lundi 30 juin 2014
Partielles : le NPD et le PCC en chute...
Lien aux résultats complets des partielles fédérales du 30 juin : http://bit.ly/1r9pAl7.
Une hirondelle ne fait pas le printemps… et quatre partielles ne font pas une élection générale… mais tout de même… En dépit de la faible participation (entre 15 et 30%) et des enjeux locaux variables selon qu'on demeure à Toronto ou en Alberta, si j'étais Thomas Mulcair je brûlerais quelques lampions à Saint Jude, et si j'étais Stephen Harper j'en allumerais quelques-uns à Saint Antoine dans l'espoir de retrouver à temps les votes perdus. Seuls les libéraux peuvent pavoiser… pour le moment.
Pour le Nouveau Parti démocratique, c'était la catastrophe. Non seulement la formation dirigée par Thomas Mulcair a-t-elle perdu Toronto-Spadina, la circonscription gagnée en 2011 par Olivia Chow (épouse de Jack Layton) avec 55% des voix, mais la proportion des votes néo-démocrates a chuté partout : de 55 à 34% dans Toronto-Spadina, de 18 à 9% dans Scarborough-Agincourt, de 13,7 à 11,5% dans Fort McMurray-Athabasca (Alberta) et de 10,3% à 5% dans Macleod (Alberta). Les gens aiment-ils plus Trudeau que Mulcair, ou d'autres facteurs conjoncturels entrent-ils en ligne de compte? Le NPD est-il devenu trop québécois pour le reste du pays? En tout cas, si les résultats des partielles ont une valeur, ce n'est pas prometteur pour le successeur de Jack Layton en 2015…
Stephen Harper n'a pas beaucoup de motifs de réjouissance non plus. Même s'il a conservé les deux sièges albertains, son pourcentage du vote a périclité dans les quatre circonscriptions : de 78% à 69% dans Macleod, de 72% à 47% dans Fort McMurray-Athabasca (très inquiétant), de 34% à 29% dans Scrarborough-Agincourt (Ontario) et de 17% à 6% dans Toronto-Spadina. On a dû avoir des sueurs froides dans les cercles conservateurs quand on a vu le Parti libéral de Justin Trudeau obtenir 31 des 34 voix exprimées dans le tout premier bureau de scrutin annoncé de Fort McMurray-Athabasca…
Pendant ce temps, les libéraux faisaient le plein d'appuis partout, ravissant Toronto-Spadina au NPD. Dans cette circonscription, la proportion des votes du PLC est passée de 23,4% à 53% ! Même en admettant que le candidat était bien connu, c'est tout un saut! Dans Scarborough-Agincourt, également dans la conurbation torontoise, le vote rouge était de 45% en 2011, et frisait le 60% hier. Même en Alberta, où la présence libérale était marginale à la dernière élection générale, on assiste à une remontée spectaculaire dans Fort McMurray-Athabasca : de 10% en 2011 à près de 35%. Et, dans Macleod, de 4% à près de 17% ! S'il s'était agi d'une élection générale, les libéraux auraient pu devancer le PCC… et possiblement écrabouiller le NPD.
Si les partielles du 30 juin 2014 devaient nous donner un indice quant à celui qui, au Canada anglais, est perçu comme la solution de rechange à Stephen Harper… on sait un peu plus à quoi s'en tenir. Pour le Québec, qui a mis ses oeufs dans le panier du NPD en 2011, la météo politique s'annonce maintenant fort houleuse à Ottawa… Les conservateurs ont gagné en 2011 sans le Québec… La marque de commerce des libéraux depuis Trudeau père, c'est de mettre le Québec à sa place… Et le NPD, qui semblait déjà avoir oublié la Déclaration de Sherbrooke, va maintenant l'enterrer. Ne reste que le Bloc, qui va clopin-clopant ces temps-ci…
mardi 24 juin 2014
Nous sommes le Québec… mort ou vivant?
Ce matin, en voiture, à la radio (100% québécoise pour la fête nationale), j'écoutais une version de Toune d'automne, des Cowboys fringants, enregistrée en spectacle. Du début à la fin, l'auditoire chantait avec le groupe. Par moments, les Cowboys se contentaient de jouer les instruments, laissant le micro à la foule. Je n'ai pu m'empêcher de penser à cette citation de Félix Leclerc qu'une jeune comédienne avait lue hier soir, sur la scène des Plaines d'Abraham : «Le Québec est divisé excepté quand il chante…»
Cela m'a toujours impressionné de voir à quel point le grand public, au Québec et même au sein de la francophonie hors-Québec, pouvait mémoriser les airs et paroles de tant de chansons de tant d'artistes. Pendant que les dossiers des actualités et les cours d'histoire ont tendance à sombrer dans l'oubli, nos artistes de la scène musicale laissent des empreintes indélébiles dans nos mémoires. Mettez sur scène un Robert Charlebois, un Gilles Vigneault, un Paul Pïché, enfin peu importe, et vous trouverez devant eux des milliers de gens de tous âges que leur musique a séduits.
