lundi 10 août 2015

La «Déclaration de Sherbrooke» du NPD refait surface...

Adoptée par le Nouveau Parti démocratique en 2005, la «Déclaration de Sherbrooke» ressurgit de temps à autre. Pas très souvent. La semaine dernière, c'est le chef libéral, Justin Trudeau, qui a brandi devant Thomas Mulcair le passage le plus cité de cette «Déclaration», celui qui «reconnaît une décision majoritaire (50% + 1) des Québécois et des Québécoises, advenant la tenue d'un référendum visant à modifier le statut politique du Québec».

Mais la «Déclaration de Sherbrooke» (voir texte complet à http://bit.ly/1ht1MGV), c'est bien plus que ça. Ce document adopté par la section québécoise du NPD et endossé par l'ensemble du parti ne se contente pas de fixer le seuil d'une possible sécession du Québec. Il propose une vision globale des relations entre le Québec et le reste du pays, et un projet de fédéralisme «asymétrique» qui pourrait, à la longue, modifier en profondeur le profil politique et constitutionnel du Canada.

Pour le meilleur ou pour le pire? Difficile à dire… Le NPD doit d'abord former un gouvernement à Ottawa, ce qui n'est pas assuré, puis décider - une fois au pouvoir - de brasser une marmite constitutionnelle figée depuis plus de 30 ans… ce qui n'est guère assuré non plus… Mais supposons un instant que ce soit du sérieux et que la Déclaration de Sherbrooke devienne l'instrument du pouvoir fédéral canadien. De quoi le pays aurait-t-il l'air?

Fidèle aux traditions néo-démocrates interventionnistes et centralisatrices, Ottawa envahirait de plus en plus les domaines de compétence provinciale… mais seulement dans les provinces à majorité anglophone. Le Québec, à chaque intrusion fédérale autorisée par le Canada anglais, aurait droit de retrait avec compensation financière. Cela correspond à la vision que présente le NPD des aspirations nationales des Anglo-Canadiens et des francophones du Québec.

Je cite ici la Déclaration de 2005 du NPD:

«La construction de l'État moderne et d'un projet de société pour les Québécoises et Québécois s'est fait principalement autour de l'État québécois. (…) Dans ce contexte, le rôle de l'État fédéral était plus souvent qu'autrement perçu comme étant secondaire ou périphérique. Cette vision contraste évidemment avec celle portée par une majorité des gens des autres provinces, qui voient le gouvernement fédéral comme étant leur gouvernement "national", avec un rôle secondaire aux provinces.»

Voilà le coeur de l'asymétrie néo-démocrate. Deux gouvernements nationaux pour deux nations. Québec, gouvernement national des francophones. Ottawa, gouvernement national des Anglo-Canadiens. Pour les Québécois, Ottawa demeure secondaire ou périphérique… Pour la majorité anglo-canadienne des autres provinces, les gouvernements provinciaux sont perçus comme secondaires…

Mais attention… cela n'accroît en rien les pouvoirs du Québec au sein de la fédération. Seuls les pouvoirs d'Ottawa augmentent, à chaque concession des neuf provinces anglophones. Québec obtient le droit de conserver (avec compensation) les pouvoirs que les autres provinces pourraient céder à Ottawa, mais n'obtient aucun nouveau pouvoir appartenant jusque là au gouvernement fédéral. Pour le Québec c'est le statu quo, pendant qu'Ottawa fait le plein de nouvelles juridictions… 

On pourrait voir apparaître des programmes fédéraux dans de nombreux domaines de compétence provinciale - garderies, éducation, santé, logement, infrastructure municipale et bien d'autres… Les provinces à majorité anglaise deviendraient ainsi au fil des ans des puissances diminuées, et le concept (essentiel au fédéralisme) de l'égalité et de l'indépendance entre les niveaux de gouvernements subirait une érosion fatale. Le Québec finirait par être la seule province avec suffisamment de pouvoirs pour justifier l'appellation «fédérale» du régime canadien… 

Déjà aujourd'hui, le Québec dispose d'outils limités contre un pouvoir fédéral omniprésent de dépenser et des tribunaux constitutionnels qu'il ne contrôle pas… Imaginez la situation dans un monde où Ottawa - avec la bénédiction de neuf provinces - envahirait systématiquement des champs de compétence que la Constitution de 1867 et de 1982 lui avaient refusés… Ce serait David contre Goliath...

