant grandi à une époque où le milieu était toujours homogène français. Mais en 2011, non seulement la population de langue maternelle française ne représente-t-elle plus que 25% de la population totale de 45 000 personnes, mais il ne reste plus que 5 350 résidents dont le français est la langue d'usage, et à peine 500 individus unilingues français (moins de 5% de la communauté). Le taux de persévérance du français a chuté en 40 ans de 82% à 48% !
Des analyses semblables pour d'autres régions urbaines de l'Ontario donneraient des résultats similaires. Moins il y a d'unilingues français, plus la collectivité est bilingue, plus le taux de persévérance du français diminue dans la génération suivante. Si on ne réussit pas à créer et protéger des espaces où il est normal de vivre en français, où l'anglais n'est pas nécessaire pour la majorité, mieux vaut abandonner tout de suite. Le Québec sera français ou il sera anglais, mais il ne sera pas bilingue. Le bilinguisme et le plurilinguisme individuel constituent un enrichissement, mais le bilinguisme collectif n'est q'une étape - douloureuse - vers un éventuel unilinguisme anglais...
Allez voir ce qui s'est passé hors Québec, et ce qui se passe de plus en plus souvent dans certains coins de l'Outaouais et de la région montréalaise... Plus on s'informera, plus on se convaincra que le projet de loi 14 conserve toute sa pertinence...
mercredi 27 mars 2013
100 ans !
En décembre 1969, j'avais 23 ans. J'étais journaliste du Droit depuis le début de juin. Un petit nouveau, quoi, fraîchement débarqué des sciences sociales et des mouvements de révolte étudiants de 1968, prêt à changer le monde... Et voilà que quelques jours avant Noël, on convoque tout le personnel du Droit dans la grande rotonde de l'édifice de la rue Rideau...
Le président de l'Association des employés du quotidien (un organisme dont on avait vaguement entendu parler) s'adresse alors ainsi aux quelques centaines de personnes entassées au rez-de-chaussée et dans les escaliers : « Je vous présente Aurèle Gratton (directeur général du Droit, ou disait-on «gérant» à l'époque?). Il est notre père, nous sommes ses enfants. Écoutons-le. »
Et nous, la bande de jeunes journalistes, de s'esclaffer... Formés à l'école du syndicalisme combatif de l'après-Révolution tranquille, nous ne retenions de cette présentation qu'un paternalisme qui nous semblait totalement dépassé. Il ne nous est jamais venu à l'idée de nous interroger sur l'esprit qui animait nos collègues plus âgés dans l'entreprise, pour qui l'évocation de symboles familiaux semblait normale, voire émouvante.
Quelques années plus tard, quand, le premier matin de mes vacances estivales, je suis allé faire un tour à la salle des nouvelles (et je n'étais pas le seul...), j'ai compris que le journal était devenu pour moi, et pour d'autres, un second chez-soi. Ce n'était peut-être pas «la grande famille» comme pour les générations précédentes, en tout cas pas tout à fait, mais un puissant lien s'était forgé, presque à notre insu...
Il y avait toujours, fin années soixante début années soixante-dix, d'anciens employés avec 30 et 40 et même plus d'années de service. Certains étaient arrivés à la fin des années 20. Ces pionniers avaient connu la toute première génération d'artisans du journal. C'était un peu comme les anciennes familles où grands-parents, parents et enfants cohabitaient dans la même maison. Il y avait une continuité, un fil conducteur, un sens des origines et de son lien avec le présent et l'avenir.
En rétrospective, je crois que les jeunes de mon époque avaient raison de vouloir tout chambarder, et que les plus vieux avaient eux aussi raison de vouloir conserver leurs acquis. Le truc, c'est sans doute de savoir quoi changer et quoi garder. Aujourd'hui, je regarde Le Droit et j'ai de la difficulté à imaginer les sentiments qui animent la génération de jeunes journalistes qui a pris la relève.
Ils n'ont pas vécu, sauf pour quelques-uns des plus anciens, les mêmes expériences que nous. Ils n'ont pas vécu le bruit, l'odeur et la chaleur des anciens ateliers avec les linotypes, le plomb et les fiers artisans qui ont vu leur métier pluricentenaire disparaître avec les ordinateurs; la fébrilité des pressiers et le vrombissement des immenses presses en train de cracher les premières copies du journal; l'intensité des dernières minutes avant l'heure de tombée du midi quand toute l'énergie de la salle des nouvelles est dirigée vers la production d'une dernière édition qui sera livrée à l'heure du souper...
