lundi 15 août 2016

Félix dans son île… et en nous!

Mon épouse, Ginette Lemery, et moi avons décidé de passer trois jours de vacances à l'Île d'Orléans. Comme ça. Sans préavis. Sans planification. Coups de fil à la dernière minute pour repérer un bon gîte et petit déjeuner… La chance nous a souri… chambre disponible, les 9, 10 et 11 août, à «La belle histoire», une maison de l'époque des Patriotes (1838), située à Saint-Laurent de l'Île d'Orléans… Trois journées merveilleuses nous attendaient… En voici quelques fragments… (2e de 3)

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La reproduction métallique de Félix, en bordure de la route 368

Quand le sujet tient trop à coeur, ma plume s'assèche. L'émotion tasse les mots. Après 45 ans de journalisme, j'accouche d'un reportage, d'une analyse, d'un éditorial en un tournemain, mais peine à rédiger une note d'amitié ou d'amour à un proche. Alors, évoquer ma quête de Félix Leclerc à l'Île d'Orléans, ces derniers jours, c'est difficile. J'y pense, j'écris quelques mots, une phrase, que j'efface aussitôt….

Puis j'écoute Le tour de l'Île (bit.ly/2aSgFza), en quête d'inspiration… et reste plume bée…

Félix Leclerc est un géant. Le savait-il? Pas sûr… Félix, au fond, c'est nous, c'est le Québec français tout entier. Le vieux Québec de l'innocence, le Québec rudement éveillé, le Québec enfin engagé, s'efforçant tant bien que mal de prendre sa place au concert des nations. Félix a vu toutes ces époques, les a chantées, les a dites. Mieux que les autres. En notre nom. Avec ses mots. Sa voix. Sa guitare. Et il est mort dans son sommeil, sans avoir terminé l'oeuvre. Comme nous aussi, un jour, peut-être…

Quand je suis arrivé à l'île d'Orléans, la semaine dernière, je m'attendais à y voir plus d'hommages à la mémoire de notre barde national: quelque monument imposant, des indications de sa maison, de sa tombe, sa photo sur des affiches, ça et là… Même chez nous en Outaouais, le grand pavillon gatinois du Cégep de l'Outaouais s'appelle Félix-Leclerc. J'ai emprunté l'autoroute Félix-Leclerc (la 40) pour aller à son île. Des centaines (des milliers?) de lieux, de rues, d'édifices, de salles, de prix portent son nom dans toutes les régions du Québec et ailleurs, jusqu'en France !


L'entrée de l'Espace Félix-Leclerc, à Saint-Pierre

Je l'avoue, j'ai été déçu. Il y a bien l'«Espace Félix-Leclerc» (bit.ly/2aUirjv), un sympathique édifice aux allures de grange transformé en musée. On peut y visionner quelques films historiques au sujet de Félix, voir une reconstitution de son bureau, et feuilleter une abondante documentation. Mais le tout ne porte pas le sceau de grandeur que l'on serait en droit d'attendre. L'État québécois aurait dû depuis longtemps faire de cet endroit un lieu national de commémoration et de célébration de l'homme et de l'oeuvre.

Sans verser dans la commercialisation à l'extrême, Québec devrait proposer plus vigoureusement au public d'ici et d'ailleurs la librairie de l'Espace Félix-Leclec, où sont présentement disponibles pour achat les livres signés par Félix, ainsi que tous ses disques, auxquels on devrait s'efforcer d'ajouter l'ensemble des oeuvres d'autres artistes et auteurs qui lui rendent hommage, ou qui ont pour thème la vie, les compositions et l'influence de Félix Leclerc. La technologie d'aujourd'hui permettrait par ailleurs d'offrir aux visiteurs une variété de films, de spectacles, de chansons de bien meilleure qualité sonore et visuelle. Félix Leclerc mérite bien ça!

En face, de l'autre côté de la route 368, sur la pente descendant vers le fleuve, une reproduction métallique plus grande que nature de Félix, assis avec sa guitare, rehausse le décor mais celui ou celle qui passera un peu vite en voiture à cet endroit ne remarquera pas le panneau «Espace Félix-Leclerc», fort discret, et ne fera pas demi-tour pour tenter de connaître l'identité du musicien assis dans le champ.


Des pièces de monnaie recouvrent la pierre tombale...