Est-ce vraiment, comme le dit la Déclaration de Sherbrooke, «la meilleure façon de conjuguer l'État fédéral canadien avec la réalité du caractère national du Québec», pour que ce dernier puisse «relever les défis qui lui sont propres, notamment dans le maintien du fait français en Amérique»?

La réponse à cette question appartiendra toujours aux Québécoises et aux Québécois. Et là, heureusement, le NPD reconnaît «le droit du Québec à l'autodétermination», un droit qui «peut s'exprimer de différentes manières et peut aller jusqu'à l'accession à la souveraineté». Dans un fédéralisme asymétrique où Ottawa se donnerait un statut hiérarchique nettement supérieur aux neuf provinces anglophones, et où le Québec risquerait de devenir le seul rempart contre une centralisation excessive, ce droit à l'autodétermination resterait une bouée de sauvetage…

Mais à bien y penser, pourquoi perdre de précieuses décennies à faire l'expérience douteuse d'une asymétrie fondée sur l'appétit de puissance d'Ottawa et le droit de retrait du Québec? Nous avons une ultime chance de créer un pays à notre image. Mieux ça que de passer notre temps à faire du surplace et à tenter d'assurer notre spécificité en exerçant notre droit de ne pas participer aux projets centralisateurs des Anglo-Canadiens...





dimanche 9 août 2015

Une carte électorale qui n'a parfois aucun sens...

Hier après-midi, en roulant vers le traversier Masson-Cumberland (rivière des Outaouais) dans le secteur est de la ville de Gatineau, j'ai vu pour la première fois des pancartes électorales en vue du scrutin fédéral d'octobre 2015.

Voyant à la couleur orange qu'il s'agissait de pancartes du NPD, je discutais avec mon épouse de l'étrange configuration de la circonscription de Pontiac, qui portait bien mal son nom parce qu'elle englobait toute la Haute-Gatineau et la quasi-totalité de la couronne de la ville de Gatineau, dont les ex-villes de Buckingham et Masson-Angers (c'est là que nous roulions en voiture) qui font désormais partie de Gatineau…

Tout en jasant, j'ai remarqué, à la pancarte suivante, qu'il s'agissait d'une candidate et non d'un candidat. Bizarre, me suis-je dit, est-ce que le député actuel de Pontiac, le néo-démocrate Mathieu Ravignat, aurait décidé de ne pas se représenter? Regardant de plus près, j'ai vu le nom de la candidate en question: Chantal Crête, une personne que je ne connaissais pas…

Ce n'est qu'à la troisième pancarte que j'ai pu déchiffrer le nom de la circonscription: Argenteuil-La Petite Nation. Quoi? Tiens c'est vrai... la carte électorale a été redessinée depuis le dernier scrutin. Mais que peut bien faire l'est de la ville de Gatineau dans une circonscription qui s'étend jusqu'à Lachute et St-Adolphe d'Howard dans les Laurentides? Ça n'a pas de bon sens…



Et puis bof… tant qu'à y être, l'avoir inclus dans Pontiac n'avait guère de sens auparavant…

Et là je me suis souvenu qu'une de mes filles, qui demeure dans le quartier Le Plateau de l'ancienne ville de Hull (devenue secteur de Gatineau en 2002), m'avait dit récemment qu'elle serait désormais appelée à voter - au fédéral - dans la circonscription de Pontiac… alors qu'elle était auparavant représentée par l'élu(e) de Hull-Aylmer…



Un autre changement qui n'a aucun sens… et sans doute un exemple parmi des milliers d'autres qui n'ont aucun sens autre que mathématique… Quelque part, les architectes des cartes électorales semblent avoir perdu de vue que les élus (fédéraux, municipaux, provinciaux) ne représentent pas seulement un nombre quelconque d'électeurs et d'électrices, mais que ces électeurs et électrices font aussi partie de collectivités avec des intérêts et des préoccupations autres qu'individuelles.

Dans le seul souci d'assurer un équilibre mathématique entre les circonscriptions, on a créé des monstres géographiques et démographiques, qui rendent de plus en plus difficile la première tâche d'un(e) élu(e) - celle de représenter ceux et celles qui l'ont justement élu(e).

Dans l'ancienne carte, celle de 2001, si l'on excepte la très bizarre configuration de Pontiac, les limites de Hull-Aylmer et Gatineau étaient simples à comprendre et correspondaient à une certain réalité historique.

