mardi 31 mai 2016

Chère Gisèle Lalonde


Chère Mme Lalonde,

Je ne vous connais pas, personnellement comme on dirait, mais à force de lire les textes de votre neveu-chroniqueur Denis Gratton, sans oublier toutes ces années où j'ai eu pour collègue votre autre neveu-journaliste, Michel Gratton, j'ai parfois la sensation - ainsi sans doute que bien d'autres militants et ex-militants des causes franco-ontariennes - d'avoir avec vous quelque lien de parenté.

Dans cet Ontario français souvent désespérant, où bien trop de soi-disant dirigeants ont trempé dans la compromission et la collaboration avec ceux et celles du pouvoir qui étaient francophiles à la veille d'élections, mais guère après, vous n'avez pas craint de briser des silences et de monter aux barricades quand il le fallait. J'ai toujours aimé cette stratégie de coeur et de courage.

Le combat pour sauver l'hôpital Montfort marquera à jamais votre parcours. Pendant que certains manoeuvraient en coulisses, en couleuvres, vers des demi-solutions qui auraient sonné le glas de l'institution, vous étiez sur la ligne de front, coordonnant et activant à la fois un mouvement de résistance populaire et juridique. On n'avait rien vu de tel depuis le Règlement 17, et vous avez pleinement droit aux hommages qui vous ont été et qui vous seront rendus.

J'ai appris ce matin, par votre neveu-chroniqueur au quotidien Le Droit, que l'Université d'Ottawa vous décernera un doctorat honorifique le 18 juin, sans doute pour l'ensemble de votre carrière mais très certainement en partie pour votre rôle dans la saga Montfort, entre 1997 et 2001. Je m'en réjouis comme lui, et vous transmets mes plus sincères félicitations. Vous le méritez, cet hommage universitaire!

Je sais que ce sera fort probablement un moment consacré aux remerciements et aux mots de circonstance, comme cela se doit lors d'une collation des grades. Pour les étudiants et étudiantes comme pour les invités de marque, c'est le plus souvent une occasion de sourires et de photos, et d'éloges pour les réalisations. Une pause avec des amis, proches et collègues avant de retourner aux défis de la vie.

Cependant, ne serait-il pas tentant de saisir au bond cette opportunité, pour monter une fois de plus au combat. Si vous refusez, je ne vous en voudrai pas. Vous avez déjà fait plus que votre part, et personne ne pourrait vous reprocher de passer votre «âge d'or» dans la sérénité, loin des embrouilles. Et pourtant, vous serez bientôt devant l'élite de l'Université d'Ottawa, et elle est au coeur d'une des dernières luttes issues du Règlement 17.

Votre neveu Denis écrivait que l'invitation à la collation des grades (celle qu'il a reçue) provenait du chancelier Calin Rovinescu et du recteur Allan Rock… Si le doctorat honorifique, en soi, relève du pur bonheur, le fait de le recevoir d'un de ces deux personnages, ou des deux - surtout en hommages à vos combats franco-ontariens - ajoute une saveur douce-amère.

Vous savez que les jeunes Franco-Ontariens ont repris depuis quelques années, avec l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario et d'autres alliés, la campagne historique en faveur de la création d'une université de langue française en Ontario. C'est tout ce qui manque à l'Ontario français pour que la collectivité exerce une gouvernance plus ou moins complète sur ses institutions éducatives.

Or, au-delà des obstacles politiques à Queen's Park, et ils sont nombreux, l'Université d'Ottawa sous Allan Rock a sonné la charge contre le projet universitaire franco-ontarien. Le recteur sortant est allé jusqu'à écrire, dans les pages du Droit, que les francophones de l'Ontario n'ont pas besoin d'université, qu'ils l'ont déjà, et qu'elle s'appelle l'Université d'Ottawa. Il en a, du culot!

Après toutes les études démontrant l'effet néfaste de ces institutions pour les Franco-Ontariens, on s'est défait des écoles primaires, secondaires et collégiales bilingues. Vous n'auriez jamais accepté un hôpital Montfort bilingue. Il faudrait qu'on rappelle certaines vérités à ce recteur, dont l'administration n'a même pas voulu d'un drapeau franco-ontarien géant au coeur du campus pour ne pas offusquer les anglophones majoritaires…

Vous pourriez aussi lui chuchoter à l'oreille qu'il est un peu scandaleux, pour «l'université des Franco-Ontariens» et pour sa mission de promotion de la francophonie, d'avoir nommé Calin Rovinescu chancelier, lui qui, comme chef de la direction d'Air Canada, essuie blâme sur blâme, après après année, du Commissaire aux langues officielles pour ses manquements à l'égard du français.