Justement, en toute fin de spectacle, hier soir, le grand Charlebois, qui fête ce 25 juin ses 70 ans, lançait à la foule: «On en apprend plus sur l'histoire d'un peuple et d'une nation à travers ses chansons qu'avec tous les discours politiques mis à bout.» Je ne sais pas à quel point il a raison, mais une chose est sûre: il n'a pas complètement tort. La politique, historiquement, a eu tendance à nous diviser pendant que notre répertoire musical faisait des adeptes dans tous les camps. Le problème, évidemment, c'est que les chansons ne gagnent pas d'élections ni de référendums, et ne modifient pas les constitutions.
Nos compositeurs, au-delà de leurs refrains d'amour bien sûr, ont porté en paroles et en musique nos douleurs, nos échecs, nos contestations et nos espoirs. Notre histoire est remplie de héros plus ou moins tragiques qui, en dépit de la noblesse de leur cause, n'ont pas réussi à vaincre plus puissants qu'eux. Des pleurs post-rébellion 1837 (Un Canadien errant) aux hymnes de la Révolution tranquille et d'après, les chansonniers ont accompagné et parfois consolé notre petite nation en devenir et en péril. «Survivre, c'était déjà vaincre», affirmait Georges Dor dans sa chanson Les ancêtres. Aujourd'hui, cela ne suffit plus et de toute façon, en 2014, notre survie n'est plus assurée…
Avant l'apparition des médias audiovisuels dans les années 1950, notre nation s'appuyait sur trois piliers: une forte natalité, la religion catholique et la langue française. Je me souviens encore des processions de la Saint-Jean-Baptiste durant mon enfance à Ottawa. La fête était fériée (du moins à l'école) et la messe était obligatoire sous peine de péché mortel… Les maisons étaient pavoisées de drapeaux du Saint-Siège et du Sacré-Coeur (variante ancienne du drapeau québécois) et à la fin de la procession trônait le petit Jean-Baptiste aux cheveux blonds bouclés… Le cadre était religieux mais Saint Jean était le saint patron officiel des Canadiens français… C'était donc aussi la fête nationale.
Dans les années 60, l'édifice religieux s'est écroulé, entraînant avec lui le taux de natalité, et la langue française est devenue le principal facteur de cohésion et de ralliement du nationalisme canadien-français, puis québécois. De René Lévesque qui a voulu, après 1962, que l'on construise les barrages de la Manicouagan en français à l'adoption de la Loi 101 en 1977, un puissant courant de francisation a rallié l'ensemble de la société québécoise… du moins chez les francophones. De l'affichage commercial à la langue du travail, un certain consensus s'est établi sur des seuils minima à atteindre. Et cela a donné des résultats appréciables, particulièrement au sein des communautés immigrantes.
Aujourd'hui, cependant, la langue française est menacée comme jamais auparavant. La pression de l'unilinguisme anglais nord-américain, s'ajoutant à l'hégémonie mondiale actuelle de la langue anglaise, s'accroît sans cesse. Mais le pire, c'est l'effritement de la volonté d'affirmer le français au Québec comme langue commune, comme langue du travail, comme langue d'affichage. Libéraux et caquistes ont brisé le quasi-consensus d'un demi-siècle en se disant favorables à un bilinguisme mur à mur pour les francophones du Québec, et même le Parti québécois a paru plutôt «mou» dans ce dossier. Avec Philippe Couillard et François Legault, les barrages de la Manicouagan auraient peut-être été bâtis en anglais…
Les données des recensements fédéraux sont implacables. Elles démontrent une corrélation rigoureuse entre l'augmentation des taux de bilinguisme chez les francophones et l'accélération des transferts linguistiques vers l'anglais (l'assimilation). Et la popularité effarante du programme d'anglais intensif en sixième année, particulièrement dans les régions les plus francophones du Québec, témoigne d'un net affaiblissement identitaire au coeur même de la nation québécoise. Un effritement identitaire semblable n'est pas visible au sein de la minorité anglo-québécoise, même si le nombre de parlant français est en nette hausse.
Si on cesse de lutter pour la francisation des milieux de travail, si on accentue la présence de l'anglais au sein de nos universités, si on tolère sans rouspéter les violations constantes de l'affichage en français dans les commerces, si le bilinguisme remplace le français comme objectif culturel, il suffira de quelque générations pour franchir le point de bascule. Les spectacles de la St-Jean seront bilingues ou multilingues, en attendant, au siècle prochain, de devenir des «shows» de St. John's Day.
Il est devenu urgent de mobiliser nos chansonniers et leur vaste public, avant qu'il ne soit trop tard. Si la fête nationale (ou la St-Jean ailleurs au pays) doit rester une affirmation de notre francophonie, il faudra réussir à transformer les paroles que l'on chante en victoires politiques. Et vite. Il faudra ramener le PLQ et la CAQ à la raison, leur faire comprendre qu'ils nous amènent au bord du précipice culturel. Il faudra convaincre les trois partis indépendantistes de faire la paix ou de voir leur projet finir sur une tablette poussiéreuse de l'histoire. Il faudra aussi briser l'impasse constitutionnelle qui cantonne le Québec dans un cul-de-sac qui dure depuis un demi-siècle.