Reste la tombe de Félix, d'une simplicité extrême, au cimetière du village de Saint-Pierre de l'île d'Orléans, à quelques kilomètres de là. Encore une fois, aucune indication à l'entrée du cimetière… Mais des gens persistent à la chercher et à la trouver. On y laisse apparemment des souliers de temps à autre… Quand j'y suis allé, il y avait à la base de la pierre tombale des fleurs séchées et sur le dessus, une abondance de pièces de monnaie laissées par les «pèlerins»…

Que le gouvernement actuel de Philippe Couillard, occupé qu'il est à brouiller les manuels d'histoire, à détruire ce qui reste de notre identité et à nous angliciser, laisse croupir la mémoire de notre plus illustre chansonnier ne surprendra personne. «On a un pays, le Québec, planté dans le coeur à jamais», déclare Félix dans un des films présentés à la grange. Ce genre de propos ne plaira guère à nos ténors multiculturels, toujours prêts à nous trahir pour bien moins que 30 deniers…

Mais le peuple chante encore et lit toujours Félix. Moi mes souliers, autant que L'Alouette en colère. À la Forge du Pique-Assaut, à Saint-Laurent de l'île d'Orléans, le forgeron Guy Bel affiche fièrement dans sa boutique une photo de lui et Félix Leclerc, remontant aux années 1970. Il n'est sûrement pas le seul. Quand les Jean Charest et Philippe Couillard ne seront plus que des notes en bas de page dans les textes historiques, la mémoire de Félix continuera de briller !

Il serait grand temps que le public fasse campagne pour offrir à Félix la visibilité qu'il mérite sur cette île d'Orléans qu'il avait fait sienne depuis 1970 et qui lui sera toujours associée!


Une des affiches à l'Espace Félix-Leclerc


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…à suivre

samedi 13 août 2016

Les églises de l'île d'Orléans...

Mon épouse, Ginette Lemery, et moi avons décidé de passer trois jours de vacances à l'Île d'Orléans. Comme ça. Sans préavis. Sans planification. Coups de fil à la dernière minute pour repérer un bon gîte et petit déjeuner… La chance nous a souri… chambre disponible, les 9, 10 et 11 août, à «La belle histoire», une maison de l'époque des Patriotes (1838), située à Saint-Laurent de l'Île d'Orléans… Trois journées merveilleuses nous attendaient… En voici quelques fragments. (1er de 3)

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L'église de Sainte-Famille (1749)

Le catholicisme que mes grands-parents ont vécu, comme celui de mon père et ma mère, et celui de ma génération qui a vu la fin de cette époque dans les années 50, était empreint de sévérité. Identifier et nommer les innombrables péchés m'en apparaissait l'activité principale. On nous expédiait en enfer pour tout et pour rien. Trop de prêtres et religieux rôdaient comme préfets de discipline. C'était insupportable et en une génération, les églises se sont vidées...

J'ai la profonde conviction que ce catholicisme n'était pas celui des vieilles générations qui ont bâti et longtemps entretenu les magnifiques églises des six paroisses de l'Île d'Orléans, dont trois ou quatre remontent au régime français. Ces constructions, on le voit, on le ressent, incarnent les élans de solidarité et d'amour d'un peuple jadis soudé à des pasteurs en qui il se reconnaissait, et qui le soutenaient en retour. Elles respirent l'entraide, le bonheur, l'ensoleillement… pas le joug.

En remontant l'allée centrale de l'église vide de Sainte-Famille, érigée en 1749, le plancher de bois craquait sous mes pieds et je n'avais aucune peine à imaginer les bruits de ces hommes, femmes et enfants qui avaient forgé ici une oeuvre fidèle à leur langue, leur culture et leurs traditions, confrontés qu'ils étaient - après 1760 - à des autorités militaires et à une nouvelle aristocratie anglo-protestantes. Du clocher dominant chaque village jaillissaient les aspirations d'un peuple égalitaire, aspirant à la liberté - tant celle de la conscience que celle de la cité.


La chapelle Saint-Pierre (1717): simplicité, enseoleillement

Chacune des églises de l'île - Saint-Pierre (1717), Sainte-Famille (1749), Saint-François, Saint-Jean, Saint-Laurent et Sainte-Pétronille - constitue un joyau patrimonial à protéger sans réserve. Que la ferveur religieuse soit aujourd'hui disparue (du moins chez nous) ne diminue en rien la valeur des bâtiments réalisés par d'anciennes générations dont la foi, faute de transporter les montagnes, nous a laissé ces croix qui annoncent «voici ce que nous étions!» aux visiteurs qui les aperçoivent de loin. 