Au sein des élites traditionnelles franco-ontariennes, personne n'est monté sur une tribune publique pour frotter les oreilles des dirigeants du monstre sacré bilingue de la Côte-de-sable; pour leur dire, à MM. Rock et Rovinescu, qu'ils ne font pas partie des projets d'avenir de l'Ontario français. Et qu'un jour, peut-on espérer, les doyens et doyennes de nos guerriers pourront recevoir aussi des doctorats honorifiques d'une université qui hisse bien haut, au mat central du siège social, le drapeau vert et blanc.

Si vous ne dites rien de tout cela, je n'aurai rien à redire. Je conserverai pour vous le plus grand respect. Au coeur du combat, vous étiez sur les barricades. Cela suffit. Ceux et celles qui, comme moi, ne furent à l'époque que sympathisants, n'ont qu'à s'incliner. Encore une fois, chère tante de Denis et Michel, félicitations!!!




dimanche 29 mai 2016

Pontiac: le péché de l'Église...


Depuis trois ans, depuis cet été 2013 où il s'est véritablement informé de la situation, l'archevêque de Gatineau, Mgr Paul-André Durocher, n'a pas formulé de demande officielle pour retirer au diocèse ontarien de Pembroke son autorité sur les paroisses du Pontiac québécois. S'il fallait parler en termes religieux de cette inaction, on pourrait presque dire qu'il s'agit d'un péché.

Tant qu'il ne savait rien des injustices subies par les francophones du Pontiac depuis le 19e siècle, sous la férule d'anglo-catholiques racistes au diocèse de Pembroke, le prélat gatinois était innocent dans ce dossier. Mais depuis qu'il sait tout, n'avoir rien fait constitue une faute grave…

Mgr Durocher s'en est lavé les mains, comme un antique gouverneur romain. Peut-être aurait-il bougé au moins le petit doigt si les catholiques francophones avaient protesté énergiquement contre leur sort, mais de toute évidence ce ne fut pas le cas. Ils ne sont que 13, pour le moment, à brasser la cage en public…

Comme le dommage est fait depuis longtemps, peut-être ne reste-t-il plus que cette poignée de résistants, l'immense majorité ayant béatement ou de guerre lasse accepté la gouvernance anglo-ontarienne de leur diocèse et de leurs paroisses… Mais cette poignée suffit pour interpeller la conscience de l'archevêque.

Ayant pris connaissance des faits suivants, sa responsabilité sera désormais entière:

1. Mgr Durocher a lu Les sacrifiés de la bonne entente, de Luc Bouvier, qui a documenté les horreurs du dernier siècle dans le Haut-Outaouais. Ce qui s'y est passé fut ni plus ni moins une tentative - quasi réussie - d'ethnocide contre les communautés francophones du Pontiac, perpétrée en bonne partie par les autorités catholiques du diocèse de Pembroke et leurs complices quand ceux-ci contrôlaient le milieu scolaire.

2. L'archevêque de Gatineau connaît les statistiques d'assimilation des francophones dans le Pontiac, abondamment diffusées. Les trois quarts des anglophones sont unilingues (plusieurs ont des noms de familles français) pendant que plus de 80% des francophones sont bilingues. Et au moins 20% des francophones actuels sont en voie d'assimilation…

3. Paul-André Durocher a vécu assez longtemps en Ontario français pour connaître les effets culturels et identitaires de l'assimilation et de la bilinguisation massive de la population francophone. Il doit donc se douter de l'issue finale de la transformation des Franco-Pontissois… l'anglicisation.

4. Le prélat gatinois doit avoir, dans ses pérégrinations de 2013, vérifié le site Web du diocèse de Pembroke: en anglais mur à mur pour les anglophones, et français de temps en temps pour les citoyens québécois et franco-ontariens de second ordre… Les Québécois du Pontiac sont traités comme de vrais Ontariens…

5. Il doit savoir qu'à Fort-Coulonge, les quelque 180 anglophones (15% de la population) ont droit à une messe bilingue dans la paroisse francophone, pendant qu'à Bristol, les 265 francophones (plus de 20% de la population) se font offrir une messe en anglais seulement. Typique du Pontiac…

6. Mgr Durocher sait qu'il n'y aura pas de mouvement de masse des francophones parce que, dominés depuis tellement longtemps, ils acceptent désormais un milieu où les anglos peuvent évoluer en anglais seulement, pendant que les francophones doivent vivre en bilingues… en attendant de s'angliciser complètement d'ici quelques générations.

L'archevêque de Gatineau ne peut plus invoquer l'ignorance. S'il persiste à jouer à Ponce Pilate et à ne pas intervenir (il doit savoir qu'il a suffisamment d'autorité pour obtenir l'intégration du Pontiac à l'archidiocèse de Gatineau), il occupera un jour une place peu envieuse dans les livres d'histoire.