La description de la circonscription de Gatineau se lisait comme suit, sur le site d'Élections Canada: «comprend la partie de la ville de Gatineau constituée de l'ancienne ville de Gatineau (avant 2002)». Simple. Clair. La description de Hull-Aylmer était tout aussi facile à reconnaître: «comprend la partie de la ville de Gatineau constituée des anciennes villes de Hull et d'Aylmer (avant 2002)».

Les nouvelles descriptions nécessitent une carte géographique, une loupe, et un navigateur pour se retrouver dans les méandres des charcutages. Alors que l'essentiel de la ville de Gatineau se retrouvait dans deux circonscriptions logiques en 2011, c'est le fouillis en 2015 avec quatre circonscriptions dans le décor…

Il faudra un jour choisir entre les impératifs de la démocratie et ceux de la mathématique (et de l'économie). Plus les circonscriptions sont grosses, plus elles s'écartent des collectivités, plus grand est l'écart entre les élus et leurs commettants. Peut-être aurait-il fallu 450 députés au lieu de 338 pour en arriver à quelque chose de plus logique? Ou même 500?

Le rapport entre élus et électeurs constitue un élément clé de la démocratie. Ce qui l'affaiblit est nuisible. Déjà, au fédéral, deux citoyens sur cinq s'abstiennent de voter. C'est beaucoup trop. Et j'ai l'impression que ce nouveau redécoupage électoral n'améliorera en rien la situation…

Heureusement dans mon coin de Gatineau (près de l'autoroute 50), rien n'a changé depuis 2011… Et au cas où j'aurais eu des doutes, quand nous sommes revenus à la maison vers 11 h 30 hier soir, un camion était arrêté sur le boulevard Labrosse, rempli de pancartes et de fils pour les attacher à des poteaux…

J'en ai vu une du coin de l'oeil… Steve MacKinnon, candidat libéral dans… Gatineau. Ouf… Je n'aurais pas compris, mais vraiment pas, d'être avoir été rattaché à Pontiac ou Argenteuil-La Petite Nation… Peut-être la prochaine fois?





samedi 8 août 2015

L'esprit de Pierre Elliott...

À un moment, jeudi soir, pendant le débat en anglais des chefs de partis pan-canadiens, j'ai cru voir en Justin le vieux Pierre Elliott à son plus tranchant, à son plus «polarisant» au risque d'employer ce mot dans son sens anglais…

Le chef libéral avait détourné l'échange sur la démocratie pour attaquer la position référendaire de Thomas Mulcair, et plus particulièrement l'acceptation par le NPD du principe du seuil décisionnel de «50% + 1».

Le chef néo-démocrate a saisi la balle au bond et tenté d'asséner le coup de grâce - comme Mulroney à Turner en 1984 - en le mettant au défi: «Quel est votre chiffre?», lui lança-t-il à deux reprises. «Vous ne répondez pas», insista-t-il par deux fois. Et un dernier crochet: «Donnez-nous un chiffre»! Il salivait sans doute en croyant être sur le point de knock-outer l'adversaire...

Et tout à coup, c'est comme si l'esprit de Pierre Elliott était là. La réplique n'avait rien du regard coupable de John Turner, jadis. Elle était vive, cinglante: «Je vais vous en donner un chiffre. Neuf. Mon chiffre, c'est neuf. Neuf juges de la Cour suprême ont dit qu'un seul vote ne suffisait pas pour briser ce pays, et c'est pourtant la position de M. Mulcair. Il veut être premier ministre de ce pays, et il choisit de se ranger du côté du mouvement séparatiste et pas avec la Cour suprême.»

Et vlan! Le matin même, avant le débat, Justin Trudeau avait enfilé ses gants de boxe et s'était réchauffé dans le ring. Le message était clair et jeudi soir, il a démontré - pour un instant - qu'il pouvait aussi être pugiliste verbal. Il avait appris d'un grand maître. J'ai couvert la crise d'octobre du début à la fin en 1970, comme journaliste à la Tribune de la presse parlementaire, et j'ai eu l'occasion de voir son père à l'oeuvre de très, très près.