Il est plutôt difficile de retracer des observations extérieures et relativement impartiales de la vie religieuse d'ici avant la seconde moitié du 19e siècle, de cette animation qui a sans doute marqué les  paroisses de l'île, ainsi que les autres milieux francophones du bassin du Saint-Laurent. J'ai cependant découvert dans les correspondances d'Alexis de Tocqueville, célèbre philosophe et sociologue français, des commentaires sur la vie religieuse au Bas-Canada du début des années 1830… Ils sont instructifs.

«Le dimanche, écrit-il à l'automne 1831, on joue, on danse après les offices. Le curé lui-même prend part à la joie tant qu'elle ne dégénère pas en licence. Il est l'oracle du lieu, l'ami, le conseil de la population. Loin d'être accusé ici d'être le partisan du pouvoir, les Anglais le traitent de démagogue. Le fait est qu'il est le premier à résister à l'oppression, et le peuple voit en lui son plus constant appui. Ainsi les Canadiens (français) sont-ils religieux par principe et par passion politique.»

Il rapporte aussi une conversation avec un des leaders patriotes, Robert Nelson, protestant soit dit en passant, qui lui dit: «Le clergé ne forme ici qu'un corps compact avec le peuple. Il partage ses idées, il entre dans ses intérêts politiques, il lutte avec lui contre le pouvoir. Sorti de lui, il n'existe que pour lui.» Nelson vante aussi la tolérance du peuple et de ses curés. «Protestant, j'ai été nommé dix fois par des catholiques à notre (législature) et jamais je n'ai entendu dire que le moindre préjugé de religion ait été mis en avant contre moi par qui que ce soit.»

Il louange aussi la sociabilité des Bas-Canadiens, qui les «porte à s'entraider les uns les autres dans toutes les circonstances critiques». Tocqueville n'en conclut pas que le catholicisme en soi pousse à l'égalité et à la démocratie, mais, précise-t-il, «ces catholiques-là sont pauvres» dans un pays où l'aristocratie est désormais protestante (et anglaise)…


L'église de Saint-Jean, adossée au fleuve

J'aime bien croire que cette société était celle qui nous a légué les magnifiques monuments religieux qui s'élèvent dans les campagnes québécoises et dans les régions plus francophones des autres provinces canadiennes. Cela vaut bien la peine de s'y arrêter quelques moments pour imaginer ce que fut leur époque, pour méditer ou prier selon les croyances, et - pourquoi pas? - allumer un lampion pour quelque intention, un petit feu sacré qui brillera quelques jours et rappellera votre présence en ces saints lieux.

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...à suivre.

vendredi 29 juillet 2016

Une censure qui dépasse l'entendement...


Que des apprentis dictateurs islamistes comme le président Erdogan, de Turquie, attaquent et censurent les médias ne surprendra personne. Mais qu'à peine dix-huit mois après #JeSuisCharlie, un des quotidiens les plus respectés de la France, pays phare des libertés, s'associe volontairement à des mesures de censure dépasse l'entendement…

Cette semaine, en effet, le directeur du journal Le Monde écrivait ce qui suit: «À la suite de l'attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries, pour éviter d'éventuels effets de glorification posthume. D'autres débats sur nos pratiques sont en cours.» Différents médias auraient emboîté le pas et selon un article du journaliste Philippe Orfali, à la une du Devoir, l'État français songe à imposer un «code de meilleure conduite» au traitement médiatique du terrorisme.

Ici, au Québec et au Canada, l'État islamique n'a pas (jusqu'à maintenant) commis les horreurs que vit depuis janvier 2015 notre bonne vieille mère-patrie. Sommes-nous qualifiés pour juger le comportement de nos collègues journalistes de France - et d'ailleurs en Europe - face à la couverture complexe d'une guerre différente de toutes celles que nous avons connues par le passé? Oui, nous le sommes!

Pourquoi? Parce que le journalisme reste le journalisme, et que la mission des salles de rédaction est toujours la même, peu importe les circonstances dans lesquelles cette mission est exécutée. Notre rôle (je m'inclus, comme journaliste depuis 47 ans) est d'informer le public. De transmettre le plus complètement possible toute l'information jugée pertinente pour la compréhension d'un événement ou d'une situation, pour que le lecteur ou l'auditeur soit en mesure de formuler une opinion informée.

Les médias ont aussi, dans le cadre de leur mission, le mandat d'interpréter, d'analyser, de commenter et même de juger l'information qu'ils transmettent à la population. Ils doivent faire tout cela dans le cadre d'un certain nombre de lois, de règlements et de règles d'éthique, généralement acceptés et émanant soit de l'État ou de la profession elle-même. Ce qu'ils ne doivent pas faire, cependant, jamais, au grand jamais, c'est devenir eux-mêmes acteur politique et/ou judiciaire, et de se servir de ce rôle usurpé pour instaurer des régimes de censure ou d'autocensure.