Le fait que les médias mettent rarement en lumière la situation dramatique du français dans le Pontiac n'aide pas. Les médias de l'Outaouais sont les premiers coupables. Mais le reste du Québec doit aussi assumer sa part de responsabilité pour l'abandon de la collectivité franco-pontissoise.

Le chroniqueur Gilles Proulx, du Journal de Montréal, a visité le Pontiac il y a quelques semaines et en est revenu horrifié. Comme Pierre Laporte, du Devoir, jadis, au milieu des années 50. Si l'ensemble du Québec connaissait l'histoire des 150 dernières années et le sort actuel de la francophonie pontissoise, la marmite sauterait.

Il reste ce mystérieux «groupe des 13» (voir bit.ly/1TeFmoU) et son éloquente porte-parole, Lise Séguin, pour lancer d'ultimes SOS au premier ministre Couillard et aux autorités religieuses… Je les comprends, ceux et celles d'entre eux qui n'osent pas s'identifier en public… Il y a de quoi avoir peur dans certains coins du Pontiac…

Parlez-en aux inspecteurs de l'OLF qu'on a chassés de Shawville, il y a une vingtaine d'années… On ne les a pas revus…






mercredi 25 mai 2016

Où sont passés les médias?

Le dixième et dernier rapport annuel de l'actuel Commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, a été reçu, sauf rares exceptions, dans l'indifférence médiatique la plus totale. La prose du Commissaire a beau être bureaucratique et endormante, cela n'excuse pas la presse parlementaire aguerrie, qui devrait avoir depuis longtemps appris à décoder les messages et à les vulgariser pour le grand public.

Graham Fraser a laissé tellement de pistes et d'indices dans son rapport 2015-2016 qu'il y avait matière à plus d'une centaine de reportages de fond, et au moins une brochette de manchettes percutantes. Et pourtant, dans les salles de rédaction, de l'Atlantique au Pacifique, on n'a rien vu. On ne voulait rien voir, plutôt. Quand les journalistes ne grattent plus sous la surface, le public reste mal informé.

Je n'ai pas l'intention d'éplucher le rapport annuel du Commissaire aux langues officielles d'une couverture à l'autre. Je me contenterai de quelques exemples de bâtons de dynamite à peine dissimulés dans son bilan de 70 pages. Quelques extraits tirés au hasard, chacun pouvant devenir matière à texte avec interviews, commentaires et suivis.

1.  «Peu importe sa nature, une minorité demeure une minorité, et la majorité n’est jamais naturellement sensible à ses besoins. En l’absence d’exigences, de rappels, d’encouragements et d’inspiration, la majorité persistera à ignorer les préoccupations de la minorité.»

Pas besoin de faire des dessins ici. M. Fraser ne parle pas des Anglo-Québécois. Il évoque la situation éternelle des francophones hors Québec, et effleure à la limite le dilemme cent-cinquantenaire des Québécois francophones comme minorité au sein du Canada. Et que dit-il, au juste?

Que la majorité anglo-canadienne n'est «jamais naturellement» disposée à reconnaître les droits linguistiques des francophones. Vous cherchez la bonne volonté? Cherchez ailleurs… Il faudra toujours revendiquer à coups de menaces, d'exigences, de rappels… Et comme «une minorité demeure une minorité», ce ne sera jamais elle qui décidera… Son sort restera entre les mains d'une majorité insensible…

Seuls les francophones du Québec, majoritaires chez eux, ont des leviers décisionnels dans les domaines de compétence que la Constitution leur octroie… Ce discours de M. Fraser est une «claque en pleine face» à toutes les lunettes roses, style Trudeau et Couillard… 

2. «Favoriser la vitalité et la prospérité d’une communauté de langue officielle en situation minoritaire, c’est un peu comme gravir à contresens un escalier roulant: l’immobilisme entraîne le recul.»

Cette image est saisissante de vérité. Évidemment, ici comme avant, cela n'a rien à voir avec les anglophones du Québec, qui ne roulent jamais à contresens sur leur escalier roulant. Encore une fois, il peint le sombre tableau de la lutte quotidienne des collectivités acadiennes et canadiennes-françaises dans les provinces où elles sont minoritaires.

