vendredi 29 juillet 2016

Une censure qui dépasse l'entendement...


Que des apprentis dictateurs islamistes comme le président Erdogan, de Turquie, attaquent et censurent les médias ne surprendra personne. Mais qu'à peine dix-huit mois après #JeSuisCharlie, un des quotidiens les plus respectés de la France, pays phare des libertés, s'associe volontairement à des mesures de censure dépasse l'entendement…

Cette semaine, en effet, le directeur du journal Le Monde écrivait ce qui suit: «À la suite de l'attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d'éventuels effets de glorification posthume. D'autres débats sur nos pratiques sont en cours.» Différents médias auraient emboîté le pas et selon un article du journaliste Philippe Orfali, à la une du Devoir, l'État français songe à imposer un «code de meilleure conduite» au traitement médiatique du terrorisme.

Ici, au Québec et au Canada, l'État islamique n'a pas (jusqu'à maintenant) commis les horreurs que vit depuis janvier 2015 notre bonne vieille mère-patrie. Sommes-nous qualifiés pour juger le comportement de nos collègues journalistes de France - et d'ailleurs en Europe - face à la couverture complexe d'une guerre différente de toutes celles que nous avons connues par le passé? Oui, nous le sommes!

Pourquoi? Parce que le journalisme reste le journalisme, et que la mission des salles de rédaction est toujours la même, peu importe les circonstances dans lesquelles cette mission est exécutée. Notre rôle (je m'inclus, comme journaliste depuis 47 ans) est d'informer le public. De transmettre le plus complètement possible toute l'information jugée pertinente pour la compréhension d'un événement ou d'une situation, pour que le lecteur ou l'auditeur soit en mesure de formuler une opinion informée.

Les médias ont aussi, dans le cadre de leur mission, le mandat d'interpréter, d'analyser, de commenter et même de juger l'information qu'ils transmettent à la population. Ils doivent faire tout cela dans le cadre d'un certain nombre de lois, de règlements et de règles d'éthique, généralement acceptés et émanant soit de l'État ou de la profession elle-même. Ce qu'ils ne doivent pas faire, cependant, jamais, au grand jamais, c'est devenir eux-mêmes acteur politique et/ou judiciaire, et de se servir de ce rôle usurpé pour instaurer des régimes de censure ou d'autocensure.

Qu'un terroriste puisse saliver à l'idée que sa photo soit diffusée à la une des médias peut dégoûter à juste titre l'honnête citoyen. Mais le journaliste n'a que faire des fantasmes de ce fanatique. Sa seule considération, c'est de savoir s'il est d'intérêt public et pertinent de publier son nom et sa photo, et toute l'information biographique qui peut éclairer la compréhension de son comportement. Si le public et les députés s'en offusquent, tant pis. Et si l'État tente de supprimer telle information, le journaliste et ses médias doivent combattre l'État jusqu'au bout.

J'ai couvert, du début à la fin, la crise d'octobre 1970. Je m'en souviens très bien. Une poignée de felquistes (qui ne terrorisaient pas grand monde…) avaient kidnappé un diplomate britannique et un de nos ministres québécois. Sans diminuer la gravité des gestes posés, et de l'histoire des autres violences sporadiques depuis 1963, on était loin des horreurs d'aujourd'hui… Et pourtant le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a déclaré faussement qu'il existait un état d'insurrection appréhendée, invoqué la Loi des mesures de guerre et emprisonné sans mandat plus de 450 adversaires politiques innocents!

Mais cette Loi des mesures de guerre avait des conséquences directes pour les salles de rédaction des journaux, de la télé et de la radio. Cette loi, prévue pour une vraie guerre, avait été invoquée pour rendre le FLQ hors-la-loi. Ainsi toute information diffusée (par les médias) qui aurait pu être interprétée comme favorisant le FLQ devenait illégale. Devant le spectre de censeurs étatiques ou militaires dans les salles de nouvelles, les médias québécois ont versé dans l'autocensure, avec des conséquences tout à fait prévisibles…

Il faut rappeler aussi qu'en vertu des mesures de guerres, des perquisitions policières avaient eu lieu dans des salles de rédaction et chez des journalistes, dont plusieurs ont été arrêtés et incarcérés sans mandat et sans possibilité de recours judiciaires.

