jeudi 16 octobre 2014

Le français, une perte de temps?

Quand on vit dans la région de la capitale fédérale (et sans doute ailleurs, y compris au Québec), on s'aperçoit très vite que demander d'être servi en français, ou vouloir vivre ou fonctionner en français, peut souvent occasionner des pertes de temps considérables.

Je viens de passer près d'une heure en attente (en 3 tranches de 15 à 20 minutes) avant de réussir à parler à un préposé francophone de SiriusXM Canada (radio satellite) au sujet d'un réabonnement. Entre le deuxième et le troisième essais, j'ai composé le «1» pour le service en anglais et obtenu une réponse immédiate! Cela vous arrive-t-il souvent?. À moi, oui.

Et pas seulement au téléphone. À chacune de mes visites au magasin Apple d'Ottawa (il n'y en a pas à Gatineau), j'exige de parler à un employé capable de me servir en français. Et là je reste planté dans un coin, à attendre qu'on trouve une expertise francophone, pendant que d'autres clients - dont plusieurs de langue française - passent devant moi pour être servis sans délai… en anglais.

Mais ce problème, car c'en est un, est répandu. À peu près tous ceux et celles qui appuient sur le «2» pour le service en français, ou qui demandent un interlocuteur francophone aux endroits où ils sont censés être disponibles, ont perdu des minutes, parfois des heures. En les raboutant, nous avons collectivement perdu des années!

Le plus récent à s'en apercevoir? Le Commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, dans le rapport annuel 2013-2014 qu'il a rendu public la semaine dernière. Mécontent de se buter à des répondeurs en appuyant sur le «2» (pendant que le «1» apportait une réponse humaine immédiate) au Centre de services aux employeurs de Service Canada, un citoyen a décidé de porter plainte au Commissariat aux langues officielles (CLO), qui a décidé d'enquêter. Le problème serait réglé… pour l'instant.

Ce n'est là qu'une des 476 plaintes jugées recevables au cours de la dernière année par le CLO. Et même si toutes ne portaient pas sur les délais d'attente au téléphone ou en personne, toutes ont sûrement fait perdre du temps à ceux et celles qui se sont sentis lésés au point de porter plainte - une procédure qui exige temps, effort, et patience.

Mentionnons en passant une statistique qui ne fait pas partie du rapport annuel du Commissaire aux langues officielles et qui, à ma connaissance, n'a été rapportée que dans l'Ottawa Citizen. Des 476 plaintes recevables, 400 (84%) provenaient de citoyens de langue française. Dans un pays où les francophones forment moins de 25% de la population, cela en dit long sur la situation qui prévaut!

Les Anglo-Canadiens - la majorité qui décide toujours - ne perdent pas de temps, eux, à s'inquiéter des répercussions de leurs décisions pour les francophones du pays.

Le rapport annuel du CLO évoque la fermeture de la «Ferme de recherches Hervé J. Michaud», au Nouveau-Brunswick, ordonnée par Agriculture et Agroalimentaire Canada dans le cadre des coupes budgétaires. Les agriculteurs acadiens devront maintenant trouver ailleurs l'expertise francophone qui leur était offerte. Où la trouveront-ils, et quels délais devront-ils subir?

Et que penser de cette autre plainte d'un citoyen qui reçoit des communications du Musée canadien de l'histoire en anglais seulement parce que l'institution fédérale utilise des listes d'abonnés de magazines et que ce type (Jacques Thibault) achète la revue Maclean's? Combien de temps faut-il pour s'informer, et pour ensuite suivre la procédure de plainte?

Le Commissaire raconte aussi le cas d'un poste fédéral dans une zone bilingue où la direction d'Environnement Canada exige des compétences inférieures en français… Encore une fois, un fonctionnaire a dû s'astreindre à s'informer, puis à entreprendre une longue contestation…

Tantôt, c'est un employé fédéral (sûrement pas le seul) qui reçoit des documents unilingues anglais de son assureur. Combien de temps a-t-il dû endurer cette situation, pour finalement porter plainte au Commissaire? «J'ai vécu 10 années de frustration et de stress», dit-il…

Et ça, c'est sans compter les situations où il est impossible de composer le «2» parce que les services en français sont inexistants (dans le secteur privé surtout) ou parce que personne ne parle français…

Le rapport du Commissaire est toujours rédigé dans un langage élégant, de façon à donner l'impression d'une certaine égalité entre les collectivités anglophone et francophone du Canada… alors qu'une seule des deux langues est constamment malmenée: le français!

L'impression laissée après une lecture attentive du rapport annuel, c'est que le français est effectivement une perte de temps pour un grand nombre d'Anglo-Canadiens, et pas les moindres. Et le résultat, pour les francophones qui ont encore la volonté de protéger leur langue et leur culture, ce sont de nouvelles pertes de temps à quémander des droits qu'on aurait dû considérer acquis.

Le pire dans tout ça, c'est que la situation continue de se détériorer… For service in French, press 2… (attente) Your call is important to us, please hold… please hold… please hold...



mardi 14 octobre 2014

Québec français, Ottawa bilingue… même combat!

Après avoir lu les propos délirants de Gilles Paquet, professeur émérite de l'Université d'Ottawa, publiés dans un texte d'une rare férocité où il attaque les promoteurs d'un statut bilingue officiel pour la ville d'Ottawa, vus comme des «intégristes» à l'origine d'un climat de «terreur», il est impérieux que des voix se fassent entendre pour remettre les pendules à l'heure.