Pensez-y. À la merci de majorités qui, de l'aveu même du Commissaire, sont insensibles à leurs droits et besoins, elles doivent tout de même «gravir» à contresens leur escalier roulant. Cela leur donne quoi, au mieux? Une sorte d'immobilisme, une relative absence de recul. Mais elles ne montent pas dans cet escalier qui cherche toujours à les entraîner vers le bas, et s'usent à la tâche en essayant de ne pas reculer. Ei si, lasses du combat, elles tombent dans l'immobilisme, c'est la chute…

Les journalistes n'ont pas vu là toute une série de nouvelles et de suivis? Prenez juste la question de l'université franco-ontarienne que le gouvernement Wynne ne cesse de refuser ou de limiter à sa plus simple expression (on n'a jamais rien promis, dit la première ministre…). Selon le jugement du Commissaire, l'immobilisme de Queen's Park dans ce dossier empêche les Franco-Ontariens de gravir leur escalier qui continue de rouler à contresens… 

3. «Le Canada est réellement formé de deux communautés principalement unilingues qui vivent côte à côte.»

Avis aux Couillard et autres assimilateurs de ce monde qui voudraient que tous les Québécois apprennent l'anglais… Selon le Commissaire aux langues officielles, un élément justificateur essentiel du bilinguisme et de la dualité linguistique au Canada, c'est que 90% des anglophones ne parlent que l'anglais et que 60% des francophones ne connaissent que le français.

Si j'ai bien compris son raisonnement, que je partage ici, c'est que le jour où tous les francophones parleront anglais, on n'aura plus besoin d'une des deux composantes de ce «bilinguisme» canadien. Si tout le monde comprend l'anglais, pourquoi les anglophones devraient-ils se donner la peine d'apprendre le français et pourquoi les gouvernements devraient-ils sentir le besoin d'offrir des services en français?

C'est un argument massue pour la Loi 101 et pour l'imposition d'un Québec unilingue français !

4. «...promouvoir l’idée que la dualité linguistique au Canada constitue un élément clé de notre identité nationale, ainsi qu’une valeur plutôt qu’un fardeau»…

Dans son introduction, M. Fraser dit que depuis dix ans, il essaie de passer le message que la dualité linguistique n'est pas un «fardeau». Qui, des francophones ou des anglophones, vous semble le moins réceptif à son message? Poser la question c'est y répondre! Il affirme en toutes lettres que le Canada anglais, majoritairement ou en proportion très appréciable, considère notre langue française comme un fardeau. Entre vous et moi, ça fait dix ans qu'il prêche dans le désert, parce que la situation ne s'est guère améliorée.

Que doit-il écrire de plus pour qu'un scribe d'expérience morde à l'hameçon?

5. «Pourtant, dans son rapport annuel 2012-2013, le commissaire notait que, depuis 2006, la grande majorité des institutions fédérales avait de la difficulté à remplir ses obligations en matière d’offre active en personne et que celle-ci demeurait un maillon faible pour les institutions. Cette tendance déplorable demeure inchangée.»

Non mais la manchette leur saute en pleine face. Le Commissaire affirme que depuis dix ans, pas seulement la majorité, «la grande majorité» des institutions fédérales ne respectent pas leurs obligations en matière d'offre active en personne (offre active du français bien sûr…), et que «cette tendance déplorable demeure inchangée»… Ce n'est même plus un style bureaucratique, c'est de l'indignation à peine dissimulée.

Dix ans… une grande majorité… déplorable… rien n'a changé. Et personne ne s'est accroché à ce paragraphe pour l'approfondir tant soit peu? C'est décourageant…

6. «La haute direction de l’institution a fait preuve de leadership, notamment en élaborant des politiques et des directives claires ainsi qu’en mettant en place un cadre de gestion, ce qui facilite la mise en œuvre de son programme des langues officielles.»

Le Commissaire évoquait ici la performance de l'Agence des services frontaliers… certainement pas celle d'Air Canada ou d'autres ministères et institutions pour qui la présence du français demeure depuis toujours un fardeau… Comment être plus clair? Selon M. Fraser, en matière linguistique, quand on veut, on peut. Quand les choses ne bougent pas, c'est parce que les dirigeants refusent qu'elles bougent. Ils ne font preuve d'aucun leadership.

J'aimerais savoir ce que M. Fraser a ressenti quand l'un des plus faibles maillons de la chaîne des langues officielles, le PDG d'Air Canada, qui reçoit blâme sur blâme du Commissaire, année après année, a été nommé en novembre 2015 chancelier de l'Université d'Ottawa, une université bilingue qui se vante de sa mission de promotion du français? Quelle ironie!


Assez…. Je pourrais continuer ainsi pendant des heures et des heures… Où sont passés les médias?


lundi 23 mai 2016

En cette Journée des patriotes 2016...


En cette Journée des patriotes 2016, on commémore ceux et celles qui ont combattu pour la démocratie, la liberté et l’indépendance à une époque où notre pays était le Bas-Canada. Ce texte a été rédigé en 1839, quelques heures avant que son auteur monte sur l’échafaud de l’occupant britannique.