Je me souviens du matin du 16 octobre 1970. J'étais à Montréal ce jour-là avec un collègue journaliste, Paul Terrien. Jusque là, tout était calme au Québec, sauf pour l'activité policière. Il n'y avait pas d'insurrection en préparation, mais le gouvernement s'énervait parce que la lecture du manifeste du FLQ en ondes avait suscité une vague de sympathie au sein d'une partie importante de l'opinion publique. Quand les militaires ont été déployés à l'hôtel de ville et au Palais de justice de Montréal, des familles entières venaient les voir comme attraction touristique et plaçaient leurs enfants à côté des soldats pour prendre des photos (devant les regards ahuris des militaires, souvent anglophones…).

Caricature de Berthio dans Le Devoir, montrant Jean Drapeau, Jean Marchand et Lucien Saulnier utilisant les médias pour s'imposer en désastrologues...

Mais avec plus de 400 opposants en prison et bien d'autres craignant de voir leurs portes défoncées par la police, avec des dirigeants qui faisaient peur au monde avec des histoires inventées de milliers de felquistes en armes, avec l'interruption brutale de la libre circulation de l'information dans les médias, et surtout avec l'assassinat de Pierre Laporte, le lendemain des mesures de guerre, le climat social a vite changé. On a, avec la collaboration de médias trop dociles, fabriqué un climat de peur, voire de terreur, et créé une ambiance favorable à une répression sans trop de critiques…

Un certain nombre de journalistes et de cadres d'information, notamment la rédaction du Devoir, sont restés en mode résistance aux mesures de censure et d'autocensure, mais globalement le changement fut dramatique. Au lieu d'évaluer l'information sur sa pertinence ou sur son importance, on s'interrogeait sur sa perception par l'État: verrait-on telle nouvelle comme étant favorable, ou venant en aide au FLQ? Et si oui, quelles seraient les conséquences? Cela n'a pas duré plus que quelques mois, mais ce fut suffisant pour voir très clairement les effets de la censure sur les rédactions, les médias et l'opinion publique.

Si une information était pertinente, il fallait la publier même si l'effet était de plaire aux felquistes. Si elle était pertinente, il fallait aussi la publier si l'effet était de déplaire aux felquistes et de plaire aux apprentis dictateurs d'Ottawa. La question de principe est la même pour la France d'aujourd'hui, même si la menace terroriste islamiste est bien plus grave et immédiate.

Quand, un jour, la France aura défendu avec succès ses valeurs historiques d'égalité, de liberté et de fraternité contre les voyous islamistes et tous les autres intégristes, peu importe la religion, qui décideront d'utiliser la terreur contre la république, j'ai confiance qu'elle portera sur la censure et l'autocensure le même jugement que porta en 1972, après la crise d'octobre, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec:

«Toute forme de censure doit être condamnée en principe et dans les faits. Son exercice est en fait une admission de faiblesse par une société qui y recourt.»




lundi 25 juillet 2016

Canada, Lettonie, Ukraine…


Si jamais, un jour, le Québec décidait de protéger la langue française dans le cadre d'un État indépendant, et que la France accédait à sa demande d'y stationner quelques bataillons pour contrer une perception de menace des deux grandes fédérations anglo-américaines qui le cernent, le Canada sera bien mal placé pour crier à la vierge offensée…

En effet, ces jours-ci, des troupes canadiennes sont déployées en Lettonie et en Ukraine, deux ex-membres de l'ancienne fédération soviétique qui volent désormais de leurs propres ailes et qui luttent depuis plusieurs décennies pour assurer la pérennité de leur langue nationale - le letton d'une part, et l'ukrainien de l'autre - contre l'envahissement du russe.

Évidemment, le motif officiel de la présence militaire canadienne n'a rien de linguistique, mais tout de même… Justin Trudeau a repris à son compte l'attitude guerrière de son prédécesseur, Stephen Harper, à l'endroit de Moscou, accusé d'être un fauteur de trouve et un aventurier dans certains secteurs de l'ancienne zone d'influence soviétique… On a notamment à l'esprit l'occupation brutale de la péninsule de Crimée, entre autres…

Cependant, derrière les fanfaronnades du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, et du premier ministre débarrassé de son déguisement peace and love, l'enjeu de la langue continue de bouillonner. Et en Lettonie comme en Ukraine, les liens avec la situation québécoise dépassent largement les comparaisons théoriques que pourraient élaborer des chercheurs en science politique.