Je craignais, en lisant les comptes rendus*(voir liens à la fin du texte de blogue) dans Le Droit et Radio-Canada, que les titres et les citations rapportés ne rendent pas justice à l'ensemble de ses arguments, présentés dans un texte plus étoffé sur le site optimumonline.ca, ou que les journalistes aient cédé devant la tentation de monter en épingle les propos les plus extrêmes du professeur Paquet. Ce n'est pas le cas. De fait, après lecture complète de son pamphlet venimeux (sept pages en petits caractères) intitulé Bilinguisme officiel pour Ottawa? Non, et voilà pourquoi!, on constate que l'original est encore plus horrifiant que les résumés médiatiques. On se demande de fait si l'auteur est toujours en contact avec la réalité franco-ontarienne…

Il faudrait, pour y répondre, prendre les pages une à une pour démontrer à quel point certaines des accusations de M. Paquet sont gratuites et la distance qui sépare son royaume imaginaire du vécu des francophones dans la ville d'Ottawa. Le cadre de ce blogue se prête peu à un tel exercice mais je m'y astreindrai s'il le faut. Je conçois par ailleurs qu'il soit possible de valoriser le bilinguisme officiel dans la capitale canadienne, ou de s'y opposer, en se fondant sur un cheminement rationnel qu'on pourra juger au mérite.

SEUL le français est menacé!

Ce qu'il faut rétablir au départ, c'est la réalité. La base historique, la pierre d'assise, le fondement de tous les conflits linguistiques au Canada (y compris au Québec), de toutes les récriminations, de toutes les revendications, a été et reste aujourd'hui la protection et la promotion de la langue et de la culture françaises. SEULE la langue française est menacée au pays, que l'on se trouve à Montréal, à Ottawa, à Moncton ou à Saint-Boniface au Manitoba. Si on s'éloigne de cette réalité, si on l'oublie en chemin, plus rien n'a de sens et on aboutit à des prises de position comme celles du professeur Paquet.

Même la Cour suprême du Canada, dans quelques-uns de ses jugements sur la Charte des droits et libertés, sur les droits scolaires des minorités francophones et sur la Loi 101, a reconnu la symétrie de l'argument des francophones hors-Québec et des Québécois francophones. Les juges fédéraux ont accepté comme une évidence que le français, minoritaire au Canada et en Amérique du Nord, est menacé en Ontario, dans l'Ouest et dans les Maritimes, mais aussi au Québec. La protection et la promotion du français justifient donc un certain unilinguisme français au Québec mais aussi des régions tampons bilingues à l'extérieur du Québec!

J'ai de la difficulté à croire que M. Paquet ait étudié à fond les statistiques linguistiques des recensements fédéraux depuis un demi-siècle. L'érosion du français hors-Québec, et même dans certains coins du Québec, est démontrée dans toute sa froide horreur statistique. Et si le professeur de l'Université d'Ottawa veut une dimension plus humaine, il n'a qu'à se promener dans les écoles franco-ontariennes pour constater quels défis les enseignants et les administrations scolaires doivent relever pour assurer la pérennité du français au sein des générations futures.

Les lois sont des outils

Une fois accepté ce constat du besoin de défendre et de promouvoir la langue française, au Québec comme à l'extérieur du Québec, le professeur Paquet aura encore besoin d'un bon cours d'histoire. Il verra comment les provinces à majorité anglophone ont jugé bon, partout, d'utiliser leurs lois pour éliminer des droits linguistiques scolaires que la Constitution de 1867 n'avait pas protégés. Et il devra se rendre à l'évidence que sans l'article 23 de la Loi constitutionnelle de 1982, les minorités francophones hors-Québec seraient encore souvent sans écoles bien à elles et que, surtout, elles n'en auraient pas la gouvernance.

Si les lois n'avaient aucune utilité, on laisserait la société dans une bienfaisante anarchie… Or, à Ottawa comme dans l'ensemble de l'Ontario, le fait est que depuis la Confédération, les francophones ont été persécutés à diverses époques et qu'aujourd'hui, en dépit de très nettes améliorations dans les politiques de services en français, ils restent largement victimes de négligence. Et que là comme ailleurs, si des individus plus militants, plus engagés que d'autres ne prenaient pas l'initiative de mobiliser l'opinion publique et d'avoir recours aux tribunaux, la protection et la promotion du français resteraient le dernier des soucis d'une majorité anglophone souvent hostile et de médias anglo-canadiens qui versent parfois dans l'hystérie…

Ottawa officiellement bilingue et Gatineau officiellement unilingue? Oui, en effet! Parce qu'aux deux endroits, seul le français a besoin de protection et de promotion. Que les anglophones aient de la difficulté à comprendre ça, je peux concevoir. Mais que cela puisse échapper à un universitaire francophone, sommité dans son domaine, vivant dans la région d'Ottawa depuis plus de 40 ans, ça, je ne le comprends pas. Le Québec français et l'Ottawa bilingue, c'est le même combat, pour les mêmes motifs. Et si cela offusque des individus et des groupes anglophones qui n'hésiteraient pas à nous enlever les droits que nous leur avons arrachés, si cela crée des frictions au sein de la «dualité» canadienne, si cela trouble une paix linguistique dont les francophones ont toujours fait les frais, eh bien, M. Paquet… tant pis!

-------------------------
* Liens aux textes
Le Droit - bit.ly/1z5LomF
Radio-Canada - bit.ly/1voOMqv
Texte intégral de M. Paquet - bit.ly/1trxU2f


jeudi 9 octobre 2014

La patente à Drainville?????