Je vais avoir 68 ans le mois prochain (je suis déjà heureux de m'être rendu jusque là) et je sais que j'ai beaucoup plus de fêtes nationales derrière moi que devant. Mon sentiment d'urgence tient sans doute en partie au désir de voir quelque gain avant de crever. Il faudrait d'ailleurs tous se parler au sujet de ce qui constitue un gain. Je ne suis pas partisan du tout ou rien. Quelque chose, c'est déjà mieux que rien, même si ce n'est pas le gros lot. Peut-être est-il impossible d'avoir un consensus sur l'indépendance, du moins pour le moment, mais des consensus peuvent être réalisés sur des projets plus modestes. On a vu, dans des dossiers précis, des votes unanimes de l'Assemblée nationale.
Le peuple québécois a acquis sa souveraineté. C'est déjà fait. Il l'a exercé en 1980 et en 1995 lors de deux référendums sur une forme d'indépendance et d'association avec le reste du Canada. Le peuple québécois a agi en nation souveraine, capable de décider de son destin, et les représentants du gouvernement fédéral, Pierre Trudeau et Jean Chrétien en tête, ont reconnu ce droit de décision en participant au débat référendaire. Participer, c'était déjà accepter de tenir compte de la décision, quelle qu'elle soit. En 1998, la Cour suprême, dans un jugement certainement inattendu, a reconnu qu'une réponse claire à une question claire entraînait une obligation de négocier pour les autorités d'Ottawa.
Or, rien ne dit que le Québec doit tenir un référendum juste sur l'indépendance. Postulons un instant que tous les partis puissent s'entendre sur la transformation du Québec en république provinciale (à l'intérieur de la fédération canadienne) et sur une augmentation substantielle des pouvoirs du Québec en politique étrangère (y compris une présence aux Nations Unies), encore une fois sans modifier l'essence des liens fédéraux. Cela pourrait être soumis aux Québécois par voie référendaire et pourrait recueillir une majorité de plus de 60%, voire des deux tiers et même davantage. Avec une telle majorité, en vertu même de l'avis de la Cour suprême, Ottawa et les autres provinces seraient dans l'obligation de négocier une modification du statut constitutionnel du Québec.
De toute évidence, nous tournons en rond présentement et avec un front commun anti-souverainiste des grands empires médiatiques (il faudra reparler de ça), les chances de voir évoluer l'opinion publique vers une affirmation accrue du caractère français et autonome du Québec sont au mieux, minces. On m'a toujours accusé de rêver en couleur. Mais y a-t-il meilleure façon de rêver? Je n'ai jamais oublié cette citation de Robert Kennedy, en 1968, dont voici une traduction libre : «Certaines personnes voient les choses telles qu'elles sont et se demandent pourquoi. Moi, je rêve de choses qui n'ont jamais existé et je me dis: pourquoi pas?»
«Je suis Québec mort ou vivant», chantait Claude Gauthier dans Le plus beau voyage en 1972. À ceux et celles qui préfèrent «vivant», le temps est à l'action !
Regard de 1899 sur la St-Jean et le 1er juillet...
Dans son journal, La Vérité, publié à Québec, le journaliste Jules-Paul Tardivel commentait en 1899 la tiédeur de la population devant la fête du 1er juillet, et concluait que la véritable fête nationale des Canadiens français du Québec restait la Saint-Jean-Baptiste. Son commentaire conserve tout son intérêt, tant pour l'époque que pour aujourd'hui. Voici son éditorial du 8 juillet 1899:
«La Confédération du Canada vient de célébrer, sans le moindre éclat, son 32e anniversaire.
«La Confédération du Canada vient de célébrer, sans le moindre éclat, son 32e anniversaire.
Le 1er juillet est une fête purement statutaire. Ce n'est pas une fête nationale. Les banques et les bureaux publics se ferment, en ce jour-là; il y a des excursions à bon marché dont bon nombre de gens profitent; les affaires sont plus ou moins suspendues. Mais aucune fibre patriotique ne s'émeut à l'occasion du Dominion Day.
C'est l'anniversaire d'un mariage de raison: ou plutôt qu'on a cru de raison et nécessaire. L'amour n'a joué aucun rôle dans l'union contractée en 1867.
Sans doute, quelques-uns des auteurs de la Confédération se sont imaginé qu'ils jetaient les bases d'une nation nouvelle; que les populations des différentes provinces allaient se fusionner étroitement pour ne former qu'un seul peuple: le peuple canadien. Quelques-uns des nôtres redoutaient cette fusion, et craignaient que la nationalité canadienne-française ne vînt à disparaître.
Heureusement, notre peuple n'est pas encore sérieusement entamé. Sa fête nationale, c'est toujours la Saint-Jean-Baptiste; ce n'est pas le 1er juillet. Nos hommes publics, en général, se sont laissé entraîner loin de l'idéal canadien-français. Ils se proclament volontiers partisans du grand tout canadien et de l'idée impériale. Mais, Dieu merci! les masses de notre population ne les ont pas suivis jusqu'ici. Pris dans son ensemble, notre peuple est resté fidèle à l'idée nationale d'autrefois. Il veut garder son autonomie relative, son caractère distinct, sa langue et ses traditions, en attendant des jours meilleurs.
Nous devons donc remercier le ciel de ce que la Confédération de 1867 n'a pas encore produit les effets qu'on en espérait, d'un côté, qu'on en redoutait, de l'autre.