On n'a qu'à songer aux deux mandats à la présidence de Lettonie de Mme Vaira Vike-Freiberga (1999-2007). Québécoise d'adoption, ancienne professeure à l'Université de Montréal, récipiendaire de l'Ordre national du Québec, elle avait fait adopter dans son pays une loi semblable à la Loi 101 pour protéger le letton contre le russe. Pire, Mme Vike-Freiberga parle cinq langues mais pas le russe, qu'elle baragouine un peu à la Pauline Marois quand cette dernière s'aventure en anglais…

Dans un pays où 30% de la population est russophone et où la plupart des Lettons comprennent ou parlent le russe, l'indépendance a permis de rétablir la situation de la langue nationale. Les militaires canadiens qui séjournent dans ce pays balte ne font pas seulement un pied de nez aux ambitions militaires de Poutine et compagnie. Ils protègent aussi l'indépendance d'un ancien État fédéré et sa langue contre le puissant voisin dominateur…

L'Ukraine vit sous un régime de tensions linguistiques tout aussi vives. Après 70 ans sous le joug de Moscou, une forte proportion des Ukrainiens parle le russe et au début des années 1990, on disait la culture ukrainienne plutôt anémique. Là, l'indépendance ne semblait pas avoir rétabli la dynamique linguistique en faveur de l'ukrainien, mais depuis le conflit militaire avec la Russie et la perte de la Crimée, suivi de l'engagement accru de l'OTAN, la situation change.

Fait à noter, les quelque 200 militaires canadiens déployés en Ukraine sont tous des francophones du régiment Royal 22e, de Valcartier. Ils ne sont sûrement pas insensibles, étant originaires du Québec, au dilemme linguistique de leurs collègues ukrainiens, qui mènent un combat inégal contre un voisin géant. J'ai peine à croire qu'on n'ait pas abordé le débat linguistique québécois dans les échanges avec les militaires et civils de l'Ukraine…

À la mi-juillet, le premier ministre Trudeau est allé assister à des manoeuvres militaires en Ukraine, et a déclaré que le Canada avait dû se battre «pour ses valeurs» (on ne sait jamais trop ce que cela veut dire avec Justin Trudeau, mais enfin…) et que les soldats canadiens aideraient les Ukrainiens à défendre leur intégrité territoriale et la démocratie. On suppose que la langue ukrainienne fait aussi partie de ces valeurs que l'ancien État membre de l'Union soviétique protège avec son indépendance…

Quoiqu'il en soit, le Canada joue un drôle de rôle, se trouvant à protéger des langues et des cultures menacées dans l'ancienne fédération, et qui ont trouvé leur salut dans l'indépendance. Les souverainistes québécois feraient bien de prendre des notes et de préparer leurs argumentaires pour les lendemains d'un référendum ou d'une élection référendaire gagnants… 




samedi 23 juillet 2016

Ce n'est pas ainsi que j'envisage ma caisse, jadis populaire...


Ce matin, je suis allé au siège social de ma caisse jadis «populaire», la Caisse Desjardins de Gatineau. Je n'y vais pas souvent le samedi, mais j'avais besoin de changer un billet de 100$ en deux billets de 50$, et mes chances d'obtenir deux billets rouges ailleurs étaient plutôt minces… Et comme le centre de services est maintenant ouvert le samedi, de 9 heures à 15 heures… enfin voilà…

Je me présente donc vers 11 heures… Il n'y a que deux caissiers en devoir, mais la file d'attente est courte: deux personnes devant moi… Je n'ai attendu que quelques minutes pour voir mon numéro apparaître à l'écran… Présentez-vous au guichet 4…

- Bonjour. J'ai un billet de 100$. J'aimerais l'échanger contre deux 50$…

- Avez-vous votre carte guichet? Vous avez un compte ici?

- Pourquoi voulez-vous une carte guichet pour prendre un billet et m'en remettre deux de même valeur?

- C'est le règlement…

- J'ai un compte ici, et j'ai ma carte. Mais vous voulez me dire que vous auriez refusé de changer le billet de 100$ pour une personne sans compte et sans carte?

- Oui, on ne fait pas ça pour n'importe qui…

- Il me semble que ce n'est pas très amical, comme politique…

(Silence du caissier)

J'insère ma carte dans la fente, où l'on m'indique à l'écran que la Caisse a reçu 1 billet de 100 $ et qu'elle me remet deux billets de 50$, et que le dépôt net à mon compte est de 0,00$, et que je dois en plus composer mon NIP…

Transaction approuvée, indique la machine après quelques secondes… Et le caissier me remet un reçu papier indiquant que la Caisse a reçu 1 billet de 100 $ et qu'elle m'a remis deux billets de 50$, et que le dépôt net à mon compte est de 0,00$...