La Charte des valeurs serait maintenant «la patente à Drainville»? Je lisais cet après-midi le «chronique-éditorial-pamphlet» d'Yves Boisvert, dans La Presse, et cela m'a ramené aux jours les plus sombres du débat sur la Charte, où le traitement du sujet dans les médias ne passera pas à l'histoire comme l'une des heures les plus glorieuses du journalisme québécois (et anglo-canadien).

Alors qu'au sein du public francophone du Québec, le projet de Charte suscitait un appui solidement majoritaire et que rien, dans les rues, ne rappelait l'ambiance volatile du printemps étudiant de l'année précédente, une série abracadabrante de textes et de caricatures incendiaires se sont succédés dans les pages d'opinion et de nouvelles - atteignant un niveau rarement égalé dans certains journaux (francophones et anglophones) y compris le vaisseau amiral de la chaîne Power/Gesca, La Presse. Voir mon blogue du 16 septembre 2013 à ce sujet (bit.ly/151HN5j).

Des plumes aiguisées et venimeuses ont contribué, j'ose espérer involontairement, à transformer un projet noble de neutralité religieuse de l'État en manifestation d'intolérance et de xénophobie. Avant l'offensive médiatique contre la Charte des valeurs, l'appui de principe au projet dépassait le seuil des 70% chez les francophones. Si la campagne électorale de 2014 avait essentiellement porté sur la Charte au lieu d'être transformée en chicane référendaire, le PQ aurait bien pu obtenir sa majorité.

Évidemment, ce qui est arrivé, est arrivé. Le Parti québécois est à la dérive, du moins temporairement, attaqué de toutes parts, sur sa gauche comme sur sa droite, et au lieu de tirer à boulets rouges contre un adversaire puissant à l'offensive, comme c'était le cas à l'automne dernier, quelques-unes des plumes médiatiques qui griffaient l'ancien projet de Charte des valeurs (et même des péquistes bien en vue) s'en donnent à coeur joie, comme des vautours achevant le moribond.

J'espère que M. Drainville tiendra bon dans la tempête, parce que l'avenir lui donnera raison. Il a fallu des siècles pour comprendre que religion et politique n'ont jamais fait bon ménage. Encore aujourd'hui, on voit les horreurs vécues dans des pays avec des religions d'État ou avec des factions religieuses intégristes violentes. À une époque et dans une région de grande diversité comme la nôtre, diversité culturelle autant que religieuse, l'État se doit d'épouser une neutralité stricte pour accueillir tous les citoyens, peu importe leurs convictions, dans le respect et l'égalité.

J'ai appuyé cette Charte sans beaucoup de réserves du début à la fin et je ne renie pas cet appui aujourd'hui. Ce n'était pas trop demander, aux employés de l'État, de ne pas afficher de signes religieux (ou anti-religieux) ostentatoires. À titre de représentants de l'autorité de l'État - comme fonctionnaires, enseignants, infirmières, policiers, etc. - ils ne peuvent exiger de pouvoir imposer visuellement leurs croyances à des citoyens qui, eux, sont obligés de les rencontrer pour obtenir des services auxquels ils ont droit. J'ai écrit à quelques reprises sur ce sujet dans mon blogue (voir liens ci-dessous).

En éditorial, en 2010, dans Le Droit, bien avant la Charte, j'avais abordé cette question en commentant le projet de loi 94 du gouvernement Charest sur les accommodements raisonnables. J'écrivais alors: «Les employés des ministères, commissions scolaires, hôpitaux et autres organisations publiques sont le visage de l'État. Ceux et celles qui servent le public représentent l'État, l'incarnent. En vertu du principe de neutralité religieuse, l'affichage de symboles religieux – hijab, croix chrétienne, étoile juive, kirpan ou autre – devrait être exclu, ici, des accommodements raisonnables. De plus, le voile islamique est vu par la majorité des citoyens comme un symbole de l'inégalité des femmes chez les Musulmans.»

Le thème central de la Charte, la neutralité/laïcité de l'État, n'avait rien à voir avec le nationalisme du Parti québécois. Le projet de loi Charest était-il une manifestation du nationalisme canadien des libéraux? Non. Les débats qui ont cours et les lois qui sont adoptées dans divers pays européens sur la neutralité de l'État, sont-ils des émanations d'un quelconque nationalisme? Non. Partout, ce débat est un prolongement de la grande évolution de la démocratie et de la laïcisation de l'État dans les pays occidentaux. C'est l'élévation graduelle de l'État à un niveau plus civilisé que celui des débats sectaires.

Je ne doute pas qu'il y aurait eu une période d'adaptation ou de transition si la charte du PQ avait été adoptée. Mais le débat n'aurait pas duré longtemps. Après quelques années de mise en oeuvre, les gens auraient reconnu la valeur pour tous, chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, agnostiques, athées et autres, d'être traités par l'État dans un climat d'égalité et de respect, et d'être servis par des employés qui sont un fidèle reflet de cette égalité, de cette absence de parti pris.

Le projet de Charte de 2013 aurait contribué à consacrer l'égalité des citoyens et l'égalité hommes-femmes au sein d'un État qui a l'obligation de représenter et servir tous les citoyens sans distinction. Les principes qu'il défendait et les objectifs qu'il visait méritaient alors, et méritent encore aujourd'hui, le respect. La patente à Drainville… Vraiment! 

----------------------------
Quelques liens...
* Assez, c'est assez! Blogue du 28 août 2013 bit.ly/17lMWqT
* Médias, Charte des valeurs et opinion publique. Blogue du 12 septembre 2013 bit.ly/18eNmDH
* Un commentaire intéressant, mais… Blogue du 17 octobre 2013 bit.ly/1aTqMxt




mardi 7 octobre 2014

Université franco-ontarienne: on va où?