Pour les Canadiens français, la vraie patrie c'est toujours la province de Québec. Si nous sommes attachés aux groupes français des autres provinces, c'est par les vieux liens du sang, de la langue et des traditions; non point par le lien politique créé en 1867.
Nous nous intéressons à nos frères de l'Est et de l'Ouest parce qu'ils sont nos frères; non parce qu'ils sont nos concitoyens.
Nous avons certaines relations d'affaires avec les populations anglaises des autres provinces; mais nous n'éprouvons pas pour elles le moindre sentiment fraternel. De même, elles sont parfaitement indifférentes à notre égard, au point de vue national. Les Anglais du Canada ne considèrent pas les Canadiens français comme leurs nationaux; et de notre côté, c'est le même sentiment qui domine encore à leur égard. Ils sont pour nous, et nous sommes pour eux, de simples associés, s'accordant plus ou moins bien. Mais, patriotiquement parlant, nous ne sommes pas plus liés aux Anglais d'Ontario ou du Nouveau-Brunswick qu'aux gens de New York et du Vermont.»
Bonne fête nationale 2014 !
lundi 23 juin 2014
Tocqueville au Québec en 1831: «Il y a ici tous les éléments d'un grand peuple»
La célébration de la St-Jean Baptiste, devenue fête nationale du Québec et des Canadiens français hors Québec, remonte à 1834. Cette période troublée, qui aboutirait quelques années plus tard à la rébellion des Patriotes, n'a pas été observée à l'époque par un grand nombre d'étrangers.
Le sort a voulu que le célèbre philosophe-sociologue français Alexis de Tocqueville, venu aux États-Unis pour étudier les rouages de la démocratie américaine (il signerait en 1833 De la démocratie en Amérique, encore aujourd'hui un manuel de référence en science politique), bifurque vers le Bas-Canada fin août-début septembre 1831 et rapporte, dans une série de lettres, ses commentaires sur la situation sociale et politique le long des rives du Saint-Laurent.
Ces écrits ont été colligés par le chercheur Jacques Vallée en 1973 et publiés sous le titre Tocqueville au Bas-Canada. Tocqueville était sur les rives de la rivière Flint, dans l'État du Michigan, près du village de Saginaw, quand eut lieu, un soir de fin juillet, 1831, une rencontre qui le bouleversa. Voici ce qu'il écrivit le premier août en traversant le lac Huron en bateau à vapeur:
«Au bout de quelques minutes un léger bruit se fit entendre et quelque chose s'approcha du rivage. C'était un canot indien long de dix pieds environ et formé d'un seul arbre. L'homme qui était accroupi au fond de cette fragile embarcation portait le costume et avait toute l'apparence d'un Indien. Il adressa la parole à nos guides qui à son commandement se hâtèrent d'enlever les selles de nos chevaux et de les disposer dans la pirogue,
Informé de l'existence d'un peuple de langue française dans la vallée du Saint-Laurent, il s'y rendit à la fin d'août 1831 et ses propos jettent un éclairage fascinant sur la société de l'époque et sur les rapports entre les Canadiens (les francophones) et les Anglais. Il en tire quelques conclusions qui conservent toute leur pertinence pour le Québec de 2014.
Le sort a voulu que le célèbre philosophe-sociologue français Alexis de Tocqueville, venu aux États-Unis pour étudier les rouages de la démocratie américaine (il signerait en 1833 De la démocratie en Amérique, encore aujourd'hui un manuel de référence en science politique), bifurque vers le Bas-Canada fin août-début septembre 1831 et rapporte, dans une série de lettres, ses commentaires sur la situation sociale et politique le long des rives du Saint-Laurent.
Ces écrits ont été colligés par le chercheur Jacques Vallée en 1973 et publiés sous le titre Tocqueville au Bas-Canada. Tocqueville était sur les rives de la rivière Flint, dans l'État du Michigan, près du village de Saginaw, quand eut lieu, un soir de fin juillet, 1831, une rencontre qui le bouleversa. Voici ce qu'il écrivit le premier août en traversant le lac Huron en bateau à vapeur:
«Au bout de quelques minutes un léger bruit se fit entendre et quelque chose s'approcha du rivage. C'était un canot indien long de dix pieds environ et formé d'un seul arbre. L'homme qui était accroupi au fond de cette fragile embarcation portait le costume et avait toute l'apparence d'un Indien. Il adressa la parole à nos guides qui à son commandement se hâtèrent d'enlever les selles de nos chevaux et de les disposer dans la pirogue,
«Comme je me préparais moi-même à y monter, le prétendu Indien s'avança vers moi, me plaça deux doigts sur l'épaule et me dit avec un accent normand qui me fit tressaillir : « N'allez pas trop vitement, y en a des fois ici qui s'y noyent. » Mon cheval m'aurait adressé la parole que je n'aurais pas, je crois, été plus surpris. J'envisageai celui qui m'avait parlé et dont la figure frappée des premiers rayons de la lune reluisait alors comme une boule de cuivre : « Qui êtes-vous donc, lui dis-je, le français semble être votre langue et vous avez l'air d'un Indien ? » Il me répondit qu'il était un bois-brûlé, c'est-à-dire le fils d'un Canadien et d'une Indienne.