Qu'un terroriste puisse saliver à l'idée que sa photo soit diffusée à la une des médias peut dégoûter à juste titre l'honnête citoyen. Mais le journaliste n'a que faire des fantasmes de ce fanatique. Sa seule considération, c'est de savoir s'il est d'intérêt public et pertinent de publier son nom et sa photo, et toute l'information biographique qui peut éclairer la compréhension de son comportement. Si le public et les députés s'en offusquent, tant pis. Et si l'État tente de supprimer telle information, le journaliste et ses médias doivent combattre l'État jusqu'au bout.

J'ai couvert, du début à la fin, la crise d'octobre 1970. Je m'en souviens très bien. Une poignée de felquistes (qui ne terrorisaient pas grand monde…) avaient kidnappé un diplomate britannique et un de nos ministres québécois. Sans diminuer la gravité des gestes posés, et de l'histoire des autres violences sporadiques depuis 1963, on était loin des horreurs d'aujourd'hui… Et pourtant le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a déclaré faussement qu'il existait un état d'insurrection appréhendée, invoqué la Loi des mesures de guerre et emprisonné sans mandat plus de 450 adversaires politiques innocents!

Mais cette Loi des mesures de guerre avait des conséquences directes pour les salles de rédaction des journaux, de la télé et de la radio. Cette loi, prévue pour une vraie guerre, avait été invoquée pour rendre le FLQ hors-la-loi. Ainsi toute information diffusée (par les médias) qui aurait pu être interprétée comme favorisant le FLQ devenait illégale. Devant le spectre de censeurs étatiques ou militaires dans les salles de nouvelles, les médias québécois ont versé dans l'autocensure, avec des conséquences tout à fait prévisibles…

Il faut rappeler aussi qu'en vertu des mesures de guerres, des perquisitions policières avaient eu lieu dans des salles de rédaction et chez des journalistes, dont plusieurs ont été arrêtés et incarcérés sans mandat et sans possibilité de recours judiciaires.

Je me souviens du matin du 16 octobre 1970. J'étais à Montréal ce jour-là avec un collègue journaliste, Paul Terrien. Jusque là, tout était calme au Québec, sauf pour l'activité policière. Il n'y avait pas d'insurrection en préparation, mais le gouvernement s'énervait parce que la lecture du manifeste du FLQ en ondes avait suscité une vague de sympathie au sein d'une partie importante de l'opinion publique. Quand les militaires ont été déployés à l'hôtel de ville et au Palais de justice de Montréal, des familles entières venaient les voir comme attraction touristique et plaçaient leurs enfants à côté des soldats pour prendre des photos (devant les regards ahuris des militaires, souvent anglophones…).

Caricature de Berthio dans Le Devoir, montrant Jean Drapeau, Jean Marchand et Lucien Saulnier utilisant les médias pour s'imposer en désastrologues...

Mais avec plus de 400 opposants en prison et bien d'autres craignant de voir leurs portes défoncées par la police, avec des dirigeants qui faisaient peur au monde avec des histoires inventées de milliers de felquistes en armes, avec l'interruption brutale de la libre circulation de l'information dans les médias, et surtout avec l'assassinat de Pierre Laporte, le lendemain des mesures de guerre, le climat social a vite changé. On a, avec la collaboration de médias trop dociles, fabriqué un climat de peur, voire de terreur, et créé une ambiance favorable à une répression sans trop de critiques…

Un certain nombre de journalistes et de cadres d'information, notamment la rédaction du Devoir, sont restés en mode résistance aux mesures de censure et d'autocensure, mais globalement le changement fut dramatique. Au lieu d'évaluer l'information sur sa pertinence ou sur son importance, on s'interrogeait sur sa perception par l'État: verrait-on telle nouvelle comme étant favorable, ou venant en aide au FLQ? Et si oui, quelles seraient les conséquences? Cela n'a pas duré plus que quelques mois, mais ce fut suffisant pour voir très clairement les effets de la censure sur les rédactions, les médias et l'opinion publique.

Si une information était pertinente, il fallait la publier même si l'effet était de plaire aux felquistes. Si elle était pertinente, il fallait aussi la publier si l'effet était de déplaire aux felquistes et de plaire aux apprentis dictateurs d'Ottawa. La question de principe est la même pour la France d'aujourd'hui, même si la menace terroriste islamiste est bien plus grave et immédiate.

