mercredi 11 juin 2014

Alerte! Bébés bernaches sous la voiture!


La concentration de bernaches autour de l'étang qui avoisine l'édifice des Archives publiques du Canada, sur la montée Paiement, à Gatineau, a parfois des conséquences inattendues. Surtout en juin, le mois où naissent les petits. De toute évidence, certains bébés bernaches ne savent pas que s'aventurer sur un boulevard à quatre voies peut être bien plus dangereux que le gazon et les trottoirs adjacents… et certains parents bernaches (ces oiseaux qui volent en forme de «V») ne surveillent pas leurs canetons…

Ce matin, en sortant du stationnement du Home Depot pour virer sur Paiement au feu de circulation (à un coin de rue de l'édifice des Archives), j'ai été surpris de voir les autos zigzaguer devant moi sur le boulevard. Arrêté devant un feu rouge, je scrutais ce curieux manège quand j'en ai vu la cause. Deux bébés bernaches en plein milieu de l'intersection, que les automobilistes essayaient tant bien que mal d'éviter…

Au feu vert, je n'osais pas m'avancer, de peur d'écraser ces mignons petits canards. Les conducteurs des voitures derrière moi s'impatientaient, et l'un d'eux m'a doublé à droite pour m'interpeller. Je lui ai montré les mini-bernaches et tout à coup, lui aussi a figé… Pendant ce temps, le feu vire au rouge de nouveau et dans un élan de survie, les deux canetons fuient le boulevard en ma direction et disparaissent… Regards dans toutes les directions… où diable sont-ils?

Une seule façon de savoir. Je sors de l'auto et jette un coup d'oeil autour de mes pneus, puis aux abords des autres voitures, puis au gazon… Rien… Il faut en avoir le coeur net… Le feu est redevenu vert (les autres conducteurs sont écarlates…) et me voilà à quatre pattes, étendu au sol, dans la rue devant ma voiture pour mieux examiner ce qui pourrait se trouver sous mon véhicule… et les deux bernaches miniatures sont effectivement là, à peu près sous le siège arrière de la voiture…

Là d'autres conducteurs sortent de leur véhicule pour voir c'est qui cet homme étrange qui regarde partout et s'étend par terre devant son «char»… Je leur explique l'histoire des petits canards et en voilà d'autres qui regardent sous ma voiture… Le feu est passé de nouveau au rouge, puis encore au vert… Pas moyen de convaincre les petits lascars de sortir de là, je dois avancer de quelques centimètres, vérifier pour m'assurer qu'ils sont toujours en vie, avancer encore de quelques centimètres, etc…

Finalement, voilà les bernaches miniatures, derrière ma voiture cette fois, qui filent enfin sur le gazon avoisinant… Quelle aventure… Peut-on suggérer aux Archives ou à la Ville de Gatineau d'engager un gardien de petites bernaches, ou d'installer, comme pour les chevreuils, les orignaux et les tortues, un panneau avertissant les automobilistes de guetter les bébés bernaches en juin? Juste de penser que j'aurais pu rouler sur une de ces petites créatures me fait frémir…

Pour les prochaines semaines, je vais tâcher de passer ailleurs...

Vous souvenez-vous du 29 octobre 1971 ?

                 La page 3 du Journal de Montréal du 30 octobre 1971

À la fin d'octobre 1971, les employés de La Presse étaient lock-outés par leur propriétaire, Power Corporation. Les journalistes craignaient la fermeture définitive du quotidien, un front intersyndical avait été formé et un appel à manifester avait été lancé pour le 29 octobre, appel qui fut maintenu en dépit d'une interdiction de toute manifestation dans le Vieux Montréal par les autorités de la ville.

Les principaux enjeux étaient ceux-là même qui reviennent aujourd'hui avec encore plus d'acuité : les changements technologiques et la rentabilité des entreprises de presse!