Je sais que les institutions financières ont d'excellentes raisons d'accorder la priorité à leurs clients, et que cela entraîne des restrictions pour les non-clients… Mais ma caisse est une coopérative. Il n'y a pas de clients, nous sommes des membres. Et dans l'esprit du coopératisme, même à cette époque de concurrence effrénée avec les banques et les excès de réglementation, je pense que les membres de ma coopérative n'auraient pas d'objection à dépanner un type qui veut de la monnaie (sans transaction) et qui n'a ni carte guichet, ni compte à la Caisse…

Bonjour monsieur, madame… Vous n'avez pas de compte, pas de petite carte Desjardins? Allez ailleurs… on ne veut pas vous voir ici…

On m'aurait peut-être réservé un traitement similaire à une banque… Peut-être pire… Je n'en sais rien… Je ne fréquente pas les banques… Mais ce n'est pas ainsi que j'envisage l'accueil à ma caisse, jadis populaire...

jeudi 21 juillet 2016

Langues officielles: le brouillard...


Quand vient le temps de sonder la population sur les orientations fédérales en matière de langues officielles, le gouvernement de Justin Trudeau apparaît malheureusement comme un clone de son prédécesseur, Stephen Harper… On «consulte» des porte-paroles d'organismes présélectionnés dans quelques douzaines de localités à travers le pays, et on lance en pâture au grand public un sondage Internet conçu en fonction d'on ne sait trop quoi… dont les résultats pourraient ne jamais être connus.

Seule l'appellation de la démarche semble avoir changé. Quand l'ancien ministre harpeurien du Patrimoine canadien, James Moore, avait entrepris sa «consultation» pour la période 2013-2018, on parlait de «feuille de route» pour les langues officielles. Avec Mélanie Joly, en 2016, c'est devenu un «plan d'action» (bit.ly/1Qc8K3n ) des langues officielles, sans échéance précise… On le dit «pluriannuel»… Pour le reste, on croirait presque à un exercice de copier-coller. On reprend l'itinéraire bleu, repeint en rouge…

L'intérêt pour ces «tables rondes» de consultations, qui ont débuté le 20 juin à Alfred (Ontario) et se sont poursuivies jusqu'au début de juillet dans sept villes (St. John's, Waterloo, Toronto, Victoria, Winnipeg et Regina), oscille entre «faible» dans les médias francophones hors-Québec et «quasi nul» dans les milieux médiatiques du Canada anglais et du Québec… du moins jusqu'à maintenant. On peut donc en déduire que l'immense majorité du public québécois et canadien ignore tout de l'affaire…

Les consultations reprendront au début du mois d'août à Sherbrooke, puis dans les Maritimes, mais rien ne laisse entendre qu'elles grimperont au palmarès des manchettes pan-canadiennes. Le fait que plus d'un milliard de dollars en fonds publics soit dans la cagnotte, et que l'ADN linguistique du pays puisse être remis en question, ne semble pas devoir secouer la torpeur des effectifs ayant survécu aux coupes répétées dans nos salles de rédaction… Cela fera l'affaire du gouvernement Trudeau, qui pourra, sans être scruté, entreprendre de re-cuisiner la fibre linguistique du Canada à sa sauce multiculturelle...

Pendant que les grandes oligarchies médiatiques rendent de plus en plus inoffensives leurs salles de nouvelles dégarnies, une population tenue dans l'ignorance devient un terreau fertile pour la propagande  d'un chef de gouvernement adulé et de son équipe auréolée… De fait, y a-t-il un seul (une seule) journaliste qui ait analysé et commenté le contenu du sondage que Patrimoine canadien propose aux sujets canadiens d'Elizabeth Windsor? Faudrait. C'est très instructif.

Les questions, dans ce sondage, brossent le tableau d'un pays inexistant, où deux majorités miroirs, une anglaise (dans neuf provinces et trois territoires) et l'autre française (au Québec), ont chacune leurs minorités de langue officielle, la situation des francophones hors-Québec étant en quelque sorte le reflet de celle des Anglo-Québécois. C'est de la bouillie pour les chats. En réalité, le français reste la seule langue officielle en péril, dans toutes les provinces y compris le Québec, et les Anglo-Québécois ont été (et restent) bien plus choyés que les minorités acadiennes et canadiennes-françaises.

Le questionnaire plus détaillé qui suit le sondage général contient des suggestions erronées et insidieuses. Parmi les pistes d'action fédérale proposées pour répondre aux besoins des anglophones du Québec, on inclut «l'adoption de lois et règlements pour appuyer et encourager le respect des droits des Anglo-Québécois»… Ne laisse-t-on pas entendre ici que les droits des Anglo-Québécois n'ont pas été respectés et que le fédéral pourrait intervenir pour rappeler le Québec à l'ordre? Le sondage ne suggère rien de tel pour aider la francophonie hors-Québec…

Le libellé des questions sur la diversité et le multiculturalisme invite presque les répondants à mettre en doute les valeurs traditionnellement associées aux deux langues officielles du pays. Que faut-il penser quand on demande au public son niveau «d'accord» ou de «désaccord» avec l'énoncé suivant: «Le fait d'avoir deux langues officielles, le français et l'anglais, favorisent (sic) l'ouverture des Canadiens aux autres cultures.» Et on relance tout de suite après avec cette question: «Quel(s) rôle(s) devrait-on donner aux autres langues que le français et l'anglais (langues autochtones et langues d'immigration)?»