«J'aurai souvent occasion de parler de cette singulière race de métis qui couvre toutes les frontières du Canada et une partie de celles des États-Unis. Pour le moment je ne songeai qu'au plaisir de parler ma langue maternelle. Suivant les conseils de notre compatriote le sauvage, je m'assis au fond du canot et me tins aussi en équilibre qu'il m'était possible. Le cheval entra dans la rivière et se mit à la nage tandis que le Canadien poussait la nacelle de l'aviron, tout en chantant à demi voix sur un vieil air français le couplet suivant dont je ne saisis que les deux premiers vers :
«Entre Paris et Saint-Denis
Il était une fille.»
Informé de l'existence d'un peuple de langue française dans la vallée du Saint-Laurent, il s'y rendit à la fin d'août 1831 et ses propos jettent un éclairage fascinant sur la société de l'époque et sur les rapports entre les Canadiens (les francophones) et les Anglais. Il en tire quelques conclusions qui conservent toute leur pertinence pour le Québec de 2014.
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« Je viens de voir dans le Canada un million de Français braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le haut du commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la société entière. Le peuple conquis, partout où il n'a pas l'immense supériorité numérique, perd peu à peu ses moeurs, sa langue, son caractère national. »
Le texte intégral de «Tocqueville au Bas-Canada» est maintenant disponible en ligne à http://bit.ly/1wnYNlc. C'est une lecture que je recommande fortement.
dimanche 22 juin 2014
Fête nationale 2014 - regards sur l'histoire. Pierre Elliott Trudeau en 1965...
Pierre Elliott Trudeau, historien et prophète? Voici l'analyse que proposait Trudeau père en 1965, avant de devenir chef du Parti libéral du Canada et premier ministre du pays.
Au Canada, « la règle du jeu constitutionnel a été faussée. Tant sur le plan scolaire que sur le plan des droits politiques, les valeurs chères aux Canadiens français ont été un peu partout escamotées, de sorte qu'ils vinrent à se croire chez eux uniquement dans la province de Québec.
« Et pis encore peut-être, là où la constitution était muette, la majorité anglophone profita de son nombre et de sa richesse pour imposer une règle du jeu social où la minorité francophone était constamment humiliée. Dans le fonctionnarisme fédéral, par exemple, et dans les forces armées, le Canadien français partait avec un handicap énorme, quand il n'était pas tout bonnement écrasé au départ. Il en alla de même dans la finance, les affaires, et à tous les niveaux de l'industrie. C'est ainsi que dans la province de Québec elle-même, depuis le rang de contremaître jusqu'à celui de président de banque, la langue anglaise devint la langue de commandement. »
........
Faute d'un « combat égal », « il se développera chez nous une mentalité d'état de siège, et nous nous replierons sur le Québec où nous pourrons le mieux soutenir un tel siège. Autrement dit, les Canadiens français risquent d'être amenés par le «nationalisme» canadien-anglais à faire évoluer le Québec vers la position d'État national et - tôt ou tard - indépendant. »
Pierre Elliott Trudeau
en 1965.
Extrait du livre « Le fédéralisme et la société canadienne-française »
Éditions HMH, 1967.
jeudi 19 juin 2014
Réponse de Mme Tina Desabrais, de l'ACFO de Prescott-Russell
Voici l'excellent commentaire reçu de Mme Tina Desabrais, en réponse à mon blogue précédent sur l'ACFO de Prescott-Russell et le bilinguisme. La longueur du texte ne permet pas de le présenter à la fin du mien (http://bit.ly/1lC2HVA). Je le propose donc à titre de texte de blogue autonome. J'invite tous et toutes à la lire. Merci.
Bonjour M. Allard,
Wow... Quelle belle façon
de se faire accueillir dans un nouveau mandat! Mandat que j’ai accepté
d’exercer bénévolement, par amour et engagement pour la francophonie... Je suis
ravie qu’un de mes collègues m’ait fait part de votre texte ; ceci me permet
d’engager un dialogue avec vous. Un dialogue, dis-je bien, car ce type
d’attaque ne correspond pas à mes valeurs et mes façons de faire (je dois être
trop « polie »), bien que je sois très capable d’en mener une, d’où l’origine
de l’expression « Une main de fer dans un gant de velours ».
Je vous demanderais d’abord
de peser vos mots. « L’ACFO n’a pas à promouvoir l’anglais... ». C’est fort.
Très fort. C’est sans doute par déformation professionnelle que vous avez
choisi ce titre, car tout bon journaliste se doit d’attirer l’attention du
lecteur. Bien, bravo, car cela a fonctionné. Mais ce titre est-il représentatif
de mes intentions, voire de la réalité? Serait-il exagéré, par pur désir de
sensationnalisme ? Ensuite, votre blogue présente un gros logo de la Ville de
Hawkesbury. Auriez-vous oublié que l’ACFO PR représente Prescott et Russell
dans son entier, et non seulement Hawkesbury? Cela a une influence sur
plusieurs facteurs et plusieurs décisions...