Sur le principe, pourtant, tout le monde s'accordait, et s'accorde toujours. Les francophones de l'Ontario ont le droit d'avoir leur propre université, et doivent pouvoir assumer la gestion de leurs programmes universitaires en français. Après tout, les voisins anglo-québécois n'ont-ils pas trois universités bien à eux? Une pour les Franco-Ontariens, ce n'est certes pas trop demander…

Après deux années de consultations et un quasi-consensus sur la légitimité de cette revendication, on se croyait tout près du but avec la tenue du sommet des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français, en fin de semaine, à Toronto. Le Regroupement étudiant franco-ontarien (REFO), initiateur de cette plus récente campagne pour une université de langue française en Ontario, avait à ses côtés deux partenaires de taille, l'Assemblée de la Francophonie de l'Ontario (AFO) et la FESFO (étudiants et étudiantes du secondaire). Et le climat politique semblait favorable avec la réélection majoritaire du gouvernement Wynne…

Et voilà que tout à coup, quelque chose semble tourner moins rond. Ce qui apparaissait clair semble enveloppé d'un brouillard. Au lieu de sortir du sommet avec un objectif précis et des troupes prêtes pour l'assaut final, on parle d'attendre, d'étude de faisabilité, on voit apparaître partout la mention de l'année 2025 comme date d'aboutissement (c'est très, très loin…). Aucun modèle d'université ne semble rallier la majorité, du moins si on se fie à la couverture médiatique poreuse, et même si l'organisation des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français fait se son mieux pour donner un spin positif aux assises de fin de semaine, le pied paraît avoir glissé de l'accélérateur au frein.

Pire, la ministre du gouvernement ontarien sur laquelle les francophones auraient dû pouvoir le plus compter, Madeleine Meilleur, vient de jeter une douche froide sur le processus de création éventuelle d'une université franco-ontarienne et l'obtention par les francophones de la gestion d'un réseau complet d'institutions francophones au postsecondaire.

Pas à Ottawa?????

En entrevue avec la station UniqueFM d'Ottawa (94,5 FM), Mme Meilleur a dit clairement que sa seule priorité, pour le moment, est l'augmentation de l'offre en français dans le secteur centre-sud-ouest de l'Ontario (corridor Toronto-London-Windsor) et qu'elle s'oppose à la création d'une université de langue française à Ottawa où, dit-elle, l'Université d'Ottawa dessert bien les francophones… Elle s'interroge même sur les conséquences d'une théorique université de langue française à Toronto (!) pour l'Université Laurentienne (bilingue) et l'Université de Hearst...

Décidément, avec une amie comme Mme Meilleur à l'universitaire, les Franco-Ontariens n'ont pas besoin d'ennemis. On me demandera sans doute de quoi je me mêle, étant Québécois. Mais je suis né et j'ai vécu les 29 premières années de ma vie en Ontario. J'ai étudié à l'Université d'Ottawa à une époque où les étudiants francophones étaient (faiblement) majoritaires et déjà, à la fin des années 60, la dynamique de l'institution bilingue - comme dans toutes les écoles bilingues ontariennes - était anglicisante. Elle l'est encore davantage aujourd'hui. En 1969-70, les mouvements de jeunes franco-ontariens et l'ancienne ACFO ont tenté d'obtenir la francisation totale de l'Université d'Ottawa, sans succès. J'y étais, et je ne souhaite pas que le REFO et ses alliés connaissent le même sort en 2014.

Le défi d'aujourd'hui, avec un projet plus vaste et une mobilisation mieux coordonnée, est certes plus complexe que notre vieil assaut contre la campus de la Côte de sable en 1969. Mais il faut se méfier de perdre la forêt de vue quand on s'approche trop des arbres. Il ne faut pas retarder des décisions essentielles en s'embourbant dans la mécanique et les modèles institutionnels. À Queen's Park, rien n'empêche de prendre immédiatement une décision de principe sur la création d'une université franco-ontarienne, quitte à laisser aux experts le soin décortiquer ce que cela implique pour l'offre existante et les meilleurs façons d'assurer une transition vers un modèle choisi par les Franco-Ontariens.

Imaginez...

J'écoutais hier l'entrevue de Mme Meilleur et je lisais certains des comptes rendus qui ont filtré du sommet, et je me demandais ce qui serait arrivé dans les années 1960 si on avait procédé de la même façon pour la création du réseau d'écoles françaises au primaire et au secondaire. Aurait-on dit, en 1966: faudrait surtout pas créer des écoles élémentaires et secondaires de langue française à Ottawa, où des écoles bilingues desservent déjà les francophones depuis longtemps. Non, ouvrons plutôt quelques écoles françaises à titre expérimental dans un coin de la province où les francophones sont très, très minoritaires et où l'offre de services est la plus déficiente… et encore, attendons une étude de faisabilité…

Et autour des années 80 et 90, quand il fut question, enfin, de créer des collèges communautaires de langue française, selon le principe appliqué aujourd'hui à l'universitaire, on n'aurait pas mis sur pied La Cité, à Ottawa, puis qu'il existait déjà le Collège Algonquin, bilingue, qui accueillait les étudiants et étudiantes francophones. On aurait campé le nouveau collège de langue française quelque part dans le sud de la province, là où l'offre est la plus insuffisante… Vraiment pas… 

Et si c'était arrivé au Québec...