De là à croire qu'on prépare à la dualité linguistique le sort que Trudeau père avait réservé jadis au biculturalisme, il n'y a qu'un pas… vite franchi avec un Justin Trudeau…

Ailleurs dans le sondage, on se retrouve devant cette affirmation abracadabrante: «Les langues officielles rayonnent aux quatre coins du pays grâce aux Canadiens bilingues, mais aussi grâce aux nombreuses communautés de langue officielle en situation minoritaire que l'on retrouve dans toutes les provinces et territoires.» Précisons d'abord que les francophones hors Québec, massivement bilingues, font partie des «Canadiens bilingues», comme les Anglo-Québécois qui connaissent le français. Ils ne s'y ajoutent pas comme semble l'indiquer l'énoncé.

Mais le pire, c'est le fondement même de la déclaration. Plus de 22 millions de Canadiens ne connaissent qu'une langue officielle, l'anglais: peut-on sérieusement affirmer qu'ils ne contribuent pas au rayonnement de cette langue eux aussi? Ce privilège serait réservé aux anglos bilingues? Et que dire des quatre millions de francophones unilingues du Québec… Ne font-ils pas rayonner la culture et la langue françaises… l'autre langue officielle? Ne serait-il pas utile aussi de mentionner que des 5 800 000 Canadiens bilingues, près de 3 millions et demi sont de langue maternelle française?

Si votre intention est d'utiliser ce sondage pour faire connaître une opinion qui sort du moule imposé par les stratèges de Patrimoine canadien, vous aurez des problèmes...

Entre-temps, la ministre Mélanie Joly et sa suite continueront de rencontrer les gens qu'ils ont eux-mêmes invités aux tables rondes, pour entendre les mêmes litanies de plaintes et de demandes qu'à l'époque des années Harper et même avant… Et les médias, faute d'effectifs ou de volonté, continueront  de feindre d'ignorer l'existence des consultations sur les langues officielles ou publieront, de temps à autre, quelques trop brefs paragraphes sur la présence de Mme Joly et sa troupe dans les parages…

…………….

«Bon ben bonsoir là
Vous vous r'prendrez
Comptez pas itou

Parce que nous autres
On est pas sorteux…»


- La parenté, Jacques Labrecque, bit.ly/2a4sYLT

samedi 16 juillet 2016

La valeur clé: l'égalité


Dans le sillage de la tuerie de Nice et des autres attentats meurtriers (avant et depuis), entre larmes, réflexions, blâmes et recherche de coupables, il semble y avoir un sentiment général d'impuissance. On voudrait des solutions simples, mais il ne semble pas y en avoir. Et pourtant…

Une chose semble claire. Nous savons qu'au-delà des complexités socio-politiques intérieures et mondiales, des valeurs sont en cause... démocratie, liberté, égalité, laïcité, entre autres. L'enjeu, au fond, il est plutôt là. Et l'issue dépendra des stratégies que nous adopterons, individuellement et collectivement.

D'aucuns nous entraîneraient volontiers dans la voie de la répression et de l'État policier. La sécurité au prix de la liberté. D'autres, dans un élan de fraternité bien naïve, ouvriraient involontairement les portes à des individus et groupes qui nous priveraient volontiers de nos libertés.

Le problème, c'est que dans un cas comme dans l'autre, nos yeux sont tournés vers les auteurs d'actes de violence, et aux mouvances dont ils semblent issus. Il faudrait plutôt que nos sociétés fassent un bon examen de conscience.

Ne serait-il pas opportun de mettre de l'ordre dans nos propres valeurs, de décider lesquelles sont les plus importantes, d'identifier celle ou celles qui sont la base de notre organisation socio-politique, celle ou celles qui sont inviolables, que nous défendrons au prix de nos vies?

Je me permets d'en proposer une - l'égalité de tous les humains. De cette égalité découlent nécessairement tous les autres droits et libertés que nous nous acharnons, pièce par pièce, à enchâsser dans nos édifices juridiques et constitutionnels.