Aujourd'hui, la technologie a bouleversé les médias et leurs artisans. Les cultures d'entreprises ont changé. On a parfois l'impression qu'une rupture s'est opérée, et que les temps plus anciens n'ont plus de lien immédiat avec le monde contemporain. J'espère que je me trompe. J'espère que le lien, cette continuité, n'existe pas seulement dans la mémoire des plus vieux.
Aujourd'hui, Le Droit a 100 ans. Mais il n'a pas que le centième. Ces années, il les a toutes. Des milliers de personnes, hommes, femmes et enfants (n'oublions pas que le journal a été surtout livré par des enfants jusqu'à 1987...), ont participé à cette « grande famille » centenaire. J'ose croire que tous ceux qui ont oeuvré ou qui oeuvrent toujours, dans quelque fonction, à la parution du Droit auront une pensée spéciale aujourd'hui, si ce n'est que pour se remémorer leur passage au journal.
Et je me plais à imaginer que ceux et celles qui sont disparus, s'il y a une après-vie, sont rassemblés quelque part et trinquent à notre santé.
Bonne fête à nous, tous et toutes.
Le président de l'Association des employés du quotidien (un organisme dont on avait vaguement entendu parler) s'adresse alors ainsi aux quelques centaines de personnes entassées au rez-de-chaussée et dans les escaliers : « Je vous présente Aurèle Gratton (directeur général du Droit, ou disait-on «gérant» à l'époque?). Il est notre père, nous sommes ses enfants. Écoutons-le. »
Et nous, la bande de jeunes journalistes, de s'esclaffer... Formés à l'école du syndicalisme combatif de l'après-Révolution tranquille, nous ne retenions de cette présentation qu'un paternalisme qui nous semblait totalement dépassé. Il ne nous est jamais venu à l'idée de nous interroger sur l'esprit qui animait nos collègues plus âgés dans l'entreprise, pour qui l'évocation de symboles familiaux semblait normale, voire émouvante.
Quelques années plus tard, quand, le premier matin de mes vacances estivales, je suis allé faire un tour à la salle des nouvelles (et je n'étais pas le seul...), j'ai compris que le journal était devenu pour moi, et pour d'autres, un second chez-soi. Ce n'était peut-être pas «la grande famille» comme pour les générations précédentes, en tout cas pas tout à fait, mais un puissant lien s'était forgé, presque à notre insu...
Il y avait toujours, fin années soixante début années soixante-dix, d'anciens employés avec 30 et 40 et même plus d'années de service. Certains étaient arrivés à la fin des années 20. Ces pionniers avaient connu la toute première génération d'artisans du journal. C'était un peu comme les anciennes familles où grands-parents, parents et enfants cohabitaient dans la même maison. Il y avait une continuité, un fil conducteur, un sens des origines et de son lien avec le présent et l'avenir.
En rétrospective, je crois que les jeunes de mon époque avaient raison de vouloir tout chambarder, et que les plus vieux avaient eux aussi raison de vouloir conserver leurs acquis. Le truc, c'est sans doute de savoir quoi changer et quoi garder. Aujourd'hui, je regarde Le Droit et j'ai de la difficulté à imaginer les sentiments qui animent la génération de jeunes journalistes qui a pris la relève.
Ils n'ont pas vécu, sauf pour quelques-uns des plus anciens, les mêmes expériences que nous. Ils n'ont pas vécu le bruit, l'odeur et la chaleur des anciens ateliers avec les linotypes, le plomb et les fiers artisans qui ont vu leur métier pluricentenaire disparaître avec les ordinateurs; la fébrilité des pressiers et le vrombissement des immenses presses en train de cracher les premières copies du journal; l'intensité des dernières minutes avant l'heure de tombée du midi quand toute l'énergie de la salle des nouvelles est dirigée vers la production d'une dernière édition qui sera livrée à l'heure du souper...