Imaginez le scénario s'il se déroulait au Québec, que le tandem McGill-Concordia était bilingue, et que c'étaient les anglophones qui n'avaient pas de réseau postsecondaire bien à eux (c'est difficile à imaginer, mais essayez…). Non, non, diraient-ils, on ne peut pas créer d'université anglaise dans le centre-ouest de Montréal, là où la masse d'élèves anglophones est concentrée, ça nuirait aux institutions bilingues qui rendent de bons services à nos étudiants de langue anglaise… Allons plutôt ouvrir un campus à Québec, ou Drummondville, ou Rimouski… où l'offre est déficiente… Ça n'aurait pas de bon sens, comme ça n'a pas de bon sens d'écarter Ottawa du scénario franco-ontarien!

Des études de faisabilité il en faut et il en faudra. Tout le monde en convient. Mais cela ne doit pas empêcher la collectivité franco-ontarienne de garder l'oeil bien fixé sur le but ultime, et cela ne doit pas ralentir le processus de décision. Il est minuit moins cinq, et dix ans c'est trop long. Les décisions auraient dû être prises dès 1867, ou à la fin des années 1960 quand on a décidé que le temps était venu (sous la menace québécoise) de réparer une injustice centenaire. On dira bien ce que l'on voudra, et je sais qu'il existe des tiraillements de longue date entre les régions franco-ontariennes (n'oubliez jamais que l'Ontario, c'est grand comme un pays), mais le campus principal d'une future université doit être situé là où se trouve la plus importante masse d'étudiants et d'étudiantes francophones: à Ottawa.

Une décision immédiate!

Plus de la moitié des étudiants franco-ontariens inscrits à l'universitaire en français étudient à l'Université d'Ottawa. Je maintiens ce que j'ai écrit au début de janvier 2014 dans un texte de blogue (et ce, en conformité avec la douzaine d'éditoriaux que j'ai signés dans Le Droit): «il faut décréter sans délai, par loi, l'existence d'une université de langue française et ordonner que tous les programmes francophones actuels dans des institutions bilingues en fassent partie. Et que le tout passe sous gouvernance franco-ontarienne!» Nos armées d'experts en gestion de crise, après de futurs palabres avec le REFO et ses alliés, arriveront par la suite à assurer la transition vers une gouvernance francophone des programmes universitaires en français et à préférer un modèle institutionnel.

La clé de l'universitaire franco-ontarien est à Ottawa et à Sudbury. Que l'on inclue des offres de services ailleurs, à Toronto, à Windsor, à Hearst, à Timmins ou ailleurs, cela va de soi. Mais le point de départ, ce sont les deux «monstres» bilingues: l'Université d'Ottawa et l'Université Laurentienne. En 1970, dans son mémoire sur le projet de francisation de l'Université d'Ottawa, l'Association canadienne-française de l'Ontario écrivait: «Pourquoi une minorité, qui a besoin de toutes ses énergies pour survivre et vivre, devrait-elle se payer le luxe d'une université bilingue dont le coût serait peut-être une assimilation lente mais certaine?» Et ça c'était à une époque où l'environnement universitaire était nettement plus francophone qu'aujourd'hui sur le campus.

L'audace!

Personne ne nie que l'offre en français se soit améliorée à Ottawa. Je ne sais pas pour Laurentienne. Là n'est pas la question. La question c'est de savoir si les Franco-Ontariens auront ou non leur réseau scolaire du primaire jusqu'à l'universitaire. Et si oui, cela veut dire - comme à l'élémentaire, comme au secondaire, comme au collégial - mettre fin à une situation qui oblige les francophones à étudier dans des institutions bilingues qu'ils ne contrôlent pas et où ils sont minoritaires. Si ce n'est pas le coeur du problème, qu'on le dise et qu'on arrête de perdre du temps pour un dossier qui risque de ne jamais aboutir.

L'heure n'est pas à la prudence mais à l'audace. On aura tout le temps voulu, après quelques décisions clés, pour une bonne dose de prudence!

------------------------
Comme je n'assistais pas au sommet des États généraux du postsecondaire en Ontario français, l'information que je possède est nécessairement fragmentaire. Si j'ai mal interprété ce que j'en ai lu et ce que j'ai vu et entendu, je n'hésiterai pas, comme toujours, à rectifier le tir et à faire des mea culpa. La seule liste des modèles à l'étude que j'ai vue dans les médias était dans l'excellent texte de F.-P. Dufault (TFO), à lire à bit.ly/1nXCz9Y.

  









samedi 4 octobre 2014

Université franco-ontarienne: le désert médiatique...

Comme à tous les samedis matins, en plus d'éplucher Le Droit et Le Devoir que je reçois à la maison, je m'installe devant mon iMac panoramique pour faire le tour des sites Web des autres quotidiens du Québec, de l'Acadie ainsi que des manchettes des grands quotidiens parisiens. Aujourd'hui, vu mon intérêt spécial pour le sommet des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français qui se déroule en fin de semaine (3-5 oct.) dans la Ville-Reine, j'ai ajouté à ma liste Radio-Canada, L'Express de Toronto, le Globe and Mail, le Toronto Star et le Toronto Sun… 

C'était désolant… Pas que je m'attendais à une ruée sur ce dossier pourtant majeur et qui, s'il mettait en jeu les Anglo-Québécois plutôt que les Franco-Ontariens, ferait la une des quotidiens d'un bout à l'autre du pays avec l'habituel excès de trémolos… Mais tout de même, je conservais l'espoir que Le Droit ait délégué un journaliste au sommet pour se racheter du vide complet dans l'édition de vendredi, et que d'autres médias en fassent une mention dans leurs pages… Je suis resté sur ma faim…

Le Droit, qui a suivi le cheminement du projet d'université franco-ontarienne depuis deux ans, s'est contenté d'une brève entrevue avec une porte-parole du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO), Geneviève Latour, et le président de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO), Denis Vaillancourt. Un texte de longueur moyenne, avec une photo prise en 2013 (!!!), en page 5 du journal, sans mention à la une. C'est mieux que rien, et mieux que la plupart des autres médias, mais pour Le Droit, compte tenu de son mandat historique, c'est inacceptable.