Testament politique de Chevalier de Lorimier

« Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays dans l’insurrection et l’indépendance, mes vues et mes actions étaient sincères et n’ont été entachées d’aucun des crimes qui déshonorent l’humanité et qui ne sont que trop communs dans l’effervescence de passions déchaînées.

« Depuis 17 à 18 ans, j’ai pris une part active dans presque tous les mouvements populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l’indépendance de mes compatriotes; nous avons été malheureux jusqu’à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes collaborateurs. Beaucoup gémissent dans les fers, un plus grand nombre sur la terre d’exil avec leurs propriétés détruites, leurs familles abandonnées sans ressources aux rigueurs d’un hiver canadien.

« Malgré tant d’infortune, mon cœur entretient encore son courage et des espérances pour l’avenir, mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours, ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent.

« Voilà ce qui me remplit de joie lorsque tout est désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront après les malheurs de l’anarchie et d’une révolution sanglante. Le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le Saint-Laurent; tout concourt à ce but, les exécutions même, le sang et les larmes versés sur l’autel de la liberté arrosent aujourd’hui les racines de l’arbre qui fera flotter le drapeau marqué des deux étoiles des Canadiens.

…………

« Quant à vous, mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d’échafaud vous être utiles. Puissent-elles vous démontrer ce que vous devez attendre du gouvernement anglais!... Je n’ai plus que quelques heures à vivre, mais j’ai voulu partager ce temps précieux entre mes devoirs religieux et ceux dus à mes compatriotes : pour eux je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier, pour eux je me sépare de mes jeunes enfants et de mon épouse sans autre appui, et pour eux je meurs en m’écriant: Vive la Liberté, Vive l’indépendance! »

Chevalier de Lorimier
14 février 1839, à 11 heures du soir
Extrait du livre « Les patriotes 1830-1839 »
Les Éditions Libération, 1971.


samedi 21 mai 2016

Pauvre Graham Fraser...


Pauvre Graham Fraser. En ce 19 mai 2016, l'occasion était pourtant très spéciale, et presque personne n'est venu à la fête… À sa place, j'aurais espéré - sans trop me faire d'illusions toutefois - une salle bondée à l'Amphithéâtre national de la presse, situé presque en face du Parlement canadien, sur la rue Wellington, à Ottawa.

Après tout, ainsi qu'il l'écrivait lui-même au tout début de son rapport 2015-2016, «ceci est mon dixième - et dernier - rapport annuel en tant que commissaire aux langues officielles». Une décennie complète de travaux, dont il ferait la synthèse en y ajoutant la brochette de nids de guêpes / wasps' nests actifs…

Malheureusement pour M. Fraser, Justin Trudeau avait «fait son jars» aux Communes, la veille, et toute la tribune de la presse semblait sous le choc du coup de coude à la poitrine de Ruth Ellen Brosseau et à l'empoignade du premier ministre avec le whig conservateur Gord Brown, puis avec le chef en sursis du NPD, Thomas Mulcair…

Entre une spectaculaire altercation aux Communes et un rapport de 70 pages qui ne les aurait pas intéressés de toute façon, du moins pas les journalistes anglophones, la décision fut sans doute facile. Seulement une poignée de scribes semblait attendre M. Fraser à sa conférence de presse (c'est du moins l'impression que laissait l'image du réseau CPAC), et presque toutes les questions sont venues de journalistes de langue française…

Vingt-quatre heures plus tard, sans trop de surprises, la presse anglo de Toronto et Ottawa semblait avoir passé à peu près totalement sous silence l'offrande d'adieu de M. Fraser, et l'entrefilet publié sur le site Web de la Gazette de Montréal pourrait bien être la traduction anglaise d'un des textes de Fannie Olivier, reporter francophone de la Presse canadienne à Ottawa.

J'ai même acheté en kiosque, ce matin (samedi), la grosse édition du Globe and Mail de Toronto, me disant qu'on y trouverait peut-être un regard plus analytique sur le rapport 2015-2016 du Commissariat aux langues officielles, ou quelque commentaire éditorial. Non, rien. Pas un mot. Et j'ai dû débourser 4,60$ pour m'en assurer…

Pourquoi la presse anglo-canadienne reste-t-elle indifférente, dans son ensemble, aux commentaires annuels de M. Fraser (comme à ceux de ces prédécesseurs)? Faudrait se poser la question, mais je crois qu'au fond, comme l'indiquent la provenance des plaintes au Commissariat (près de 90% signées par des francophones), que seuls les parlant-français sont vraiment préoccupés par les enjeux des langues officielles. Parce qu'ils sont presque toujours les seuls lésés.