Aujourd'hui, la technologie a bouleversé les médias et leurs artisans. Les cultures d'entreprises ont changé. On a parfois l'impression qu'une rupture s'est opérée, et que les temps plus anciens n'ont plus de lien immédiat avec le monde contemporain. J'espère que je me trompe. J'espère que le lien, cette continuité, n'existe pas seulement dans la mémoire des plus vieux.
Aujourd'hui, Le Droit a 100 ans. Mais il n'a pas que le centième. Ces années, il les a toutes. Des milliers de personnes, hommes, femmes et enfants (n'oublions pas que le journal a été surtout livré par des enfants jusqu'à 1987...), ont participé à cette « grande famille » centenaire. J'ose croire que tous ceux qui ont oeuvré ou qui oeuvrent toujours, dans quelque fonction, à la parution du Droit auront une pensée spéciale aujourd'hui, si ce n'est que pour se remémorer leur passage au journal.
Et je me plais à imaginer que ceux et celles qui sont disparus, s'il y a une après-vie, sont rassemblés quelque part et trinquent à notre santé.
Bonne fête à nous, tous et toutes.
vendredi 22 février 2013
Souvenirs de 1970... pour les 100 ans du Droit
Vers la fin de mars 1970, je n'avais que 23 ans, et je travaillais comme journaliste au quotidien Le Droit, d'Ottawa, depuis le printemps précédent. En octobre 1969, à la demande de Marcel Desjardins, qui devait plus tard marquer de sa forte présence Radio-Canada et La Presse, j'avais accédé au poste de courriériste parlementaire avec beaucoup d'enthousiasme et bien peu d'expérience...
Quelle ne fut pas ma surprise, en ce matin de tout début de printemps, d'être convoqué au bureau du directeur de l'information, Christian Verdon. Allard, dit-il (M. Verdon m'appelait toujours par mon nom de famille...), on veut que tu couvres la campagne électorale du Québec dans la région de Montréal. As-tu une voiture? Non, lui répondis-je (négligeant d'ajouter que je n'avais jamais conduit un véhicule et que je n'avais pas de permis...). On va t'en louer une. Tu pars au début d'avril pour trois semaines, jusqu'à la fin de semaine avant l'élection du 29 avril.
Branle-bas de combat ! Vite les pages jaunes pour trouver une école de conduite et obtenir un rendez-vous d'urgence. Après deux cours pratiques (pas de théorie comme aujourd'hui), je me rends au bureau de véhicules automobiles de l'Ontario (je demeurais alors à Ottawa, ma ville natale) et on m'assigne l'agent qui m'accompagnera à mon essai routier. Je n'ai pas l'impression d'avoir très bien fait mais je lui avais expliqué ma situation, il était francophone et fort intéressé à la politique québécoise... Quoiqu'il en soit, j'ai obtenu la note de passage...
Voilà comment, dans la fin de semaine du 4 ou 5 avril, j'ai pu aller chercher une voiture de location et filer vers Montréal où, pendant les trois semaines suivantes, j'apprendrais réellement à conduire sur le boulevard Métropilitain et dans les rues de la métropole et de Laval. J'avais visité Montréal comme «adulte» seulement deux fois auparavant. En novembre 1966, je m'étais rendu avec mon frère et un ami aux funérailles de Jean-Pierre Baril, un jeune bijoutier d'une vingtaine d'années (comme nous) qui avait appris son métier chez un horloger de notre quartier, St-François d'Assise, à Ottawa.
Je me souviens qu'il jouait de la trompette (entre autres aux matches des Canadiens), et qu'il excellait aux billards. Il s'était joint à notre petit groupe franco-ontarien de l'ouest d'Ottawa avant de retourner chez lui pour fonder une famille et lancer son commerce dans le quartier ouvrier de St-Henri. Il demeurait sur la rue St-Philippe, et sa modeste bijouterie était située tout près, sur la rue St-Jacques. Il avait été lâchement assassiné dans un restaurant par un type qui avait versé du cyanure dans sa boisson gazeuse et nous avions voulu saluer sa famille, qui nous avait très chaleureusement accueillis.