Désireux d'appuyer les collègues montréalais et inquiet pour l'avenir de La Presse, je me suis rendu à Montréal avec un confrère du quotidien Le Droit (alors propriété des Oblats de Marie Immaculée), Normand Dugas. Nous étions tous deux membres de l'exécutif du syndicat des journalistes du Droit, affilié à la CSN. Je n'avais que 25 ans et c'était ma première participation à une «grande» manifestation dans la métropole. Nous savions que le climat était volatile à Montréal, un an seulement après la crise d'octobre 1970, mais la solidarité l'emportait sur la prudence…

C'était une soirée chaude pour un 29 octobre, le mercure ayant grimpé aux alentours de 20 degrés durant la journée. Ce devait être une soirée chaude sur tous les plans. Les souvenirs se bousculent dans ma mémoire, mais je revois cette immense masse de plus de 10 000 personnes se mettant en branle et arrivant aux abords de la rue St-Denis et Craig (maintenant Saint-Antoine). La foule était bruyante mais tout se déroulait pacifiquement jusque là.

Tout à coup, on aperçoit une bousculade près des cordons policiers qui bloquaient la progression de la manifestation. On n'a jamais su comment la violence avait éclaté. Les bruits couraient autour de nous que des policiers déguisés en manifestants avaient provoqué l'émeute, alors que les autorités ont blâmé des éléments violents dans la manif. Quoiqu'il en soit, ce fut un matraquage en règle de tout ce qui bougeait. Bilan: un mort (femme victime d'une crise d'asthme) et plus de 300 blessés y compris des dizaines de policiers!

Il me semble encore entendre les motos, ainsi que les hélicoptères survolant le quartier autour du carré Viger et paraissant diriger les assauts policiers. Où nous étions, les manifestants étaient encerclés par les forces de l'ordre et ne pouvaient échapper au piège tendu. Dès que nous tentions de quitter les lieux (et c'est ce que nous voulions faire, étant venus manifester pacifiquement), les policiers nous refoulaient vers le centre pour mieux taper… Il y a sans doute eu des débordements et du vandalisme provenant d'éléments plus radicaux qui s'infiltrent toujours dans ce genre de manif, mais d'où nous étions, au coeur de l'attroupement, la seule menace venait des coups de matraque sans discrimination.

On ne pensait plus s'en sortir quand une brèche s'est ouverte entre quelques édifices et nous avons pu monter St-Denis vers Sherbrooke et le secteur des restaurants plus au nord, toujours pourchassés par des policiers même si nous n'avions rien fait. Nous avons finalement réussi à nous attabler à un resto sur St-Denis et à être servis. Mais bien d'autres voulaient faire de même et le restaurant était bondé de gens debout attendant qu'une place se libère. Et voilà que des policiers entrent dans l'établissement et y évincent tous les clients non servis… avec la suite que l'on devine sur le trottoir et dans la rue…

Après notre «collation» imprévue, nous estimant chanceux d'avoir échappé aux matraques et aux paniers à salade, nous sommes sortis sur St-Denis pour retourner à la voiture garée quelque part dans le secteur. Arrêté sur le trottoir devant un feu rouge, je sens tout à coup un coup de bâton dans mon dos. Un groupe de policiers m'interpelle: «T'as jamais brûlé un feu rouge?», me demande l'un d'eux. Je réponds prudemment que non et aussitôt, il me projette violemment dans la rue achalandée… Si une ambulance n'avait pas interrompu le flot de voitures, j'aurais pu être blessé ou pire…

Nous sommes finalement revenus sains et saufs à la salle des nouvelles du Droit, au centre-ville d'Ottawa, satisfaits d'avoir participé à un mouvement d'entraide et de solidarité parce que les enjeux professionnels et syndicaux en valaient le coup. Le fait que nous ne connaissions pas personnellement les collègues de La Presse, autre que par d'occasionnelles rencontres à la CSN, était sans importance. Même si Paul Desmarais, président de Power, n'avait pas officiellement donné d'indication de fermeture, les employés du quotidien montréalais croyaient leur journal menacé… Cela suffisait pour nous.