Quand, un jour, la France aura défendu avec succès ses valeurs historiques d'égalité, de liberté et de fraternité contre les voyous islamistes et tous les autres intégristes, peu importe la religion, qui décideront d'utiliser la terreur contre la république, j'ai confiance qu'elle portera sur la censure et l'autocensure le même jugement que porta en 1972, après la crise d'octobre, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec:

«Toute forme de censure doit être condamnée en principe et dans les faits. Son exercice est en fait une admission de faiblesse par une société qui y recourt.»




lundi 25 juillet 2016

Canada, Lettonie, Ukraine…


Si jamais, un jour, le Québec décidait de protéger la langue française dans le cadre d'un État indépendant, et que la France accédait à sa demande d'y stationner quelques bataillons pour contrer une perception de menace des deux grandes fédérations anglo-américaines qui le cernent, le Canada sera bien mal placé pour crier à la vierge offensée…

En effet, ces jours-ci, des troupes canadiennes sont déployées en Lettonie et en Ukraine, deux ex-membres de l'ancienne fédération soviétique qui volent désormais de leurs propres ailes et qui luttent depuis plusieurs décennies pour assurer la pérennité de leur langue nationale - le letton d'une part, et l'ukrainien de l'autre - contre l'envahissement du russe.

Évidemment, le motif officiel de la présence militaire canadienne n'a rien de linguistique, mais tout de même… Justin Trudeau a repris à son compte l'attitude guerrière de son prédécesseur, Stephen Harper, à l'endroit de Moscou, accusé d'être un fauteur de trouve et un aventurier dans certains secteurs de l'ancienne zone d'influence soviétique… On a notamment à l'esprit l'occupation brutale de la péninsule de Crimée, entre autres…

Cependant, derrière les fanfaronnades du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, et du premier ministre débarrassé de son déguisement peace and love, l'enjeu de la langue continue de bouillonner. Et en Lettonie comme en Ukraine, les liens avec la situation québécoise dépassent largement les comparaisons théoriques que pourraient élaborer des chercheurs en science politique.

On n'a qu'à songer aux deux mandats à la présidence de Lettonie de Mme Vaira Vike-Freiberga (1999-2007). Québécoise d'adoption, ancienne professeure à l'Université de Montréal, récipiendaire de l'Ordre national du Québec, elle avait fait adopter dans son pays une loi semblable à la Loi 101 pour protéger le letton contre le russe. Pire, Mme Vike-Freiberga parle cinq langues mais pas le russe, qu'elle baragouine un peu à la Pauline Marois quand cette dernière s'aventure en anglais…

Dans un pays où 30% de la population est russophone et où la plupart des Lettons comprennent ou parlent le russe, l'indépendance a permis de rétablir la situation de la langue nationale. Les militaires canadiens qui séjournent dans ce pays balte ne font pas seulement un pied de nez aux ambitions militaires de Poutine et compagnie. Ils protègent aussi l'indépendance d'un ancien État fédéré et sa langue contre le puissant voisin dominateur…

L'Ukraine vit sous un régime de tensions linguistiques tout aussi vives. Après 70 ans sous le joug de Moscou, une forte proportion des Ukrainiens parle le russe et au début des années 1990, on disait la culture ukrainienne plutôt anémique. Là, l'indépendance ne semblait pas avoir rétabli la dynamique linguistique en faveur de l'ukrainien, mais depuis le conflit militaire avec la Russie et la perte de la Crimée, suivi de l'engagement accru de l'OTAN, la situation change.

Fait à noter, les quelque 200 militaires canadiens déployés en Ukraine sont tous des francophones du régiment Royal 22e, de Valcartier. Ils ne sont sûrement pas insensibles, étant originaires du Québec, au dilemme linguistique de leurs collègues ukrainiens, qui mènent un combat inégal contre un voisin géant. J'ai peine à croire qu'on n'ait pas abordé le débat linguistique québécois dans les échanges avec les militaires et civils de l'Ukraine…

À la mi-juillet, le premier ministre Trudeau est allé assister à des manoeuvres militaires en Ukraine, et a déclaré que le Canada avait dû se battre «pour ses valeurs» (on ne sait jamais trop ce que cela veut dire avec Justin Trudeau, mais enfin…) et que les soldats canadiens aideraient les Ukrainiens à défendre leur intégrité territoriale et la démocratie. On suppose que la langue ukrainienne fait aussi partie de ces valeurs que l'ancien État membre de l'Union soviétique protège avec son indépendance…

Quoiqu'il en soit, le Canada joue un drôle de rôle, se trouvant à protéger des langues et des cultures menacées dans l'ancienne fédération, et qui ont trouvé leur salut dans l'indépendance. Les souverainistes québécois feraient bien de prendre des notes et de préparer leurs argumentaires pour les lendemains d'un référendum ou d'une élection référendaire gagnants… 




samedi 23 juillet 2016

Ce n'est pas ainsi que j'envisage ma caisse, jadis populaire...