Au-delà des tristes circonstances, nous avions roulé pour la première fois sur l'autoroute 40 et fait l'essai du métro flambant neuf de Montréal. La métropole, en pleine effervescence de la Révolution tranquille, exerçait alors un attrait indéfinissable. L'ambiance m'avait profondément marqué. L'année suivante, j'y retournais dans le cadre explosif des États généraux du Canada français, à l'automne 1967, pour plonger cette fois au coeur du débat politique identitaire québécois. Ce serait, pour les délégués franco-ontariens dont j'étais, une expérience instructive et, pour plusieurs, douloureuse.
Avril 1970. Troisième séjour à Montréal donc, pour trois semaines cette fois. Aucun point de repère, aucune information, aucun dossier... et pas d'Internet ni d'ordi à cette époque. Des calepins, des crayons et stylos, une machine à écrire et mon petit bolide loué. Les textes seront tapés à la machine et apportés au terminus Voyageur, rue Berri, pour être ensuite transportés en autobus au Droit, à Ottawa... souvent aux petites heures de la nuit. Mon quartier général sera un motel sur le boulevard Lajeunesse, dans le nord de Montréal (au nord du Métropolitain), dont je ne souviens pas du nom. Chaque fois que j'entends la chanson « Entre la jeunesse et la sagesse » des soeurs McGarrigle, je pense à cet endroit...
Les trois semaines restent dans ma mémoire comme un amalgame de parcours sinueux dans des embouteillages, de visites de candidats et de quartiers généraux de partis politiques (Union nationale, Parti libéral et Parti québécois), d'assemblées électorales et de lectures de journaux - Le Devoir, La Presse, Montréal-Matin, Le Journal de Montréal et tous les journaux de quartier que je pouvais dénicher. Il fallait apprendre à la vitesse de l'éclair, synthétiser et rendre le casse-tête politique intelligible pour soi, ainsi que pour les lecteurs. Heureusement, je n'avais que 23 ans...
J'ai relu récemment mes textes - que j'ai conservés sur leurs feuillets originaux - et je n'ai pas été embarrassé par ce que j'ai vu - à l'exception d'un texte sur la circonscription de Saint-Jean, qui était située hors de mon territoire de couverture et pour laquelle je m'étais fié sur les témoignages dans l'hebdo de l'endroit, le Canada français, qui prédisait une élection presque assurée du candidat péquiste. Erreur de débutant. Ne jamais se fier aux autres ! Jérôme Proulx, candidat du PQ, a été battu dans Saint-Jean et on m'a remis ce texte sur le nez pendant des années...
Quant au reste, j'ai rapporté ce que j'ai moi-même vu et entendu, avec l'ajout des données extrapolées de sondages disponibles, avec de bons résultats. Voici d'ailleurs une partie du dernier texte écrit sur place avant mon retour, le vendredi 24 avril 1970 (publié le lendemain, quatre jours avant l'élection), et que Le Droit a présenté à la une sous le titre « Véritable révolution politique dont l'Union nationale serait la victime ». C'est signé « De notre envoyé, Pierre-Y. Allard ». J'expliquerai une autre fois ce « Y » irritant dont je ne pouvais me départir et qui est devenu le sobriquet dont m'avait affublé à l'époque Claude Picher, alors collègue au Droit avant de devenir chroniqueur à La Presse.
Le texte débute donc comme suit :
« MONTRÉAL - L'époque des « bleus » et des « rouges », c'est bien fini sur l'île de Montréal.
La métropole québécoise, dont les plus de deux millions d'habitants forment 40 pour cent de la population totale de la province, est en train de vivre une véritable révolution politique dont l'Union nationale sera probablement la principale victime.
Il y a, évidemment, l'ouest de la ville, qui votera massivement pour le Parti libéral comme d'habitude. C'est là que se concentrent les 700 000 anglophones montréalais. C'est là aussi que l'on trouve les quartiers les plus riches, les résidences les plus cossues de la région métropolitaine.
Par contre, un million et demi de francophones habitant surtout le centre et l'est de l'île délaisseront, dans une proportion de près de 40 pour cent, les « vieux partis » pour se lancer dans l'aventure que leur offre le Parti québécois.
À ses premières armes électorales, le parti que dirige René Lévesque étonne tous les observateurs par sa vigueur, au point où il est plausible de parler de « vague péquiste » dans au moins une dizaine de comtés du centre-est montréalais. »
Ce ne serait pas loin de la vérité, le PQ raflant six circonscriptions dans le centre-est de l'île et faisant bonne figure dans plusieurs autres. L'Union nationale avait effectivement été rayée de la carte à Montréal en 1970.