                                  À la une du Devoir du 30 octobre 1971
                  
Et nous n'étions pas seuls. Plusieurs journalistes d'autres quotidiens régionaux du Québec se sont eux aussi rendus à Montréal pour appuyer leurs camarades par cette chaude soirée d'octobre. Quelques mois plus tard, l'intersyndicale gagnait son combat contre Power Corporation et La Presse reprenait sa place sur l'échiquier médiatique de la métropole.

Quarante et quelques années après, en mai 2014, les fils de Paul Desmarais annoncent la disparition éventuelle des quotidiens régionaux et prévoient l'abandon de la version imprimée de La Presse. Cette fois, ce ne sont pas des rumeurs ou des craintes, mais des déclarations très officielles des propriétaires.

Ce qu'il restera des quotidiens régionaux n'est pas clair, mais selon le scénario actuel le plus probable, ils seront intégrés (tablettés?) à La Presse+. En 2014, devant cette menace très réelle à l'information régionale et aux journaux imprimés, il n'y a pas de mouvement structuré pour sauver les quotidiens hors-Montréal, pas d'intersyndicale, pas d'appel à manifester, pas d'alerte lancée par les syndicats des salles de rédaction… Seule la FPJQ s'agite...

Pour avoir réclamé un débat public et questionné les agissements de l'empire, j'ai été promptement limogé comme éditorialiste invité au Droit (aujourd'hui propriété de Gesca/Power). Et personne, dans l'empire, ne s'est avancé pour affirmer le droit à la liberté d'expression. Les anciennes solidarités se seraient-elles effritées au fil des décennies? En tout ça  les temps ont bien changé depuis octobre 1971...

À mes ex-collègues de La Presse, je dis: salut et bonne chance. Je voulais simplement rappeler qu'il y a longtemps, ce 29 octobre 1971 devenu mémorable, j'étais là (comme bien d'autres journalistes de la presse régionale). Et que je ne le regrette pas.





lundi 9 juin 2014

Des regrets? Non… et oui...

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Il y a 45 ans jour pour jour, le lundi 9 juin 1969, j'entreprenais ma carrière de journaliste au quotidien Le Droit.
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Le jour même de mon renvoi de l'équipe éditoriale (vendredi 30 mai) du quotidien Le Droit, Andrée Poulin, auteure et ancienne collègue de la salle de rédaction du Droit, m'écrivait sur Facebook: «J'espère, Pierre, que tu ne regrettes pas d'avoir dit haut et fort tes opinions. Mais c'est un prix cher à payer…» Et moi, de lui répondre, sans hésitation: «Je ne regrette rien.» Une dizaine de jours plus tard, ma réponse serait sans doute différente…

Je ne regrette pas - mais pas du tout - d'avoir signé et mis en ligne, le 19 mai, le texte qui m'a valu la porte, intitulé Le silence assourdissant des salles de rédaction (voir http://bit.ly/S9UxqL). Je l'ai relu attentivement en fin de semaine, et plus que jamais, je suis convaincu que les enjeux soulevés (l'avenir du Droit et des autres quotidiens régionaux de Gesca, le droit du public à l'information, le droit et le devoir de s'exprimer, la disparition de l'imprimé, l'évolution du lectorat et le silence des salles de rédaction) méritent un débat immédiat, voire urgent.

Et s'il est vrai que la liberté d'expression peut coûter cher, le prix de se taire risque cette fois d'être bien plus élevé. Le silence actuel finira par atrophier les consciences et pourrir le climat dans les salles de nouvelles. Et ce silence sera interprété par le public - à tort ou à raison - comme un consentement. Un jour, quand il sera trop tard, ces silences auront fait de nous des complices.

Censure et/ou autocensure...