Ce matin, je suis allé au siège social de ma caisse jadis «populaire», la Caisse Desjardins de Gatineau. Je n'y vais pas souvent le samedi, mais j'avais besoin de changer un billet de 100$ en deux billets de 50$, et mes chances d'obtenir deux billets rouges ailleurs étaient plutôt minces… Et comme le centre de services est maintenant ouvert le samedi, de 9 heures à 15 heures… enfin voilà…

Je me présente donc vers 11 heures… Il n'y a que deux caissiers en devoir, mais la file d'attente est courte: deux personnes devant moi… Je n'ai attendu que quelques minutes pour voir mon numéro apparaître à l'écran… Présentez-vous au guichet 4…

- Bonjour. J'ai un billet de 100$. J'aimerais l'échanger contre deux 50$…

- Avez-vous votre carte guichet? Vous avez un compte ici?

- Pourquoi voulez-vous une carte guichet pour prendre un billet et m'en remettre deux de même valeur?

- C'est le règlement…

- J'ai un compte ici, et j'ai ma carte. Mais vous voulez me dire que vous auriez refusé de changer le billet de 100$ pour une personne sans compte et sans carte?

- Oui, on ne fait pas ça pour n'importe qui…

- Il me semble que ce n'est pas très amical, comme politique…

(Silence du caissier)

J'insère ma carte dans la fente, où l'on m'indique à l'écran que la Caisse a reçu 1 billet de 100 $ et qu'elle me remet deux billets de 50$, et que le dépôt net à mon compte est de 0,00$, et que je dois en plus composer mon NIP…

Transaction approuvée, indique la machine après quelques secondes… Et le caissier me remet un reçu papier indiquant que la Caisse a reçu 1 billet de 100 $ et qu'elle m'a remis deux billets de 50$, et que le dépôt net à mon compte est de 0,00$...




Je sais que les institutions financières ont d'excellentes raisons d'accorder la priorité à leurs clients, et que cela entraîne des restrictions pour les non-clients… Mais ma caisse est une coopérative. Il n'y a pas de clients, nous sommes des membres. Et dans l'esprit du coopératisme, même à cette époque de concurrence effrénée avec les banques et les excès de réglementation, je pense que les membres de ma coopérative n'auraient pas d'objection à dépanner un type qui veut de la monnaie (sans transaction) et qui n'a ni carte guichet, ni compte à la Caisse…

Bonjour monsieur, madame… Vous n'avez pas de compte, pas de petite carte Desjardins? Allez ailleurs… on ne veut pas vous voir ici…

On m'aurait peut-être réservé un traitement similaire à une banque… Peut-être pire… Je n'en sais rien… Je ne fréquente pas les banques… Mais ce n'est pas ainsi que j'envisage l'accueil à ma caisse, jadis populaire...

jeudi 21 juillet 2016

Langues officielles: le brouillard...


Quand vient le temps de sonder la population sur les orientations fédérales en matière de langues officielles, le gouvernement de Justin Trudeau apparaît malheureusement comme un clone de son prédécesseur, Stephen Harper… On «consulte» des porte-paroles d'organismes présélectionnés dans quelques douzaines de localités à travers le pays, et on lance en pâture au grand public un sondage Internet conçu en fonction d'on ne sait trop quoi… dont les résultats pourraient ne jamais être connus.

Seule l'appellation de la démarche semble avoir changé. Quand l'ancien ministre harpeurien du Patrimoine canadien, James Moore, avait entrepris sa «consultation» pour la période 2013-2018, on parlait de «feuille de route» pour les langues officielles. Avec Mélanie Joly, en 2016, c'est devenu un «plan d'action» (bit.ly/1Qc8K3n ) des langues officielles, sans échéance précise… On le dit «pluriannuel»… Pour le reste, on croirait presque à un exercice de copier-coller. On reprend l'itinéraire bleu, repeint en rouge…