Ce genre d'expérience journalistique est presque inimaginable en 2013, le parcours professionnel des reporters ayant beaucoup évolué au fil des décennies et les journaux disposant de moins de moyens financiers que nous semblions en avoir à l'époque. Quel journal régional enverrait aujourd'hui un de ses reporters (un débutant par surcroît) sur la route, hors-région, pour plusieurs semaines d'une campagne électorale ?
J'ai eu cette chance, et n'en regrette pas une seule seconde... Parfois, apprendre sur le tas en optimisant le système D, ce n'est pas une si mauvaise méthode...
Quelle ne fut pas ma surprise, en ce matin de tout début de printemps, d'être convoqué au bureau du directeur de l'information, Christian Verdon. Allard, dit-il (M. Verdon m'appelait toujours par mon nom de famille...), on veut que tu couvres la campagne électorale du Québec dans la région de Montréal. As-tu une voiture? Non, lui répondis-je (négligeant d'ajouter que je n'avais jamais conduit un véhicule et que je n'avais pas de permis...). On va t'en louer une. Tu pars au début d'avril pour trois semaines, jusqu'à la fin de semaine avant l'élection du 29 avril.
Branle-bas de combat ! Vite les pages jaunes pour trouver une école de conduite et obtenir un rendez-vous d'urgence. Après deux cours pratiques (pas de théorie comme aujourd'hui), je me rends au bureau de véhicules automobiles de l'Ontario (je demeurais alors à Ottawa, ma ville natale) et on m'assigne l'agent qui m'accompagnera à mon essai routier. Je n'ai pas l'impression d'avoir très bien fait mais je lui avais expliqué ma situation, il était francophone et fort intéressé à la politique québécoise... Quoiqu'il en soit, j'ai obtenu la note de passage...
Voilà comment, dans la fin de semaine du 4 ou 5 avril, j'ai pu aller chercher une voiture de location et filer vers Montréal où, pendant les trois semaines suivantes, j'apprendrais réellement à conduire sur le boulevard Métropilitain et dans les rues de la métropole et de Laval. J'avais visité Montréal comme «adulte» seulement deux fois auparavant. En novembre 1966, je m'étais rendu avec mon frère et un ami aux funérailles de Jean-Pierre Baril, un jeune bijoutier d'une vingtaine d'années (comme nous) qui avait appris son métier chez un horloger de notre quartier, St-François d'Assise, à Ottawa.
Je me souviens qu'il jouait de la trompette (entre autres aux matches des Canadiens), et qu'il excellait aux billards. Il s'était joint à notre petit groupe franco-ontarien de l'ouest d'Ottawa avant de retourner chez lui pour fonder une famille et lancer son commerce dans le quartier ouvrier de St-Henri. Il demeurait sur la rue St-Philippe, et sa modeste bijouterie était située tout près, sur la rue St-Jacques. Il avait été lâchement assassiné dans un restaurant par un type qui avait versé du cyanure dans sa boisson gazeuse et nous avions voulu saluer sa famille, qui nous avait très chaleureusement accueillis.
Au-delà des tristes circonstances, nous avions roulé pour la première fois sur l'autoroute 40 et fait l'essai du métro flambant neuf de Montréal. La métropole, en pleine effervescence de la Révolution tranquille, exerçait alors un attrait indéfinissable. L'ambiance m'avait profondément marqué. L'année suivante, j'y retournais dans le cadre explosif des États généraux du Canada français, à l'automne 1967, pour plonger cette fois au coeur du débat politique identitaire québécois. Ce serait, pour les délégués franco-ontariens dont j'étais, une expérience instructive et, pour plusieurs, douloureuse.
Avril 1970. Troisième séjour à Montréal donc, pour trois semaines cette fois. Aucun point de repère, aucune information, aucun dossier... et pas d'Internet ni d'ordi à cette époque. Des calepins, des crayons et stylos, une machine à écrire et mon petit bolide loué. Les textes seront tapés à la machine et apportés au terminus Voyageur, rue Berri, pour être ensuite transportés en autobus au Droit, à Ottawa... souvent aux petites heures de la nuit. Mon quartier général sera un motel sur le boulevard Lajeunesse, dans le nord de Montréal (au nord du Métropolitain), dont je ne souviens pas du nom. Chaque fois que j'entends la chanson « Entre la jeunesse et la sagesse » des soeurs McGarrigle, je pense à cet endroit...