On se souviendra de son interview avec le reporter Tim Ralfe, de la CBC, qui tentait de le pousser dans ses derniers retranchements. Jusqu'où M. Trudeau était-il prêt à aller pour combattre la menace posée par l'action felquiste? «Just watch me», répondit-il, trois jours avant les mesures de guerre, ajoutant que «seuls les coeurs saignants aux genoux faibles avaient peur de telles mesures». Et le 16 octobre, l'armée entrait au Québec…

Il n'y a pas beaucoup de similitudes entre la crise d'octobre et le débat des chefs de 2015, autre que l'on parle du même grand thème du statut du Québec, mais l'attitude du père et du fils se ressemblent. J'ai toujours eu l'impression que Trudeau père avait plus de mépris pour les fédéralistes jugés trop mous (comme Robert Bourassa et Claude Ryan) que pour les chefs indépendantistes. Comme Justin, jeudi soir, dans son attaque aussi imprévue qu'excessive contre le NPD.

Le message du chef libéral était clair. On marque des points en polarisant. Si on n'adopte pas la ligne la plus dure, si on propose le moindre compromis, en acceptant par exemple un texte comme la Déclaration de Sherbrooke au NPD, alors on n'est plus un allié. On est «du côté des séparatistes» et tous les coups sont permis.

Remarquez que cette tendance à accentuer les divisions existe aussi chez les conservateurs depuis l'accession de Stephen Harper comme chef puis comme premier ministre. Il n'a pas le style oratoire fendant de Pierre Elliott (et, sait-on jamais, de son fils Justin) mais ses politiques disent tout. Depuis près de 10 ans, il a aiguisé le conservatisme à l'excès, et a réduit à néant l'influence des Red Tories, qui furent jadis le coeur de l'ancien Parti progressiste-conservateur.

Pour Stephen Harper, les Joe Clark et Robert Stanfield, ce sont un peu comme les Bourassa et Ryan de Pierre Elliott Trudeau. Des coeurs saignants aux genoux faibles qu'on ne veut pas à ses côtés dans des combats sans compromis…

La morale de cette histoire? Aucune idée. Une chose est sûre. Tout le monde réévaluera le jeune Trudeau à la lumière du débat de jeudi, Thomas Mulcair en tête. Si le chef libéral a décidé de jouer définitivement la carte de la polarisation (comme M. Harper), ça risque d'être laid de temps en temps…

Ce jeu est toutefois risqué. L'objectif de Justin Trudeau est bien sûr d'amasser plus de votes au Canada anglais, mais l'effet peut être fort différent au sein de l'électorat québécois. On rétorquera qu'à l'époque de Trudeau père, le mouvement indépendantiste était en plaine ascension, dirigé par des chefs charismatiques comme René Lévesque et Pierre Bourgault, et qu'il constituait donc une menace plus immédiate. Et que l'électorat était plus volatile.

Présentement, les souverainistes sont divisés, sérieusement divisés, traînent dans les sondages, et sortent d'une série d'échecs électoraux et référendaires. Les chefs fédéraux semblent unanimes à croire que le Québec a définitivement tourné le dos au projet d'indépendance. Ils estiment donc pouvoir fanfaronner à leur guise, sans trop craindre un électorat québécois fatigué et dégriffé…

Mais attention… C'est parfois quand la bête est blessée qu'elle devient la plus dangereuse. Le Bloc décimé a élu un pur et dur, Mario Beaulieu, pour refaire sa base, et Gilles Duceppe est de retour pour un ultime affrontement… Et le Parti Québécois a choisi comme chef celui qui n'a pas craint de brandir le poing et de remettre l'indépendance à l'avant-scène du débat.

La campagne sera longue.

Une conclusion? Si j'étais politicien, j'aimerais mieux être détesté que méprisé…









vendredi 7 août 2015

Sommes-nous des «cadavres encore chauds»?

En 1990, l'écrivain Yves Beauchemin avait employé l'expression «cadavres encore chauds» pour décrire les minorités francophones hors-Québec. Hier soir, en regardant le premier débat anglais des chefs politiques pan-canadiens (sans Gilles Duceppe), j'ai parfois eu l'impression qu'au Canada anglais, les «cadavres encore chauds» englobent désormais l'ensemble de la francophonie canadienne, y compris celle du Québec…

D'abord, les organisateurs du débat, chez Maclean's, n'avaient même pas inscrit la francophonie, le bilinguisme et le statut du Québec à l'ordre du jour, une démonstration éloquente de la marginalité de ces thèmes chez les Anglo-Canadiens en 2015. L'enjeu d'une possible sécession québécoise n'est apparu que lorsque Justin Trudeau a voulu marquer des points politiques en attaquant le NPD sur sa position référendaire, qu'il juge contraire à la loi fédérale sur la clarté.