L'intérêt pour ces «tables rondes» de consultations, qui ont débuté le 20 juin à Alfred (Ontario) et se sont poursuivies jusqu'au début de juillet dans sept villes (St. John's, Waterloo, Toronto, Victoria, Winnipeg et Regina), oscille entre «faible» dans les médias francophones hors-Québec et «quasi nul» dans les milieux médiatiques du Canada anglais et du Québec… du moins jusqu'à maintenant. On peut donc en déduire que l'immense majorité du public québécois et canadien ignore tout de l'affaire…

Les consultations reprendront au début du mois d'août à Sherbrooke, puis dans les Maritimes, mais rien ne laisse entendre qu'elles grimperont au palmarès des manchettes pan-canadiennes. Le fait que plus d'un milliard de dollars en fonds publics soit dans la cagnotte, et que l'ADN linguistique du pays puisse être remis en question, ne semble pas devoir secouer la torpeur des effectifs ayant survécu aux coupes répétées dans nos salles de rédaction… Cela fera l'affaire du gouvernement Trudeau, qui pourra, sans être scruté, entreprendre de re-cuisiner la fibre linguistique du Canada à sa sauce multiculturelle...

Pendant que les grandes oligarchies médiatiques rendent de plus en plus inoffensives leurs salles de nouvelles dégarnies, une population tenue dans l'ignorance devient un terreau fertile pour la propagande  d'un chef de gouvernement adulé et de son équipe auréolée… De fait, y a-t-il un seul (une seule) journaliste qui ait analysé et commenté le contenu du sondage que Patrimoine canadien propose aux sujets canadiens d'Elizabeth Windsor? Faudrait. C'est très instructif.

Les questions, dans ce sondage, brossent le tableau d'un pays inexistant, où deux majorités miroirs, une anglaise (dans neuf provinces et trois territoires) et l'autre française (au Québec), ont chacune leurs minorités de langue officielle, la situation des francophones hors-Québec étant en quelque sorte le reflet de celle des Anglo-Québécois. C'est de la bouillie pour les chats. En réalité, le français reste la seule langue officielle en péril, dans toutes les provinces y compris le Québec, et les Anglo-Québécois ont été (et restent) bien plus choyés que les minorités acadiennes et canadiennes-françaises.

Le questionnaire plus détaillé qui suit le sondage général contient des suggestions erronées et insidieuses. Parmi les pistes d'action fédérale proposées pour répondre aux besoins des anglophones du Québec, on inclut «l'adoption de lois et règlements pour appuyer et encourager le respect des droits des Anglo-Québécois»… Ne laisse-t-on pas entendre ici que les droits des Anglo-Québécois n'ont pas été respectés et que le fédéral pourrait intervenir pour rappeler le Québec à l'ordre? Le sondage ne suggère rien de tel pour aider la francophonie hors-Québec…

Le libellé des questions sur la diversité et le multiculturalisme invite presque les répondants à mettre en doute les valeurs traditionnellement associées aux deux langues officielles du pays. Que faut-il penser quand on demande au public son niveau «d'accord» ou de «désaccord» avec l'énoncé suivant: «Le fait d'avoir deux langues officielles, le français et l'anglais, favorisent (sic) l'ouverture des Canadiens aux autres cultures.» Et on relance tout de suite après avec cette question: «Quel(s) rôle(s) devrait-on donner aux autres langues que le français et l'anglais (langues autochtones et langues d'immigration)?»

De là à croire qu'on prépare à la dualité linguistique le sort que Trudeau père avait réservé jadis au biculturalisme, il n'y a qu'un pas… vite franchi avec un Justin Trudeau…

Ailleurs dans le sondage, on se retrouve devant cette affirmation abracadabrante: «Les langues officielles rayonnent aux quatre coins du pays grâce aux Canadiens bilingues, mais aussi grâce aux nombreuses communautés de langue officielle en situation minoritaire que l'on retrouve dans toutes les provinces et territoires.» Précisons d'abord que les francophones hors Québec, massivement bilingues, font partie des «Canadiens bilingues», comme les Anglo-Québécois qui connaissent le français. Ils ne s'y ajoutent pas comme semble l'indiquer l'énoncé.

Mais le pire, c'est le fondement même de la déclaration. Plus de 22 millions de Canadiens ne connaissent qu'une langue officielle, l'anglais: peut-on sérieusement affirmer qu'ils ne contribuent pas au rayonnement de cette langue eux aussi? Ce privilège serait réservé aux anglos bilingues? Et que dire des quatre millions de francophones unilingues du Québec… Ne font-ils pas rayonner la culture et la langue françaises… l'autre langue officielle? Ne serait-il pas utile aussi de mentionner que des 5 800 000 Canadiens bilingues, près de 3 millions et demi sont de langue maternelle française?