Cette valeur fondamentale nous oblige à promulguer l'égalité des hommes et des femmes, l'égalité des humains de toutes races, l'égalité de chacun, chacune au regard des lois. La valeur de l'égalité est l'essence même de la démocratie, chaque citoyen étant égal dans son droit de participer au choix des dirigeants et à l'édification des lois et règlements.

L'égalité est la clef de voûte. Sans elle, tout s'écroule. Elle doit devenir la norme qui nous permettra de juger si les autres droits et libertés doivent être affirmés ou tempérés. L'égalité assure le droit de chacun, chacune de s'exprimer librement, dans la mesure des lois, en toute sécurité. L'étendard de l'égalité sera hissé devant les individus et organisations (religieuses et autres) qui voudraient inférioriser la femme.

L'égalité de tous, toutes favorisera les valeurs républicaines, où le pouvoir est l'expression de la volonté de citoyens égaux, et non un don de droit divin à un roi ou une reine dont nous serions les sujets inégaux. L'égalité sera aussi le fondement de la neutralité ou de la laïcité de l'État, qui doit assurer un accueil et un service égal à tous les citoyens, peu importe leurs allégeances personnelles.

La défense et la promotion de l'égalité ont par ailleurs le mérite d'être des actions positives en soi, dont l'effet sera d'édifier une société et un monde plus justes, et de dresser un mur de béton devant ceux et celles qui voudraient attaquer nos valeurs les plus chères par la violence.

Bien sûr, il nous faudra toujours des policiers et des militaires, et il y aura toujours des criminels et des terroristes à combattre avec tous les moyens à notre disposition. Mais le vrai fond de l'affaire, ce n'est pas tant de chasser les coupables que de savoir ce que l'on défend, et pourquoi on le défend. C'est là que réside pour le moment notre faiblesse…




jeudi 14 juillet 2016

Vous n'écouterez plus «Mommy, Daddy» de la même façon...


Y'a rien comme les statistiques pour éloigner des lecteurs. Les chiffres, par définition, sont des abstractions. Quatre plus deux égalent six? Un enfant demandera sagement, quatre quoi… deux quoi? Montrez-lui quatre pommes et deux pommes et faites-le compter. Là, tout s'éclaire. L'adulte, même s'il comprend bien le concept, aimera toujours mieux voir six belles pommes rouges que le chiffre six… Et il préférera le chiffre 20 d'un billet de banque à celui d'une colonne de statistiques…

Comment alors parler de l'assimilation (de l'anglicisation si vous préférez) sans éviter l'étalement de chiffres et de pourcentages? C'est quasiment impossible. Et je sais ce que ça donne. Depuis 50 ans que je décortique les données linguistiques des recensements fédéraux, je n'ai pas rencontré grand monde qui s'en passionne. Quand on essaie d'en parler, c'est plutôt des silences ennuyés, quelques bâillements et vite, passons à autre chose… Et les belles pommes rouges, ici, ne me seront d'aucune utilité…

J'ose donc un exemple. En 1997, j'assistais, à l'Université d'Ottawa, à un colloque sur le 30e anniversaire des assises montréalaises des États généraux du Canada français. J'y ai rencontré un militant franco-ontarien, ancien délégué comme moi aux États généraux, résidant de la banlieue est d'Ottawa, où il y a de fortes concentrations de francophones. Il m'a confié sa détresse parce qu'à la maison, ses enfants lui répondaient en anglais, même s'il leur parlait en français… Je parie que les enfants de ses enfants ont de fortes chances de ne plus parler français du tout…

Ça c'est l'assimilation sans chiffres, sans statistiques, dans une famille où le père et la mère étaient francophones. Autour de 2010, j'ai eu à préparer des textes sur une école secondaire française d'Ottawa et j'y ai passé quelques jours à entendre les élèves parler presque exclusivement anglais entre eux dans les couloirs. Ils étaient de toute évidence bilingues, et à l'extérieur de la classe, ainsi que dans bien des foyers, l'anglais dominait. La prochaine génération sera moins bilingue, puisque les trois quarts de ces jeunes seront en couple exogame (un francophone, un anglophone) et que, selon Statistique Canada, les trois quarts des enfants des couples exogames seront anglophones…

Ces exemples sont tirés de l'Ontario, parce que c'est à Ottawa que j'ai grandi et que c'est un milieu que je fréquente toujours. Et croyez-moi, Ottawa n'est pas le pire endroit pour un Franco-Ontarien. Vous vous dites sans doute que bah, c'est dans une province où les francophones sont en minorité et que cela ne se produit pas chez nous, au Québec. Si c'est ce que vous pensez, vous vous trompez. Dans le Pontiac, dans la Basse-Gatineau, dans l'ouest de l'île de Montréal, on se croirait parfois en Ontario…