Mon ancien quotidien aux racines franco-ontariennes aurait dû être présent à Toronto pour rendre compte des débats, sur le Web et dans ses pages imprimées, pour y retransmettre l'ambiance, pour interviewer des participants, pour offrir des témoignages du vécu des jeunes francophones ontariens face à l'offre insatisfaisante de programmes francophones au postsecondaire et à l'absence d'une université à leur image et dont ils assumeraient la gouvernance. Ce n'est pas trop demander au Droit de faire ça, surtout quand la direction proclame sur tous les toits son engagement et sa loyauté envers la francophonie!

Enfin passons… Mentionnons que Radio-Canada avait sur son site Web quelques nouvelles et entrevues passées en ondes la veille, notamment à Ottawa et à Sudbury. De plus, selon les gazouillis sur Twitter, il semble que le réseau public ait sur place au moins un journaliste. Je n'ai pas vu, toutefois, d'élément me permettant de croire que le sujet se soit rendu jusque dans les bulletins pan-canadiens ou au grand Téléjournal. Si quelqu'un en sait plus, n'hésitez pas à me le faire savoir.

Revenons aux quotidiens. À l'exception du texte dans Le Droit, je n'ai RIEN trouvé dans La Presse, Le Devoir, le Journal de Montréal, le Journal de Québec, Le Soleil, le Quotidien du Saguenay, Le Nouvelliste, La Tribune, La Voix de l'Est, L'Acadie nouvelle. Rien vu non plus dans l'hebdo de langue française de Toronto, ni dans les trois quotidiens de langue anglaise de la Ville-Reine… Si j'ai mal cherché (les yeux fermés comme un homme, dirait mon épouse), je suis confiant qu'on me corrigera…

Je n'ai pas beaucoup fouillé la jungle de la radio privée, mais j'ai noté que UniqueFM Ottawa (94,5) avait diffusé un reportage et que la station 104,7 Outaouais avait propagé une nouvelle sur le sommet franco-ontarien dans l'ensemble de l'univers Web du réseau, y compris à Montréal et à Québec. Mais comme je suis un gars de l'imprimé, la radio n'est pas ma spécialité… Je surveillais ce matin, essentiellement, la presse écrite... 

Puisque des mouvements comme le REFO, l'AFO et la FESFO (étudiants et étudiantes du secondaire) n'ont pas à leur emploi une armée de relationnistes pour inonder de communiqués et d'invitations les directions des salles de rédaction, il faut compter - dans les salles de nouvelles - sur la bonne vieille méthode de suivre les grands dossiers, de prendre des notes, d'évaluer et de prendre des décisions en fonction de l'importance des sujets à couvrir. J'ai peine à croire que, bien informés, un rédacteur ou un éditeur puisse décider de mettre à la poubelle le sommet sur le postsecondaire en Ontario français. Alors?

Je dois conclure que les patrons des quotidiens (français et anglais) ne sont pas au courant ou qu'ils ne s'intéressent pas à cet enjeu de la francophonie hors-Québec . Ce qui fait que peu importe la valeur de leurs revendications, et l'urgence d'y répondre, les jeunes Franco-Ontariens continueront - dans un avenir prévisible - à crier dans un désert médiatique hors-Ontario (sauf peut-être occasionnellement au Devoir), et qu'ils devront utiliser avec le plus d'efficacité possible les leviers que leur offrent les médias sociaux.

Crier dans le désert… c'est déjà mieux que le silence total…






vendredi 3 octobre 2014

«Les guerriers sont fatigués»...

Quand j'étais Franco-Ontarien, et même maintenant à Gatineau, je n'ai jamais été un grand défenseur de nos versions du bilinguisme institutionnel et du bilinguisme collectif, qui m'ont le plus souvent parus - du moins dans les milieux où j'ai vécu - comme une étape ou une transition vers un état d'assimilation accrue ou un éventuel unilinguisme anglais. Alors pourquoi cela me poigne-t-il aux tripes quand des gens se lèvent pour attaquer le bilinguisme municipal à Ottawa ou critiquer les Franco-Ontariens?

Cette semaine, l'hebdomadaire L'Express d'Ottawa publiait un texte reproduisant une déclaration d'un candidat (Mark Scharfe) aux élections municipales dans la circonscription d'Osgoode, en banlieue sud du noyau urbain, proposant de suspendre les services bilingues de la ville et de remettre 10% des sommes ainsi économisées aux banques alimentaires. Pour se justifier, il déclara ce qui suit: «J'ai pris des cours de français pour devenir bilingue, mais quand j'ai essayé de parler, les francophones ont toujours eu le réflexe de passer à l'anglais en entendant mon accent. Je ne pouvais dès lors trouver personne dans Vanier (un quartier plus francophone que d'autres à Ottawa) qui ne parle pas anglais. Pour moi, devenir bilingue a toujours été une perte de temps.»