Tout le monde - du moins ceux qui gravitent dans le milieu des droits linguistiques - sait que sous une façade de «dualité linguistique», le Commissaire Fraser passe l'essentiel de son temps à s'occuper des doléances des Québécois et des autres Canadiens de langue française. C'est bien plus le «Commissaire à la langue officielle (le français)» que le «Commissaire aux langues officielles»…

Quand le couple franco-ontarien Thibodeau avait porté devant les tribunaux sa plainte concernant l'absence de service en français à bord d'un avion d'Air Canada, ils avaient suscité un torrent de colère haineuse au Canada anglais. Je me souviens de cette lettre d'un lecteur anglo qui évoquait le scénario équivalent pour l'un des siens, soit celui d'un passager unilingue anglais aux prises avec un équipage unilingue français dans un vol d'Air Canada vers Vancouver… La folie furieuse…

Alors la presse anglophone sait que le rapport de Graham Fraser traite essentiellement de ses relations avec les Canadiens français... et cela ne les intéresse nullement. Leur pays est anglais, leurs gouvernements, fédéral et provinciaux, sont anglais (sauf au Québec qui les sert quand même fort bien dans leur langue), et les services rendus par le gouvernement fédéral sont toujours disponibles en anglais. Le Commissariat aux langue officielles? C'est une bébelle pour les francophones insatisfaits…

Et comme la proportion de francophones ne cesse de décroître au Canada, c'est un problème temporaire… qui se résorbera avec la disparition graduelle de la nation francophone nord-américaine… On n'a qu'è se croiser les doigts et attendre… Entre-temps, M. Fraser pourra enfiler ses pantoufles et prendre sa retraite…

On aurait donc supposé, en tenant compte de ce qui s'y trouve, que le rapport final de M. Fraser aurait tout au moins dominé les manchettes des médias de langue française… mais ce ne fut pas le cas. Si l'adieu du Commissaire actuel a trouvé d'importants échos dans le quotidien Le Droit et à Radio-Canada, ainsi qu'à TFO, ailleurs ce n'était pas beaucoup mieux que le silence du Canada anglais…

Un court texte dans Le Devoir du lendemain, sans commentaire éditorial (fait surprenant compte tenu qu'une éditorialiste du Devoir animait la conférence de presse de M. Fraser), quelques dépêches de la Presse canadienne dans le site Web de La Presse, mais comme le journal ne publie plus d'édition papier en semaine, l'impact est moindre. Un court texte aussi de l'agence QMI qu'a sans doute publié le Journal de Montréal et son cousin de Québec… mails absolument rien de percutant hors de la région de la capitale fédérale…

Je ne m'explique pas comment une cohorte de journalistes professionnels, souvent des vétérans, rattachés à la presse parlementaire, peuvent recevoir un rapport comme celui de M. Fraser et le tabletter sans autre forme de procès. Objectivement, le contenu est important. Il va au coeur de cette dualité qui attise les braises de la discorde depuis 150 ans et même davantage dans l'ensemble du pays.

C'est vrai que les rapports du Commissariat aux langues officielles sont plates. Le langage est bureaucratique. À ne pas lire quand on est fatigué, en fin de soirée. Mais avec les années d'expertise accumulées à la tribune de la presse parlementaire, les journalistes ont sûrement appris à décoder et à lire entre les lignes. Dans la monotonie de ces textes apparemment aseptisés se cachent des bâtons de dynamite, mais il faut gratter sous la surface.

Quel coup de coude opportun…






dimanche 15 mai 2016

J'ai eu honte!

Quand, autrefois, j'allais à la messe le dimanche matin, je profitais souvent de l'homélie (presque toujours plate) pour revoir dans ma tête quelques faits saillants de la semaine, ou pour mettre de l'ordre dans mes idées… Et même si mes présences à l'église sont désormais le plus souvent associées à des funérailles, le dimanche conserve son caractère spécial. Le septième jour reste encore, même en 2016, celui où certains (comme moi) se reposent un peu en jetant un regard sur les «oeuvres» de la semaine…

Sans aucun doute, l'«événement» des derniers jours aura été l'annonce du report de l'implantation du nouveau cours d'histoire au secondaire par le ministre québécois de l'Éducation, Sébastien Proulx, qui donnait une nouvelle fois (comme l'ensemble de son gouvernement) l'impression de «faire le beau» devant cette masse monolithique d'électeurs anglophones, allophones et assimilés qui assure trop souvent la réélection du Parti libéral… 