Prenons le pire cas, celui du Pontiac, où les anglophones majoritaires n'ont jamais hésité à malmener les communautés de langue française autour d'eux… Imaginons François Tremblay (nom fictif) arrivant avec sa famille, au début du 20e siècle, dans le village de Chichester, près de l'Île-aux-Allumettes et subissant le sort habituellement réservé aux francophones dans ce coin de pays. Ses enfants seraient vite devenus bilingues dans des écoles où l'on appliquait l'inique Règlement 17 de l'Ontario, et les enfants de ses enfants auraient peut-être eu de la difficulté à communiquer avec lui en français. Trois générations plus tard, on verrait plein de Stephen ou de Frank Tremblay, ou de Donna ou Margaret…

C'est ainsi que fonctionne l'assimilation… Là je me permets enfin quelques chiffres pour l'illustrer. Je reviens à Chichester. Au recensement de 1961, 64% des résidents de Chichester avaient un nom de famille français ou étaient d'origine française, mais seulement 30% étaient de langue maternelle française… Plus de la moitié, déjà perdus… Depuis 1971, aux recensements, on a introduit le concept de la langue d'usage (la langue la plus souvent parlée à la maison) et on n'utilise plus les données sur l'origine ethnique. On a rayé des tableaux de l'assimilation ces générations antérieures perdues pour utiliser désormais comme point de repère les données sur la langue maternelle…

Or, en 2011, dans Chichester toujours, les résidents de langue maternelle française ne formaient plus que 9,6% de la population (contre 30% en 1961), et ceux et celles qui ont le français comme langue d'usage n'étaient que 4,1% de la population. Concrètement, il y avait 158 personnes de langue maternelle française dans le village en 1961, et seulement 35 en 2011 (et seulement 15 qui utilisaient surtout le français à la maison)… Vous pouvez trouver ces chiffres plates, mais vous conviendrez qu'ils sont dramatiques… Surtout si l'on considère que la majorité de ces gens avaient des grands-parents ou des arrière-grands-parents francophones…

Alors essayez, à l'avenir, d'imaginer de telles statistiques comme des êtres humains. Vous, par exemple. Vos enfants parlant anglais entre eux, alors que vous les avez élevés en français. Vos petits-enfants coupés de votre culture et de votre langue, vous appelant «grandpa», «grand-dad», «grandma»… n'écoutant plus vos chansons, ne lisant plus vos livres, s'abreuvant aux médias de langue anglaise, devenant ou devenus des étrangers culturels… Vous n'écouteriez sans doute plus la chanson «Mommy Daddy» (bit.ly/WbX19I) de la même façon…

L'an prochain, on aura en main (en octobre probablement), les données linguistiques du recensement de 2016… Si quelqu'un vous en parle, essayez de ne pas bâiller…


mercredi 13 juillet 2016

Francophonie du Pontiac. À quand la pierre tombale?

Un livre à lire absolument!

Assistera-t-on, lentement et dans l'indifférence totale, à la disparition de la francophonie dans le Pontiac... une région qui, faudrait-il le souligner, se trouve bel et bien au Québec? Après un siècle et demi de domination anglophone, émaillée de persécutions à l'endroit des populations de langue française, ce qui reste de la francophonie agonise…

Dans ce coin de l'Outaouais, on trouve d'un côté des collectivités solidement anglophones, majoritairement unilingues, et des communautés bilingues de langue maternelle française… Ces dernières se sont fait imposer depuis longtemps, à coups de bâtons, cette «bonne entente» qui fait de l'anglais la langue usuelle de communication entre francophones et anglophones. D'une génération à l'autre, une partie de ces bilingues, constatant l'inutilité et l'infériorité du français, l'abandonnent et ne conservent en souvenir qu'un nom de famille prononcé à l'anglaise…

Un siècle de répression, l'oeuvre d'une classe dirigeante anglo-raciste et d'un clergé ontarien anti-francophone (le Pontiac étant rattaché au diocèse de Pembroke, en Ontario), avec la complicité quasi criminelle des puissances politiques à Québec et Ottawa, a laissé des marques indélébiles. Dominés jusqu'à la soumission, la majorité des francophones se diraient probablement heureux, en 2016, de cette «bonne entente» dont ils font les frais. L'anglicisation n'a pas seulement usé leur résistance, elle a érodé leur identité…