D'autre part, dans un texte somme toute pondéré, publié sur le Web par Sympatico Actualités, le chroniqueur québécois Renart Léveillé, conclut que «le bilinguisme de la minorité francophone (d'Ottawa) n'encourage pas le bilinguisme des anglophones», que les francophones «ont perdu ce petit quelque chose qui leur aurait donné le goût de partager leur langue maternelle comme vecteur culturel avec quelqu'un qui visiblement s'y intéressait», qu'ils ont «perdu le goût de prendre la mesure de leurs actions pour la pérennité du français». Plutôt que d'aider un anglophone (comme Mark Scharfe) à faire l'apprentissage du français, «ils ont décidé de prendre la voie de la facilité».

Je tiens à préciser d'abord que j'accepte que les opinions émises par MM. Scharfe et Léveillé sont faites de bonne foi, qu'ils sont ouverts au dialogue. Ma réplique décousue et partielle ne vise qu'à ajouter au débat quelques éléments dont ils n'ont peut-être pas tenu compte ou qu'ils ignorent, et qui pourraient les amener à nuancer ou modifier leurs propos.

1. L'histoire. La persécution du français en Ontario a commencé au début du 20e siècle, et des générations successives de Franco-Ontariens subi des injustices qui ont laissé des traces individuelles et collectives. Ce n'est pas le fruit du hasard si, instinctivement, une grande partie des francophones de la capitale passe à l'anglais devant un anglophone, même avec un anglophone qui parle français. Si M. Scharfe était mieux informé du passé franco-ontarien, il verrait la situation autrement…

2. La décision. M. Léveillé évoque la décision de prendre la voie de la facilité. Une professeure de l'Université d'Ottawa, Phyllis Dalley, disait un peu le «pile» du «face» de M. Léveillé dans le journal étudiant La Rotonde: «Être francophone en Ontario, c'est devoir faire le choix à chaque jour de poursuivre ou délaisser la langue française.» Cette façon de voir, selon moi, est erronée. Le nombre de personnes qui font de tels choix est très limité. L'immense majorité s'intègre, sans y réfléchir, à son milieu. L'assimilation est un phénomène sociologique, et non individuel…

3. La persévérance. Même pour ceux et celles qui prennent la «décision» de rester francophones en Ontario, la lutte est constante, quotidienne, et surtout usante. «Les guerriers sont fatigués», écrivait de façon opportune l'éditorialiste Pierre Bergeron dans Le Droit. Après des mois, des années, des générations de persévérance dans un milieu hostile, raciste même à l'occasion, bien des gens décrochent ou, comme certains, traversent la rivière pour vivre en français sur la rive québécoise. Depuis 50 ans, des milliers de Franco-Ontariens l'ont fait dans la région d'Ottawa et de l'Est ontarien.

Quand je retourne dans mon quartier natal de Saint-François d'Assise et constate la quasi-disparition d'une communauté jadis francophone et florissante, quand je vois l'immense complexe d'édifices fédéraux qui a signé la mort du quartier, quand je vois d'anciennes maisonnettes propres en état de délabrement sur certaines rues; quand, au centre-ville, je vois le panneau municipal «Communauté LOWERTOWN» alors que tout le monde disait autrefois «Basse-Ville»; quand je vois les terrains vagues des Plaines Lebreton dont les habitants, à forte proportion francophones, ont été expulsés manu militari il y a un demi-siècle, je me dis que ce qui reste des anciennes communautés franco-ontariennes, aujourd'hui éparpillées, ne méritent pas les critiques dont elles sont l'objet et que les services en français de la ville d'Ottawa sont une faible compensation pour les injustices criantes du passé.

Ceux et celles qui continuent de défendre la langue et la culture françaises, aujourd'hui, en Ontario, méritent notre appui et notre solidarité. Et tout en conservant un bon sens critique et en ne me privant pas de mettre les points sur les «i» quand il le faut, j'ai pour eux la plus grande admiration. Quant au tiers et plus des anciens Franco-Ontariens qui ont totalement perdu leur langue au fil des années, je me permets de citer l'auteur Omer Latour, de Cornwall, parlant de l'assimilation des siens: «Vous me demandez pourquoi ils sont morts? Je vous demande comment ils ont fait pour résister si longtemps.» 

Et aux Québécois qui seraient tentés de croire que tout ceci ne les concerne pas, je laisse toujours cette citation de l'auteur Pierre Albert, servie comme avertissement: « Un jour, dit le dernier des Franco-Ontariens, il y aura peut-être le dernier des Québécois.»


mardi 30 septembre 2014

Trop de questions sans réponse…


On en apprend à tous les jours. Et parfois, certains jours, comme aujourd'hui, on apprend... qu'on n'apprendra pas. Une question qui reste sans réponse, pour un vieux journaliste comme moi, c'est un petit bogue irritant qui s'infiltre et qui clignote sans arrêt (pour un temps) dans un coin de mémoire… Enfin, pour le moment il clignote…

C'est aujourd'hui l'anniversaire de naissance de mon frère Robert, d'un an mon cadet, et mon voisin à Gatineau depuis 34 ans. Est-ce par manque d'imagination, par habitude? À nos fêtes, on s'échange des cartes-cadeaux ou un livre, le plus souvent achetés au magasin Archambault. Ce matin, en lisant quelques textes sur le site Web du Nouvel Observateur, j'avais noté avec intérêt la parution récente de Mon tour du monde, une collection de textes signés Charlie Chaplin dans lesquels le célèbre comique raconte - et commente - ce dont il avait été témoin au cours d'un périple planétaire en 1931.