À entendre MM. Harper, Mulcair et Trudeau, la question de la souveraineté ne constitue pas pas un sujet brûlant. Facile à dire en l'absence de Gilles Duceppe. Il semble cependant que les braises soient encore suffisamment fumantes pour s'en servir, question de faire vibrer quelques cordes patriotiques au sein de l'électorat anglo-canadien. On agite la possible présence de «séparatistes» dans le décor fédéral comme un épouvantail. Le «cadavre encore chaud» qui fait peur…

Le débat cynique entre MM. Trudeau et Mulcair, auquel s'est tardivement joint M. Harper, laissait un goût amer. Entre le chef libéral qui soulève la question de la Loi sur la clarté référendaire juste pour enfarger son adversaire néo-démocrate, et ce dernier qui tente sans succès de lui asséner un crochet à la Mulroney-1984 avec son «Quel est votre chiffre?» à répétition, sans oublier l'arrivée en finale de Stephen Harper comme un vautour sur une proie blessée, j'ai conservé l'impression d'un certain mépris pour le vécu historique qui sous-tend le grand débat constitutionnel.

Après les deux échecs référendaires, après la déroute du Bloc québécois en 2011, après les défaites du Parti québécois depuis 2003 (sauf l'intermède minoritaire de Mme Marois), le tout dans un contexte de volonté de bilinguisation du Québec sous Philippe Couillard, on ne peut guère blâmer le Canada anglais de croire que les «séparatistes» sont des dead ducks (ancienne expression de René Lévesque). C'est faux, mais c'est l'image dominante que transmettent les grands médias par les temps qui courent…

Pas surprenant alors que les chefs de partis pan-canadiens débattent du 50% plus un, de la clarté référendaire et de la suprématie de la Cour suprême en cette matière sans craindre la réplique, sans se soucier des conséquences… Le seul qui aurait pu les défier était absent du débat, et la plupart des médias québécois ne sont pas très combatifs ces temps-ci, quand vient le temps de défendre ce qui sera peut-être notre ultime tentative de prendre place parmi les nations du monde.

Autre conséquence de notre statut de «cadavres encore chauds», personne n'a senti, au débat des chefs, le besoin d'aborder les grands enjeux de la francophonie pan-canadienne. Vous souvenez-vous? Le Canada, pays supposément bilingue? À toutes les semaines, à tous les ans, entre le Commissaire aux langues officielles, les décisions des tribunaux et les manchettes dans la presse nationale et régionale, on apprend quelque nouvelle injustice linguistique, quelque droit ou service refusé aux francophones…

À chaque recensement, les conséquences de ces injustices historiques se traduisent en chiffres d'assimilation, visibles pour les minorités canadiennes-françaises et acadiennes depuis longtemps, et désormais perceptibles même au Québec. Au rythme de notre régression, d'ici quelques dizaines d'années, nous n'aurons même plus droit au titre de «cadavres encore chauds»…

En tout cas, déjà en 2015, pour le Canada anglais, à en juger par le débat d'hier, nous sommes devenus marginaux…

jeudi 6 août 2015

Défendre le Québec à Ottawa, ce n'est pas «cheap»...

La chronique de Francine Pelletier intitulée Nos valeurs, publiée dans Le Devoir du mercredi 5 août, m'a littéralement coupé le souffle… Je suis habitué aux attaques contre le Bloc québécois, mais celles-ci dépassent parfois les bornes... De mon point de vue, en tout cas.

Non seulement s'oppose-t-elle au principe même de la présence d'un parti indépendantiste à Ottawa, mais elle va jusqu'à affirmer que le Bloc - pour justifier son existence - doit «sans cesse raviver le spectre du méchant Ottawa, indifférent à notre sort, ou pire, complotant dans notre dos», ou encore «continuer à dandiner le fretin mort de notre humiliation constante». Le mouvement souverainiste, dit-elle, mérite «une raison-d'être moins cheap»...

Parlons-en, du principe même de la présence du Bloc… Depuis 1867, et encore davantage depuis la Révolution tranquille, les élus québécois à la Chambre des communes ont toujours revendiqué le droit de parler en notre nom dans toute matière ayant trait à la relation entre le Québec et les autres États de la fédération canadienne.