Je vous remercie des
informations que vous nous avez transmises au sujet de l’Est ontarien, en
matière de dynamique linguistique, car cela a peut-être été éducatif pour
certains de vos lecteurs. Je ne les résumerai pas ici et je n’y reviendrai pas,
car je dois vous affirmer que, pour ma part, je n’ai aucun besoin d’être
renseignée à ce sujet ; surtout pas de façon aussi superficielle. Comme vous le
dite, je suis originaire de Hawkesbury et enseignante de français à La Cité. Je
me retiens de vous faire parvenir mon CV pour vous démontrer à quel point je
suis, justement, renseignée au sujet de la francophonie de l’Est ontarien,
voire de la francophonie en Ontario, au Canada et ailleurs dans le monde. Non
seulement suis- je renseignée, je suis aussi très impliquée dans notre
francophonie.
Le sujet de l’affichage
bilingue est, certes, un sujet très délicat. J’en étais consciente avant d’en
parler. Par ailleurs, c’est un sujet parmi tant d’autres que j’ai abordés avec
le journaliste Samuel Blais-Gauthier. Je comprends que vous ayez des limites
d’espace, à titre de journalistes, donc je n’ai pas fait de cas lorsqu’il a
écrit que j’allais faire de l’affichage bilingue une priorité. C’est
effectivement un de mes objectifs, mais parmi tant d’autres, dois-je répéter.
Et n’allez pas croire que je vais me lancer dans cette histoire les yeux
fermés, par simple conviction personnelle. Je compte d’abord m’entretenir avec
les quatre autres municipalités qui ont adopté un tel règlement à savoir quelle
est leur réalité de vie linguistique depuis. Bien que tout ne soit pas parfait
dans leur coin, cela a sans doute apporté des éléments positifs.
Ceci dit, expliquez-moi en
quoi est-ce que demander de traduire des documents municipaux en français vient
encourager l'anglais? Je voudrais aussi sonder le reste de la population, qui
n’est pas encore soumise à ce règlement, à ce sujet. Je discute également, en
ce moment, avec un chercheur de l’Université de Moncton afin de faire une étude
comparative Hawkesbury-Dieppe. Et comme me le suggérait un collègue, on
pourrait aussi ouvrir la porte, dans le débat sur l'affichage, à un règlement
qui promeut la présence du français plutôt que le bilinguisme. Je ne suis pas
du tout en désaccord avec cela, bien au contraire. Ceci dit, rien n’est coulé
dans le béton, donc rien n’est prévu pour demain. Ce type de changement ne se
fait pas en claquant des doigts ; il nécessite une réflexion sérieuse. De votre
côté, si vous avez des solutions, sur le plan juridique et autres, je vous
invite à nous les partager, car ces enjeux sont de grande envergure et ont un
impact sur la vie quotidienne des gens. Ceci dit, mon point de vue sur une
politique de bilinguisme est qu’elle ne veut pas favoriser l’égalité de
l’anglais, mais l’égalité, point ! Il faut faire attention à comment l’on
interprète les choses. Mais bon, comme on le dit communément : Parlez-en en
bien, parlez-en en mal, mais parlez-en ! Cette approche ne met pas de côté le
fait d’affirmer, par toutes sortes de moyens (activités, revendications,
politiques, etc.), le visage des communautés francophones. « Un n’empêche pas
l’autre », comme on dit, une fois de plus, communément.
Croyez-vous que je n’ai pas
de pincement au cœur, en songeant à cette approche, par rapport aux commerçants
qui affichent encore uniquement en français ? Croyez-vous que je ne me sens
moi-même pas déchirée dans cette histoire ? Croyez-vous que je ne préférerais
pas, moi aussi, porter des œillères et me dire qu’Hawkesbury et ses environs
sont à l’abri de l’assimilation ? Si j’ai abordé le sujet, c’est parce que oui,
je le répète, l’assimilation est un phénomène pernicieux, et je dirais même
insidieux. Comme dit dans l’article de SBG, j’ai vu et entendu, de mes propres
yeux et oreilles, ma région s’angliciser. Je ne souhaite pas m’incarner en
diseuse de bonne aventure, mais je suis sous l’impression que d’ici 10, 15, 20
ans, le français sera au second rang dans notre région si nous ne faisons rien
présentement pour lui assurer la place qui lui revient et qu’il mérite.
Regardons tout simplement Ottawa, Orléans, puis Rockland, pour se rapprocher de
nous. Regardons même Montréal (qui est sous la Loi 101!) et ses commerçants
qui, de plus en plus, desservent et affichent uniquement en anglais – au risque
de se faire « pogner ». Nous ne sommes pas sous une coupe de verre ni sur une
île perdue au beau milieu de nulle part pour même rêver que le contexte
sociolinguistique, voire le phénomène de la mondialisation et, avec elle, les
grandes chaînes anglophones qui poussent comme de la mauvaise herbe, ne nous
atteindront jamais. C’est en fait déjà commencé. Au fait, par simple curiosité,
quand avez-vous séjourné dans la région récemment? Je dis bien « séjourné » et
non pas seulement y avoir été de passage.
Je cherche donc uniquement
à être proactive et prévoyante. C’est ce que j’entends par voir la forêt plutôt
que l’arbre (expliqué de façon bien simple, car je pourrais m’étendre sur trois
autres pages à ce sujet).