Les trois semaines restent dans ma mémoire comme un amalgame de parcours sinueux dans des embouteillages, de visites de candidats et de quartiers généraux de partis politiques (Union nationale, Parti libéral et Parti québécois), d'assemblées électorales et de lectures de journaux - Le Devoir, La Presse, Montréal-Matin, Le Journal de Montréal et tous les journaux de quartier que je pouvais dénicher. Il fallait apprendre à la vitesse de l'éclair, synthétiser et rendre le casse-tête politique intelligible pour soi, ainsi que pour les lecteurs. Heureusement, je n'avais que 23 ans...
J'ai relu récemment mes textes - que j'ai conservés sur leurs feuillets originaux - et je n'ai pas été embarrassé par ce que j'ai vu - à l'exception d'un texte sur la circonscription de Saint-Jean, qui était située hors de mon territoire de couverture et pour laquelle je m'étais fié sur les témoignages dans l'hebdo de l'endroit, le Canada français, qui prédisait une élection presque assurée du candidat péquiste. Erreur de débutant. Ne jamais se fier aux autres ! Jérôme Proulx, candidat du PQ, a été battu dans Saint-Jean et on m'a remis ce texte sur le nez pendant des années...
Quant au reste, j'ai rapporté ce que j'ai moi-même vu et entendu, avec l'ajout des données extrapolées de sondages disponibles, avec de bons résultats. Voici d'ailleurs une partie du dernier texte écrit sur place avant mon retour, le vendredi 24 avril 1970 (publié le lendemain, quatre jours avant l'élection), et que Le Droit a présenté à la une sous le titre « Véritable révolution politique dont l'Union nationale serait la victime ». C'est signé « De notre envoyé, Pierre-Y. Allard ». J'expliquerai une autre fois ce « Y » irritant dont je ne pouvais me départir et qui est devenu le sobriquet dont m'avait affublé à l'époque Claude Picher, alors collègue au Droit avant de devenir chroniqueur à La Presse.
Le texte débute donc comme suit :
« MONTRÉAL - L'époque des « bleus » et des « rouges », c'est bien fini sur l'île de Montréal.
La métropole québécoise, dont les plus de deux millions d'habitants forment 40 pour cent de la population totale de la province, est en train de vivre une véritable révolution politique dont l'Union nationale sera probablement la principale victime.
Il y a, évidemment, l'ouest de la ville, qui votera massivement pour le Parti libéral comme d'habitude. C'est là que se concentrent les 700 000 anglophones montréalais. C'est là aussi que l'on trouve les quartiers les plus riches, les résidences les plus cossues de la région métropolitaine.
Par contre, un million et demi de francophones habitant surtout le centre et l'est de l'île délaisseront, dans une proportion de près de 40 pour cent, les « vieux partis » pour se lancer dans l'aventure que leur offre le Parti québécois.
À ses premières armes électorales, le parti que dirige René Lévesque étonne tous les observateurs par sa vigueur, au point où il est plausible de parler de « vague péquiste » dans au moins une dizaine de comtés du centre-est montréalais. »
Ce ne serait pas loin de la vérité, le PQ raflant six circonscriptions dans le centre-est de l'île et faisant bonne figure dans plusieurs autres. L'Union nationale avait effectivement été rayée de la carte à Montréal en 1970.
Ce genre d'expérience journalistique est presque inimaginable en 2013, le parcours professionnel des reporters ayant beaucoup évolué au fil des décennies et les journaux disposant de moins de moyens financiers que nous semblions en avoir à l'époque. Quel journal régional enverrait aujourd'hui un de ses reporters (un débutant par surcroît) sur la route, hors-région, pour plusieurs semaines d'une campagne électorale ?
J'ai eu cette chance, et n'en regrette pas une seule seconde... Parfois, apprendre sur le tas en optimisant le système D, ce n'est pas une si mauvaise méthode...
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