Quand, à compter de novembre 1976, plus de 70 députés du Parti québécois ont formé le premier gouvernement indépendantiste à l'Assemblée nationale, ils avaient en face d'eux à Ottawa 75 députés fédéraux libéraux, conservateurs et créditistes - élus par les mêmes citoyens - qui se disaient eux aussi, avec raison, représentants légitimes des aspirations du peuple québécois.

Ces députés fédéraux ont autorisé - encore une fois en notre nom - la suppression de nos droits et libertés et l'intervention de l'armée au Québec pendant la crise d'octobre de 1970, ainsi que le coup d'État de 1982 destiné à nier notre existence collective dans la Constitution. À partir de 1993, pour six élections d'affilée, ils n'ont pas eu ce luxe… grâce à la présence du Bloc québécois. Depuis 2011, c'est le retour à la normale avec des néo-démocrates bien dociles.

La question de principe est toute simple. Qui voulons-nous voir parler «en notre nom» à Ottawa? Des fédéralistes ou des souverainistes? Et ne venez pas me relancer le vieil argument des avantages de la participation au pouvoir dans des gouvernements conservateurs, libéraux ou néo-démocrates. Nous ne sommes pas et ne serons jamais majoritaires. Le droit de décision appartiendra toujours à la majorité anglo-canadienne. Et c'est normal. En démocratie, la majorité a le droit légitime d'exercer le pouvoir.

Bien sûr, la décision ultime en matière de souveraineté se prendra au Québec. Entre-temps, d'importantes décisions continuent se se prendre à Ottawa. Y élire des députés du Bloc, c'est envoyer aux Communes des représentants qui participeront loyalement au processus politique, pas pour «dandiner le fretin mort de notre humiliation», mais pour nous défendre et pour montrer au reste du pays ce que feraient les Québécois s'ils avaient le droit de décider seuls dans les domaines de compétence appartenant au gouvernement central.

Qu'ont fait, sur ce terrain, les près de 60 néo-démocrates depuis 2011 pour promouvoir leur propre Déclaration de Sherbrooke? À peu près rien. Ils ont dénoncé le projet de Charte de laïcité du gouvernement Marois, et «Tom» Mulcair propose encore aujourd'hui d'envahir des champs de compétence provinciaux…

Entre 1993 et 2011, le Bloc a défendu vaillamment les intérêts du Québec et de la francophonie canadienne, bien plus que les partis traditionnels. Ce n'est pas cheap, loin de là. Je dirais même qu'il y a beaucoup de noblesse là-dedans.

Et son travail n'est pas terminé.








mercredi 5 août 2015

Campagne électorale: il faudra surveiller de près les médias

Dans une société où l'information circule librement, les médias - presse écrite, télé, radio et leurs versions Web - sont censés faire partie des chiens de garde de de la démocratie. Et ce, particulièrement en période électorale. J'ai toujours cru - et je crois toujours - qu'un public bien informé est mieux équipé quand vient le temps de déposer son bulletin de vote.

Depuis mon entrée comme journaliste au quotidien Le Droit (alors propriété des Oblats de Marie Immaculée) en 1969, j'ai fait miens quelques principes de base pour assurer que les médias soient en mesure de remplir leur mission d'assise de la démocratie:

1) le rôle premier des médias d'information est de rapporter le plus objectivement possible à son public les faits, en les situant au besoin dans un contexte qui permet de mieux les comprendre.

2) les textes (et photos) d'actualité doivent être dénués de commentaires ou d'opinions de l'auteur ou de son employeur. Cette règle doit être appliquée rigoureusement, pour que l'information demeure fidèle et crédible.

3) les textes éditoriaux, les chroniques et les blogues doivent être présentés séparément des textes d'actualité, et les auteurs de ces textes doivent être soumis à des codes de conduite connus et accessibles - tant aux auteurs qu'au public.

C'est certes incomplet comme «bible» d'un bon journal, mais tout de même… Si l'on respecte ces principes de base, on a de bonnes chances de présenter un produit acceptable. Et tout ce qui entrave ces principes de base doit être combattu - par le public lecteur ou auditeur, par les journalistes eux-mêmes et par les organismes syndicaux et professionnels qui les représentent.