Au risque de me répéter, il
y a plusieurs facteurs à considérer et l'affichage n'est qu'un des sujets que
j'ai abordés avec SBG. Il faut aussi faire attention de ne pas mélanger les
pommes et les bananes (je fais référence à votre expérience scolaire, etc.).
Cela est un contexte unique en soi. Jamais je ne serai d'accord avec le fait
d’avoir des écoles bilingues (comme la candidate conservatrice dans l'Est
ontarien le proposait pour le Collège d'Alfred...), car l'histoire nous a bel
et bien démontré qu'il s'agissait de foyers d'assimilation. Vous vous adressez
à quelqu’un qui présente à ses étudiants, année après année, le documentaire De
la coupe aux lèvres. La lutte pour les écoles de langue française de l’Ontario
(produite en 2000 par l’émission Panorama de TFO). Vous vous adressez également
à quelqu'un qui s’indigne du réaménagement des cours de français (réduction de
50 %) dans une institution unilingue francophone (nous avons eu une discussion
téléphonique, il n’y a pas si longtemps, vous et moi, à ce sujet, au cas où
vous l’auriez oublié).
Pour terminer, le rôle de
l'ACFO est effectivement de promouvoir la langue française. Et cela, jamais je
ne le perdrai de vue. Je constate seulement que, malheureusement, un autre rôle
s’impose peut-être,
petit à petit, soit celui
de la prévention. Il faut penser aux générations qui nous suivent et la réalité
dans laquelle ils vivent (technologie, etc.). Il faut instaurer des balises. Il
faut sensibiliser. Je ne fais que penser à un de mes anciens étudiants qui,
récemment, en réaction à un commentaire que j’avais fait sur Facebook par
rapport au fait qu’à quatre reprises, dans l’espace d’un voyage, je n’avais pas
pu recevoir de service en français de la part d’Air Canada, m’a répondu (et je
cite) : « Tu parles pas Anglais? Tu viens d'Hawkesbury! ». Oui, je parle
anglais. Nul besoin de vous expliquer – je crois – que là n’est pas la
question... Voyez-vous donc la réalité dans laquelle nous vivons ? Et ce qui
nous attend si nous ne revendiquons pas une égalité ? Ceci ne se limite pas à
mon étudiant, mais aux francophones qui, d’ordre général, sont, comme vous le
dites, « polis ». La population francophone de l’Est ontarien, aussi
majoritaire soit-elle, terminera-t-elle par se dire : « Bof ! Nous parlons
anglais. C’est quoi le problème ? ». Si les citoyens de cette même population
ont un règlement sur lequel s’appuyer pour faire valoir l'affichage et/ou les
services en français, est-ce que cela risquerait d’inciter certains « branleux
» (pour reprendre une expression du documentaire de Panorama) d’exiger leurs
services en français ? L’avenir le dira peut-être, mais je suis sous
l’impression que oui.
Malgré tout, vous savez
quoi ? Cette discussion me réjouit, car cela témoigne qu’il y a une ouverture
au débat, ce qui veut dire que nous sommes vivants, vibrants et engagés. Comme
je suis « polie », plutôt que d’attaquer vos idées publiquement, je vous invite
à prendre le café afin de clarifier et préciser certaines choses. De plus, si
cette cause vous tient tant à cœur, au point d’en faire un article de blog, je
vous invite à contribuer et à m’accompagner dans ce défi. Votre expérience en
la matière sera sans aucun doute bien accueillie, à la fois par le CA et par la
communauté.
Bien à vous,
Tina Desabrais, Ph.D.
Présidente de l’ACFO PR
L'ACFO n'a pas à promouvoir l'anglais...
Le rôle d'un organisme comme l'ACFO, c'est de défendre les Franco-Ontariens et de faire la promotion de la langue française. Faire campagne pour le bilinguisme dans l'affichage commercial, c'est lutter pour la présence du français bien sûr, mais c'est aussi militer en faveur d'une présence égale de l'anglais, langue dominante qui n'a nullement besoin de l'aide des francophones pour s'imposer, même dans les rares régions ontariennes (dont Prescott-Russell) où les francophones forment une nette majorité.
Au cours du dernier siècle, le bilinguisme a été un véritable fléau pour les Franco-Ontariens. Il a fallu de longues années de revendications pour finalement pouvoir se débarrasser des écoles bilingues au primaire et au secondaire, véritables foyers d'assimilation, à la fin des années 1960. Les Franco-Ontariens ont dû attendre quelques autres décennies de plus pour obtenir des collèges de langue française et luttent toujours, en 2014, pour la création d'une université bien à eux. Pendant ce temps, les Anglo-Québécois ont bénéficié d'un réseau complet de langue anglaise depuis la Confédération!
Dans une province déjà massivement anglophone, l'effet combiné du règlement 17 (de 1912 à 1927), puis de l'absence d'un réseau d'écoles primaires et secondaires authentiquement francophones pendant quatre autres décennies, a fait de l'immense majorité des Franco-Ontariens des «bilingues». Le malheur, c'est qu'en situation minoritaire, et encore plus dans un environnement souvent hostile, voire raciste, le bilinguisme n'est souvent que l'étape de quelques générations vers l'unilinguisme anglais.