Dites-vous bien une chose. Faute de modifier les faits vécus, documentés, et les réinventer (comme Stephen Harper s'est amusé à le faire avec la Guerre de 1812) pour plaire à l'ensemble du West Island, toute réforme du programme d'enseignement de l'histoire sera vu par la plupart des anglos et allos/francos assimilés comme un complot nationaliste ou indépendantiste. Je ne les blâme pas de s'inquiéter… Il suffit d'énumérer les faits historiques, sans même les commenter, sans sel, sans poivre, pour que n'importe quel francophone devienne «nationaliste»…

Pour satisfaire la clientèle libérale, surtout celle qui a conservé les traits de nos anciens Rhodésiens, il faudrait mentir, tout au moins taire de grands pans de notre histoire parce que simplement en prendre connaissance pourrait susciter une nouvelle cohorte de «oui» au prochain référendum si jamais une autre grande consultation populaire se pointe à l'horizon… C'est ainsi que se sont comportés les empires quand ils ont colonisé des territoires… en tâchant de faire oublier aux peuples conquis leur passé, leurs origines, leurs valeurs, leur langue, leur culture… en réécrivant au besoin leur histoire.

Si j'ai bien compris ce qui s'est passé la semaine dernière, nous vivons toujours des relents de l'époque coloniale, où les impériaux dictaient (ou suggéraient fortement) aux indigènes leurs lois, règlements et comportements. Je croyais qu'avec la Loi 101 nous étions passés à autre chose et qu'au moins nous étions maîtres de notre destin culturel… Il semble que non. Notre majorité, notre «nous», est toujours soumis - par l'intermédiaire du Parti libéral - aux exigences et façons de voir d'un anglo-multiculturalisme qui veut notre perte…

Si j'ai bien compris, redis-je, ce gouvernement va laisser nos anciens maîtres nous dire comment enseigner notre histoire à nos élèves dans nos écoles… Quelques jours auparavant, les députés de ce même gouvernement s'étaient écrasés une fois de plus devant la tâche - pourtant timide - d'imposer la primauté du français dans des bannières commerciales unilingues anglaises. Après le relatif unilinguisme français de la Loi 101, puis la priorité du français de la Cour suprême, nous en sommes à une «présence suffisante» (ciel, les conquérants britanniques nous en offraient autant au 18e siècle!)… On va bientôt quêter à genoux… Pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu honte!

À un moment de notre histoire où notre volonté de «durer» comme peuple semble vaciller, ainsi que l'écrivait récemment le sociologue Jacques Beauchemin, il me semble que cette décision de reporter la réforme de l'enseignement de l'histoire constitue un événement pivot. J'aurais souhaité des réactions plus vigoureuses du grand public (compte tenu que selon le plus récent sondage léger, 52% des francophones voteraient toujours «oui»). Faut dire qu'à l'exception du Devoir qui l'a propulsée en manchette de la page une, cette nouvelle n'a pas suscité grand émoi dans les milieux médiatiques (un peu plus, peut-être, dans les médias sociaux).

Je me serais attendu à des commentaires énergiques dans toutes les pages éditoriales, mais l'annonce du ministre Proulx a été suivie d'un trop large silence… On s'était habitué à l'extrême modération des éditorialistes autres que ceux et celles du Devoir pour tout ce qui touche notre identitaire collectif, mais quand même… 

Je note au passage que Le Devoir n'a pas, lui non plus, commenté cette histoire qui va pourtant au coeur de notre cheminement identitaire, un cheminement que notre seul quotidien indépendant accompagne depuis plus de 100 ans. Peut-être le fera-t-il. N'empêche que depuis quelques mois, je flaire une baisse de régime dans les pages du Devoir. Ce fidèle compagnon de nos combats nationaux - on se l'arrachait à l'université pendant la Révolution tranquille (et j'étais Franco-Ontarien alors…) - paraît plus réticent, ces jours-ci, particulièrement dans ses textes éditoriaux… J'espère que je me trompe.

Bon… on passe à autre chose… l'homélie est terminée, c'est le temps de réciter le Je crois en Dieu et de sortir des sous pour la quête… Jusqu'au prochain dimanche…



mercredi 11 mai 2016

Qui s'intéresse aux hymnes nationaux?

À chaque présence du député Mauril Bélanger (libéral-Ottawa-Vanier) aux Communes, on se demande si cela ne risque pas d'être sa dernière. La maladie de Lou Gehrig dont il est atteint ne pardonne pas, et le mine davantage chaque jour. La semaine dernière, il a quitté son lit de l'hôpital Montfort pour tenter de faire progresser un projet de loi qu'il parraine depuis des années - celui de modifier deux petits mots de la version anglaise de l'hymne national canadien.

Les députés conservateurs ont une fois de plus torpillé son projet de loi en refusant de donner leur consentement à la poursuite du débat. Cela aurait signifié une remise à l'automne 2016… mais une de ses collègues québécoises lui a offert une place à l'agenda qui lui était réservée, le 30 mai (voir http://bit.ly/1VTyiUh). Si les conservateurs changent d'idée, le débat continuera en comité parlementaire… mais rien ne garantit une issue rapide...