Au début d'une campagne électorale exceptionnellement longue, il est bon de rappeler de telles règles et de les utiliser pour analyser la performance médiatique d'ici au 19 octobre. C'est en me fondant sur ce code de conduite que j'ai critiqué une multitude de fois, depuis plus de 30 ans, la publication abusive de sondages d'intentions de vote en période électorale.

Le rôle premier des médias est «de rapporter les faits», de couvrir l'actualité… et non de la créer. Les sondages commandés détournent les médias de leur mission première et constituent une intrusion dans le processus électoral. Au cours de la dernière campagne fédérale, le public a eu droit à des plusieurs dizaines de sondages pan-canadiens, québécois et régionaux pendant une campagne de moins de 40 jours… Combien y en aura-t-il cette fois? Le premier est apparu le jour même du déclenchement des élections…

Le brouillage croissant des frontières entre l'actualité et le commentaire constitue un autre terrain que les organismes professionnels et syndicaux des journalistes ont avantage à scruter. Cela ne signifie pas seulement guetter le contenu des textes, mais aussi leurs titres et leur placement dans l'ordre des priorités des journaux imprimés et électroniques, au jour le jour.


Je me permets, à titre d'exemple, un texte dans La Presse d'aujourd'hui (site Web, 5 août 2015), intitulé Option nationale investit le Bloc. D'abord le titre est inexact et tendancieux. Le mot «investir», selon le dictionnaire Larousse, signifie «se répandre en un lieu au point de l'occuper ou de paraître l'occuper entièrement». Or, onze des 41 candidats choisis par le Bloc ont des antécédents à Option nationale. Cela ne justifie pas le terme «investir»…

Quant au sujet du texte, sa présentation comme une des manchettes du jour suggère une grande importance. Et son contenu suggère dans cette proportion de candidats originaires d'Option nationale une quelconque anomalie. C'est un point de vue, et non un fait. La suggestion du retour d'une certaine unité des indépendantistes au sein du Bloc aurait été un autre point de vue possible, mais tout aussi inacceptable que le précédent…

Et j'ose espérer - peut-être est-ce déjà fait - que La Presse a commandé à ses journalistes de décortiquer les antécédents des candidats et candidates de tous les autres partis, qui ont aussi leur lot de transfuges. Il ne faudrait pas, après tout, cibler le Bloc à cet égard…

Enfin, la campagne commence, et c'est le temps de prendre de bonnes résolutions… Heureusement, ou malheureusement selon le point de vue, les médias sociaux seront aux aguets…





mercredi 29 juillet 2015

Abolir l'OQLF? Après, ce sera la Loi 101. Et après...

Quelle valeur ont les pétitions en ligne? Je n'en sais rien. Elles ne constituent pas des consultations scientifiques de l'opinion publique. Elles font appel aux individus ayant de fortes convictions, fortes au point d'accepter de les exprimer publiquement en s'identifiant. En soi, cela ne dit pas grand-chose sur la part de l'opinion qu'ils représentent, mais tout de même, quand une de ces pétitions récolte des milliers de noms en peu de temps, il me semble qu'on doive prêter une oreille attentive, au cas où…

Voilà pourquoi il faut m'apparaît important de s'interroger sur la portée de cette pétition en faveur de la fermeture de l'Office québécois de la langue française (OQLF). Lancée récemment (voir l'hebdo The Suburban http://bit.ly/1OChY2Q), et sans grand tapage médiatique, elle compte déjà plus de 5500 signatures, en immense majorité des anglophones et allophones. J'ai recensé les 300 signatures les plus récentes (depuis le 26 juillet) et près des deux tiers des individus se disent Québécois. Plus du tiers indiquent des adresses hors-Québec ou s'identifient tout simplement comme résidents du Canada. Une dizaine de personnes demeurent à l'étranger (surtout aux États-Unis).