Si votre intention est d'utiliser ce sondage pour faire connaître une opinion qui sort du moule imposé par les stratèges de Patrimoine canadien, vous aurez des problèmes...

Entre-temps, la ministre Mélanie Joly et sa suite continueront de rencontrer les gens qu'ils ont eux-mêmes invités aux tables rondes, pour entendre les mêmes litanies de plaintes et de demandes qu'à l'époque des années Harper et même avant… Et les médias, faute d'effectifs ou de volonté, continueront  de feindre d'ignorer l'existence des consultations sur les langues officielles ou publieront, de temps à autre, quelques trop brefs paragraphes sur la présence de Mme Joly et sa troupe dans les parages…

…………….

«Bon ben bonsoir là
Vous vous r'prendrez
Comptez pas itou

Parce que nous autres
On est pas sorteux…»


- La parenté, Jacques Labrecque, bit.ly/2a4sYLT

samedi 16 juillet 2016

La valeur clé: l'égalité


Dans le sillage de la tuerie de Nice et des autres attentats meurtriers (avant et depuis), entre larmes, réflexions, blâmes et recherche de coupables, il semble y avoir un sentiment général d'impuissance. On voudrait des solutions simples, mais il ne semble pas y en avoir. Et pourtant…

Une chose semble claire. Nous savons qu'au-delà des complexités socio-politiques intérieures et mondiales, des valeurs sont en cause... démocratie, liberté, égalité, laïcité, entre autres. L'enjeu, au fond, il est plutôt là. Et l'issue dépendra des stratégies que nous adopterons, individuellement et collectivement.

D'aucuns nous entraîneraient volontiers dans la voie de la répression et de l'État policier. La sécurité au prix de la liberté. D'autres, dans un élan de fraternité bien naïve, ouvriraient involontairement les portes à des individus et groupes qui nous priveraient volontiers de nos libertés.

Le problème, c'est que dans un cas comme dans l'autre, nos yeux sont tournés vers les auteurs d'actes de violence, et aux mouvances dont ils semblent issus. Il faudrait plutôt que nos sociétés fassent un bon examen de conscience.

Ne serait-il pas opportun de mettre de l'ordre dans nos propres valeurs, de décider lesquelles sont les plus importantes, d'identifier celle ou celles qui sont la base de notre organisation socio-politique, celle ou celles qui sont inviolables, que nous défendrons au prix de nos vies?

Je me permets d'en proposer une - l'égalité de tous les humains. De cette égalité découlent nécessairement tous les autres droits et libertés que nous nous acharnons, pièce par pièce, à enchâsser dans nos édifices juridiques et constitutionnels.

Cette valeur fondamentale nous oblige à promulguer l'égalité des hommes et des femmes, l'égalité des humains de toutes races, l'égalité de chacun, chacune au regard des lois. La valeur de l'égalité est l'essence même de la démocratie, chaque citoyen étant égal dans son droit de participer au choix des dirigeants et à l'édification des lois et règlements.

L'égalité est la clef de voûte. Sans elle, tout s'écroule. Elle doit devenir la norme qui nous permettra de juger si les autres droits et libertés doivent être affirmés ou tempérés. L'égalité assure le droit de chacun, chacune de s'exprimer librement, dans la mesure des lois, en toute sécurité. L'étendard de l'égalité sera hissé devant les individus et organisations (religieuses et autres) qui voudraient inférioriser la femme.

L'égalité de tous, toutes favorisera les valeurs républicaines, où le pouvoir est l'expression de la volonté de citoyens égaux, et non un don de droit divin à un roi ou une reine dont nous serions les sujets inégaux. L'égalité sera aussi le fondement de la neutralité ou de la laïcité de l'État, qui doit assurer un accueil et un service égal à tous les citoyens, peu importe leurs allégeances personnelles.

La défense et la promotion de l'égalité ont par ailleurs le mérite d'être des actions positives en soi, dont l'effet sera d'édifier une société et un monde plus justes, et de dresser un mur de béton devant ceux et celles qui voudraient attaquer nos valeurs les plus chères par la violence.

Bien sûr, il nous faudra toujours des policiers et des militaires, et il y aura toujours des criminels et des terroristes à combattre avec tous les moyens à notre disposition. Mais le vrai fond de l'affaire, ce n'est pas tant de chasser les coupables que de savoir ce que l'on défend, et pourquoi on le défend. C'est là que réside pour le moment notre faiblesse…