Sur le plan humain, il est difficile de voir ainsi contrecarrées les ultimes volontés d'un politicien dont les jours sont comptés, surtout quand on se doute qu'à la longue, sa modification à l'hymne national anglais - ou quelque chose qui lui ressemble - finira par rallier le Parlement.

Le sujet n'a pas beaucoup d'intérêt pour les francophones, du moins pour le moment. Dans l'Ô Canada de langue anglaise, le député Bélanger veut remplacer les mots «thy sons» par une expression neutre, dans l'esprit du respect de l'égalité des sexes. Personne ne pouvant s'opposer au principe, on s'objecte pour des motifs de tradition et d'opinion publique (qui serait contre, apparemment).

L'argument de la tradition restera sans doute le plus efficace. Dans de nombreux pays, les hymnes nationaux ont été composés et adoptés à une époque où la situation politique et les valeurs étaient fort différentes des temps actuels. J'ai toujours eu une préférence pour La Marseillaise, que je trouve inspirante et rassembleuse, mais je dois avouer que je n'avais jamais vraiment lu toutes les paroles…

Après Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé, tout devenait flou… Puis je me souvenais d'Aux armes citoyens, formez vos bataillons… Déjà, l'Aux armes citoyens ça fait pas mal bagarreur et je n'imagine pas le président Hollande s'adressant ainsi, sur son ton monocorde, aux citoyens de France… De fait, l'ensemble de l'hymne national est violent et sanguinaire…

«L'étendard sanglant est levé… Ils viennent jusque dans vos bras égorger nos fils, nos compagnes… Qu'un sang impur abreuve nos sillons…» Évidemment, ce qu'il faut comprendre, c'est que le texte remonte à la Révolution française alors que la jeune république était attaquée et envahie… C'était un appel à la résistance… La tradition… Faute d'avoir lu leurs manuels d'histoire, on en verrait, des tas de députés, présenter à l'Assemblée nationale française des textes d'un patriotisme plus pacifique…

Même la version française de l'Ô Canada contient des passages au moins aussi contestables (avec les yeux de 2016) que la version anglaise… Car ton bras sait porter l'épée, il sait porter la croix… Une arme dans une main, le crucifix dans l'autre… Ça non plus, ça n'a rien de pacifique, et ce n'est très certainement pas neutre sur le plan religieux. Quand on remonte au texte original de l'Ô Canada, le dernier couplet de l'hymne finit par les paroles suivantes: Le cri vainqueur: pour le Christ et le Roi

Entre le nombre croissant d'athées, les adeptes de religions non chrétiennes et les pacifistes, une forte proportion de la population pourrait s'objecter à la version française actuelle… dans la mesure où cela les intéresse bien sûr… Mais encore là, il faut savoir que cet hymne a été composé en 1880 comme chant national canadien-français, pour une fête de la Saint-Jean-Baptiste, en opposition au God Save the Queen et au Maple Leaf Forever… À cette époque on pensait ainsi…

Et aussi, faut-il le rappeler, le Canadien de 1880 aurait de fortes chances de s'appeler Québécois aujourd'hui… On n'a qu'à voir les paroles du deuxième couplet de l'Ô Canada, qui ne font plus partie de la version officielle contemporaine: Sous l'oeil de Dieu, près du fleuve géant, le Canadien grandit en espérant.» Pas dans les Prairies, même pas en Acadie, mais dans le bassin du Saint-Laurent… La référence au Roi est également intrigante, compte tenu que Victoria était reine depuis 43 ans et le serait pour deux autres décennies… Un rappel de l'ancienne monarchie française?

Enfin tout cela laisse sans doute 99% de la population indifférente… Au rythme où vont les choses, Mauril Bélanger risque de ne jamais voir ses amendements adoptés à la version anglaise d'Ô Canada… Personne ne semble vouloir contester la présence de la croix et de l'épée dans la composition Lavallée-Routhier, devenue officielle. Et les Français chanteront sans doute Aux armes citoyens encore très, très longtemps…

Peut-être la question des hymnes nationaux susciterait-elle davantage d'intérêt si le Québec décidait de s'en donner un, enfin… Ne sommes-nous pas une nation (même la Chambre des communes le reconnaît), avec des institutions nationales, un drapeau national? Pourquoi pas un hymne? Pas besoin d'être indépendants pour ça. De fait nous en avons peut-être un, déjà consacré par le public depuis la Saint-Jean de 1975: Gens du pays. Ça parle d'amour et d'espoir. Ça me suffit!