Mais ce qui frappe le plus, au-delà du nombre appréciable de signataires, c'est le caractère abracadabrant du texte au-dessous duquel ils apposent leur signature. Je peux concevoir que des anglophones et des allophones soient frustrés par la Loi 101 et les interventions de l'OQLF, et qu'ils désirent l'abolition du chien de garde de la langue française, mais encore faut-il qu'ils le proposent avec un argumentaire factuel ou, tout au moins, raisonnable. Or, le texte de justification de cette pétition (http://bit.ly/1LRhI0Q) est à peu près totalement dénué de fondement…

L'auteur de la pétition, un certain Murray Levine, commence par affirmer qu'un faux prétexte a été employé pour valider la création de l'OQLF. Il écrit: «la langue française au Canada, et à plus forte raison au Québec, n'est pas en danger. Si la langue française prospère à Sudbury, Cornwall, Ottawa, St-Boniface (MB), Chéticamp (N.-É.), à travers le Nouveau-Brunswick et dans plusieurs régions du Canada, elle n'est pas en danger au Québec, la province avec la plus forte majorité de francophones.» Et comme si ce grossier mensonge ne suffisait pas, il ajoute que depuis la Loi 101, il y a eu un «exode massif» des meilleurs et des plus brillants cerveaux (the best and the brightest)…

Étant l'un de ces millions de moins brillants cerveaux qui ont refusé l'exode massif après l'adoption de la Loi 101, j'espère qu'il ne m'en voudra pas d'oser rectifier ces énormités… D'abord, les dangers que court la langue française au Québec et ailleurs au pays ont été validés année après année par les statisticiens du gouvernement fédéral, par le Commissaire aux langues officielles du Canada, par une multitude d'études universitaires et ont même été reconnus par la Cour suprême du Canada. Ce n'est pas l'invention d'une poignée de nationalistes aux vues étroites.

Bien sûr qu'il reste des dizaines et des centaines de milliers de francophones hors-Québec, qui mènent d'ailleurs des luttes souvent héroïques pour assurer la pérennité d'une langue que trop de Québécois tiennent trop souvent pour acquise, mais affirmer qu'ils «prospèrent»? Les transferts linguistiques vers l'anglais sont dramatiques dans une ville comme Cornwall, et les taux d'assimilations sont plus qu'inquiétants dans des centres comme Ottawa, Sudbury et St-Boniface. Même au Nouveau-Brunswick, dans les régions urbaines (Moncton, Bathurst, Campbellton), la situation devient préoccupante. Je n'exprime pas ici une opinion. Ce sont des faits vérifiables et vérifiés. Et pire, le phénomène de l'assimilation est désormais perceptible au Québec, notamment dans la grande région montréalaise et en Outaouais.

Les Anglo-Québécois, jadis dominants, ont toujours eu tout cuit dans le bec depuis la Confédération. Encore aujourd'hui, ils sont bien mieux traités que les minorités de langue française dans les autres provinces, qui doivent toujours lutter dans l'opinion publique et devant les tribunaux pour arracher des droits qui ont toujours été accordés aux anglophones du Québec. Trois universités de langue anglaise au Québec, n'est-ce-pas? Les Franco-Ontariens réclament la leur depuis plus de 40 ans, sans succès, et le mieux qu'ils ont pu obtenir d'un gouvernement qui se dit sympathique à leur demande, c'est un peut-être, si jamais le budget provincial est équilibré…

La vérité, telle que je la perçois en tant qu'ancien Franco-Ontarien et Québécois d'adoption, c'est que nos anciens Rhodésiens et ceux qu'ils ont assimilés au fil des décennies ne peuvent digérer que la majorité francophone se soit affirmée et qu'elle ait décidé de prendre des mesures pour empêcher d'être un jour mise en minorité dans le seul territoire où elle occupe une position dominante. Et que le message envoyé par les signataires de ces pétitions, c'est qu'un jour, bilinguisme collectif aidant, le français sera remis à sa place… Pas d'OQLF, pas de Loi 101, pas de français langue de travail, etc. Une province comme les autres…

On n'a qu'à voir d'où viennent les plus fortes concentrations de signataires de la pétition pour abolir l'OQLF. Au-delà de Montréal, c'est surtout le West Island et la couronne ouest de l'île - Pointe-Claire, Pierrefonds, Dollard-des-Ormeaux, Dorval, Vaudreuil, etc. À noter, une participation appréciable de l'Outaouais et particulièrement du Pontiac (Shawville, Bristol, Portage-du-Fort) où un fort sentiment francophobe persiste. Une solide présence de signataires hors-Québec constitue sûrement une indication d'un certain intérêt pour la question dans les autres provinces. Enfin, je suis estomaqué que des francophones (même peu nombreux) ait pu approuver un tel texte…

«Réveille! Réveille!», chantait Zachary Richard aux Acadiens. Il est grand temps, en effet.