Aujourd'hui, ils ne sont peut-être plus que treize irréductibles à poursuivre la lutte plus que centenaire contre les injustices faites aux francophones du Pontiac. On ne connaît même pas l'identité de  tous ces patriotes, sauf qu'ils s'appellent le «Groupe des 13» (voir bit.ly/29QJrn8). On sait qui est leur porte-parole, Mme Lise Séguin. D'autres - craintifs à juste titre dans une région de persécution - apportent leur soutien sous la couverture de l'anonymat. Ils sont peut-être les derniers militants et crient dans un désert politique et médiatique. On en est presque à l'extrême onction…

Il y a quelques jours, le mouvement Impératif français a tenté de mobiliser l'opinion publique en faveur des Pontissois de langue française (voir bit.ly/29tgABi), mais sa démarche a frappé dans le vide… Quelques petits textes sur le Web (La Presse,  L'actualité) et un article dans le journal Le Droit, ainsi qu'une mention ça et là à la radio… puis rien. Aucun commentaire de l'Église, des gouvernements ou des députés. Zéro. Même nos vaillants patriotes indépendantistes, si prompts à lever des boucliers pour défendre langue et patrie, ne semblent pas avoir de temps à perdre avec quelques milliers des leurs au bord du précipice…

J'oscille entre le découragement et la colère. L'inaction est totale. L'Église catholique, qui n'avait pas consulté les francophones du Pontiac pour les confier aux griffes anglo-ontariennes, semble souhaiter maintenant une expression de volonté de rattachement au Québec, sachant fort bien que telle demande ne viendra pas… Les vaincus ne combattent plus, ils se résignent et se convainquent qu'ils sont bien heureux ainsi. L'archidiocèse de Gatineau, par la voix de Mgr Durocher, doit les rapatrier au Québec sans consultation ou se faire complice des péchés graves du passé. 

Quant à Québec, son indifférence est carrément criminelle. Au début des années 1930, les francophones du Pontiac étaient tellement découragés de l'absence du gouvernement québécois qu'ils ont fait appel aux organisations franco-ontariennes, habituées aux luttes scolaires… Au lieu d'avoir le regard constamment fixé vers le Nord, d'offrir à rabais nos ressources aux multinationales et de vouloir bilinguiser tous les jeunes francophones, notre demi-État devrait au moins avoir la décence de venir enquêter sur ce qui est arrivé aux nôtres - avec son consentement - dans le Haut-Outaouais.

Un petit jet de venin pour les médias. En 1955, le journaliste Pierre Laporte, du Devoir, s'était aventuré au Pontiac et avait été horrifié par le sort réservé aux francophones. Il avait porté leurs souffrances à la une du quotidien montréalais. Rien n'a changé. Le quotidien Le Droit, en nouvelles et en éditorial, revient périodiquement sur les malheurs de la francophonie pontissoise. Et rien ne change. Mais où sont-ils, les autres médias? Silence assourdissant. Si ça se passait à Montréal, on en entendrait sûrement parler au National… Mais à Fort-Coulonge? À l'Île-du-Grand-Calumet? Oubliez ça…

Même les inspecteurs de l'Office de la langue française ne s'y rendent plus, depuis qu'ils ont été chassés de Shawville il y a une vingtaine d'années… Faudrait peut-être que Québec leur achète quelques blindés canadiens d'Arabie saoudite pour les protéger… Ce que Québec pourrait faire, cependant, avec quelques milliers de son deux millions de surplus, c'est faire l'inventaire de la situation des francophones du Pontiac, et en tirer les conclusions qui s'imposent. Mais c'est sans doute trop espérer de ce gouvernement Couillard sans couilles…

Je ne suis qu'un citoyen de l'Outaouais, ancien journaliste et éditorialiste, indépendantiste même (ce n'est pas un avantage ici), sans influence autre que celle conférée par l'Internet. Mais je lance ce cri aux forces vives du Québec. Il y a ici une injustice historique à corriger. La grande majorité des francophones du Pontiac ne réclameront pas votre soutien, n'étant guère disposés ou en mesure de combattre. Mais il en reste au moins 13 qui luttent. Ces treize, même s'ils étaient les derniers, méritent que le tamtam patriotique québécois les appuie, et fasse connaître partout ce qu'on a fait aux leurs depuis 1867, en réclamant justice!

Si rien ne bouge cette fois, alors il ne restera qu'à ériger, à la frontière ouest de la ville de Gatineau, une pierre tombale à la mémoire de ces vaillants Pontissois qui ont persévéré pendant si longtemps avant de disparaître, usés par de trop nombreux combats et lâchement abandonnés par leurs compatriotes des autres régions du Québec…