Dans mon ancien quartier francophone d'Ottawa, à la fin des années 1950, il y avait deux écoles franco-ontariennes primaires bilingues… Je me souviens qu'en 8e année, la dernière année du primaire, l'enseignement se faisait en français le matin et en anglais l'après-midi (ou vice-versa, peu importe). Au secondaire, on avait le choix entre quelques écoles privées bilingues (enseignement encore une fois, moitié-moitié), où les parents devaient payer des frais de scolarité appréciables, et les écoles publiques de langue anglaise, gratuites. Je vivais dans un quartier modeste, et la grande majorité des jeunes francophones se sont retrouvés, après le primaire, à Fisher Park High School… Vous devinez facilement la suite…
Les statistiques des recensements fédéraux, depuis plus d'un demi-siècle, racontent en chiffres crus l'accélération de l'assimilation des minorités francophones hors-Québec, y compris les Franco-Ontariens… et même l'assimilation de Québécois francophones dans certaines régions de l'Outaouais et de l'ouest de la métropole. Il existe une corrélation directe entre le taux de bilinguisme et l'assimilation. Plus la proportion de francophones bilingues est élevée, plus il y a de transferts linguistiques vers l'anglais d'une génération à l'autre.
L'Assemblée de la Francophonie de l'Ontario, et les régionales de l'ancienne ACFO savent quelle langue est menacée en Ontario, et ce n'est pas l'anglais. Dans les écoles, aujourd'hui, on tente d'assurer un milieu francophone homogène pour favoriser une construction identitaire franco-ontarienne. Cela ne passe surtout pas par une valorisation de l'anglais. La société ontarienne impose déjà l'anglais comme langue commune.
L'obtention (années 1980) du droit constitutionnel à la gestion scolaire par les francophones hors-Québec leur a permis d'agir avec vigueur en éducation. Le problème est bien plus complexe quand vient le temps de créer des milieux francophones à l'extérieur des écoles. Les quartiers urbains francophones se sont presque tous effrités depuis les années 1960… tant à Ottawa qu'à Cornwall, Welland ou Sudbury. Il ne reste aujourd'hui des communautés à majorité française que dans le secteur de Prescott-Russell et dans certains coins du Nord ontarien.
L'objectif doit être d'affirmer - dans la mesure du possible - le visage francophone de ces communautés, et non l'égalité de l'anglais via des politiques de bilinguisme. S'il faut absolument intervenir par voie de règlement municipal pour protéger l'affichage commercial en français, alors qu'on ne vise que l'affichage en français. Qu'à Hawkesbury, par exemple, où 80% de la population est francophone et où la moitié du 20% anglophone comprend le français, on demande au conseil municipal d'obliger les commerces à s'assurer que le français occupe un espace au moins aussi important que l'anglais dans leur affichage. Sans mentionner d'obligation pour l'anglais… ce qui permettrait aux commerces qui ne veulent qu'afficher en français de le faire…
L'ACFO pourrait s'inspirer de la dilution libérale de la Loi 101 au Québec. Celle-ci permet la présence de l'anglais dans l'affichage commercial, mais oblige les entreprises à accorder au français une place prépondérante. La justification est la même que dans l'Est et le Nord ontarien. L'obligation vise à protéger la langue la plus menacée, et dans les deux cas, au Québec comme en Ontario, la langue en danger, c'est le français. Mme Desabrais rappelle qu'il faut voir la forêt plutôt que l'arbre. Justement, ici, la forêt, c'est l'effritement du caractère francophone des derniers bastions franco-ontariens.
Le recensement de 2011 indique clairement un taux d'assimilation inquiétant des Franco-Ontariens même dans les municipalités où ils restent majoritaires. Dans «La Nation» (entre Ottawa et Hawkesbury), plus de deux tiers des 11 540 habitants se disent de langue maternelle française, mais seulement 61% de la population dit avoir le français comme langue d'usage à la maison (en baisse de près de 5% par rapport au recensement de 2006). Et le plus récent recensement nous informe que la majorité des 3000 et quelque anglophones de cette municipalité restent unilingues anglais, alors que près de 80% des francophones sont bilingues… Est-il normal qu'il y ait deux fois plus d'unilingues anglophones que d'unilingues francophones dans une municipalité comme La Nation?
À Hawkesbury, la situation des francophones est nettement meilleure. Les parlant français forment près de 80% de la population. Sur un peu plus de 10 000 habitants, moins de 1000 sont unilingues anglais, alors qu'environ 2400 Franco-Ontariens ne connaissent que le français. Il existe un taux d'assimilation perceptible, mais pour le moment marginal. La moitié des anglophones comprennent le français, pendant que près de 70% des francophones sont bilingues. S'il y a une localité de l'Est ontarien où l'ACFO devrait encourager la francisation (et non la bilinguisation) du visage commercial, c'est bien Hawkesbury.
Les Franco-Ontarierns ont toujours eu tendance à être trop polis dans la promotion de leur langue et leur culture. Ils n'ont pas souvent eu droit à la même politesse en retour. L'ACFO de Prescott-Russell (comme toutes les ACFO) doit bien identifier la cible. Et si les anglophones rouspètent, tant pis. On est habitués...
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