Mon frère étant historien de formation, je me suis dit que ce serait là un cadeau à la fois divertissant et instructif. Et hop, en route pour Archambault… un défi en soi compte tenu que le centre commercial Les Promenades est en pleine reconstruction et que, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, on doit négocier des chantiers, des labyrinthes et des courses à obstacles. Enfin, arrivé sur place et n'ayant rien trouvé dans la section Biographies, je fais ce que la plupart feraient… demander de l'aide…

Le préposé ne connaissant pas le livre, on se transporte immédiatement à l'écran où rien ne correspond à ma requête. Je lui propose de regarder les indications du Nouvel Obs et effectivement voilà la référence: Mon tour du monde, par Charlie Chaplin, Les Éditions du Sonneur, 212 pages, 16 euros. Le prix est européen, remarque-t-il. Oui, évidemment c'est un texte de France. Bien sûr, précise-t-il, mais il arrive qu'un livre disponible en Europe ne le soit pas nécessairement en Amérique du Nord.

Rien n'indique, toutefois, si - ou quand - Mon tour du monde sera mis en vente ici… Est-il possible de savoir? Je suis sûr que le jeune préposé n'a pas quelques heures à me consacrer et la réponse à cette question pourrait impliquer un appel au siège social d'Archambault, à Montréal, ou même à l'éditeur… Je lui propose de vérifier pour un second livre de Chaplin, un roman inédit intitulé Footlights et qui doit paraître en France aux Éditions du Seuil le 3 octobre. Celui-là apparaît dans le logiciel d'Archambault et annonce la mise en vente nord-américaine à compter du 17 novembre…

Pourquoi un délai d'un mois et demie entre la publication en Europe et celle au Québec? Même en expédiant les livres par bateau, ça ne prend pas plus d'une semaine à traverser l'Atlantique… J'ai peine à croire qu'il puisse y avoir des avantages de marketing à retarder la vente d'un tel roman ici, dans un marché bien plus petit que celui de l'Europe francophone… Enfin, le préposé n'a pas de réponse à cette question et à moins de faire enquête moi-même, je devrai laisser tomber. Tout de même… Alors cette fois, cher frère, ce sera une carte-cadeau...

Avant de quitter Archambault, j'avais résolu d'acheter le plus récent album de Tire le Coyote, que j'entends à l'occasion à la radio satellite Franco-Country. Le magasin Archambault est sans doute la meilleure source de musique francophone à Gatineau, et effectivement le disque est offert (l'album s'appelle Mitan), mais le prix est - selon moi - outrancier: 25,99$. Je demande au préposé des disques s'il y a erreur, compte tenu que la plupart des autres CD coûtent moins de 20$ et, sur vérification, c'est bel et bien le prix.

Pourquoi si cher? Peut-être un album à tirage limité, avance-t-il, mais il ne sait pas. Comment faire pour savoir? Là il faut s'adresser au siège social, préférablement par le site Web semble-t-il. Cela vaut-il vraiment la peine d'interroger quelque administrateur de la chaîne de magasins pour savoir pourquoi je paie 26$ pour entendre Tire le Coyote? Non, je devrai ajouter celle-là au panier des questions non répondues du matin (trois jusqu'à maintenant…).

Et pourtant, ça me chicote et je décide d'aller voir au magasin HMV du centre commercial, même si je dois traverser un sombre chantier intérieur entre les ouvriers de construction et les débris au sol… La section de musique francophone au magasin HMV est minuscule et occupe - à vue - moins de 5% de la surface de l'établissement. Miracle, l'album de Tire le Coyote y est, et au prix régulier de 18,99$, sept dollars de moins que chez Archambault.

Avant de sortir, sur ma lancée de questions, je demande aux deux commis pourquoi la section de musique en français est si petite. L'un et l'autre semblent pris de court. De ce que j'ai cru saisir de leur réponse qui n'en était pas une, ils ont beaucoup de CD en français (ils devraient aller voir chez Archambault…) et je dois comprendre qu'il y a sur le marché bien plus de disques en anglais (ça je le savais…). Si je veux offrir un commentaire, je peux m'adresser au siège social. Où est-il situé? «C'est à Toronto», disent-ils. Ah…

Dernier arrêt chez Archambault (retraversée du chantier du futur Simons) pour montrer aux responsables mon Tire le Coyote payé 18,99$, le prix régulier au HMV… Comment expliquer la différence? Que je paie 7$ de moins pour ce disque dans la chaîne de magasins de Toronto? Je n'aurai pas de réponse là non plus…

C'est trop de questions sans réponse pour une seule journée. Je ne sais pas pourquoi des livres sortent plus tard au Québec qu'en France… Je ne sais pas quand Archambault aura en librairie Mon tour du monde de Charlie Chaplin… Je ne sais pas pourquoi l'album Mitan de Tire le Coyote coûte 25,99$ chez Archambault et 18,99$ chez HMV… Je ne sais pas pourquoi la section de musique en français de HMV est si minuscule… Et je ne sais pas pourquoi on laisse le public traverser un chantier de construction intérieur dans un centre commercial…

Ce que je sais, cependant, c'est que dans plusieurs commerces, le personnel n'a pas en main l'information requise pour répondre aux questions de la clientèle, et que la personne qui l'a, cette information, est probablement dans une autre ville, à l'abri de vos questions. Mon dernier souvenir en sortant du centre commercial. Je passais dans un grand magasin, et une vieille dame se plaignait à la jeune vendeuse que les chaussures qu'elle essayait lui faisaient mal aux pieds. «Inquiétez-vous pas, répondit l'employée, c'est du cuir. Ils vont s'étirer…»