J'ai cependant quelques regrets. En dépit d'une flambée fascinante de quelques jours dans les médias sociaux (Twitter, Facebook) et de l'intérêt fort apprécié d'autres médias (Le Devoir, Journal de Montréal, Journal de Québec, hebdos Transcontinental, Radio-Canada, TVA, 104,7FM en Outaouais, etc.), rien n'a été publié (sur les enjeux soulevés) dans mon quotidien, Le Droit, depuis le texte de la mi-mai où André Desmarais, coprésident de Power Corporation annonçait la disparition éventuelle des quotidiens régionaux de Gesca et de la version imprimée de La Presse. Et c'est le silence total dans tous les quotidiens du réseau sur cette affaire depuis mon renvoi du 30 mai. Cette mixture toxique de censure et d'autocensure déçoit, dans des quotidiens qui ont fréquemment dénoncé la culture du silence ailleurs.

Liberté d'expression?

Mon plus grand regret reste l'officiel silence - toujours assourdissant - des salles de rédaction. Je ne me fais pas d'illusion. Ma défense de l'imprimé ne trouvera pas une légion d'adeptes au sein de la jeune génération de journalistes. Et je peux concevoir que l'on croie, dans les directions syndicales, que la défense de l'avenir des quotidiens passe pour le moment par des négociations hors de l'arène publique. Mais on était, il me semble, en droit d'espérer (même pour un collaborateur, pigiste) que les syndicats de travailleurs et travailleuses de l'information défendent tout au moins le droit individuel à la liberté d'expression dans une situation qui touche l'ensemble de la profession et l'ensemble de la société. Mais c'est toujours le silence, du moins jusqu'à maintenant... Seule la FPJQ régionale est intervenue.

Et le public lecteur?

Je regrette aussi le silence apparent (peut-être se passe-t-il des choses en coulisses) du public de la région, des représentants élus, ainsi que des nombreux organismes des collectivités outaouaises et franco-ontariennes pour qui le sort du Droit et de l'information régionale devrait être une préoccupation de premier plan. Que faut-il penser quand un coprésident de Power annonce la disparition du Droit (ou, au mieux, son intégration à une tablette montréalaise), quand un éditorialiste qui proteste et demande que la question soit débattue en public est renvoyé, et quand les pages du quotidien sont fermées aux réactions qui ont suivi son renvoi? N'est-on pas en droit d'attendre qu'au moins quelques boucliers officiels se lèvent, sur les deux rives de l'Outaouais? Qu'aurait fait Montfort en 1997 sans Le Droit?

La suite?

Ma crainte qui, je l'espère, ne deviendra pas un jour un regret, c'est que trop de membres de notre profession/métier - et de citoyens - ne s'enlisent dans l'aride bourbier du fatalisme, et dans l'inertie qui en résulte. J'aime croire, cependant, que les braises d'une saine et féconde rébellion couvent toujours dans les salles de rédaction de nos empires médiatiques. La suite? La suite? …..











mercredi 4 juin 2014

Bravo à la FPJQ-Outaouais!

Cinq jours après mon renvoi de l'équipe éditoriale du Droit, pour les raisons que j'ai clairement indiquées et non pour les motifs ficelés après coup, à toute vapeur, par la direction, un bon débat semble amorcé sur les enjeux que j'ai soulevés le 19 mai (http://bit.ly/S9UxqL). La publication de textes et de chroniques dans différents journaux, ainsi qu'à la radio et à la télé, a engendré des milliers d'échanges et commentaires dans les médias sociaux et sur les sites Web de certains médias. Mais pour le moment, c'est encore le silence total dans les pages des quotidiens du réseau Gesca, y compris Le Droit, et dans de nombreux organismes qui devraient se préoccuper de l'existence de ces médias dans leurs régions, y compris l'Outaouais et l'Ontario français.

Rendons alors à César ce qui lui revient. Un immense bravo à la section outaouaise de la FPJQ, qui a été le seul organisme régional à prendre publiquement position dans une situation qui comporte pourtant plusieurs enjeux fondamentaux : l'existence des quotidiens régionaux de Gesca, et notamment celle du Droit; l'avenir de l'information sur papier; l'évolution du numérique et ses conséquences pour les salles de rédaction; les causes (et les solutions) du déclin de la lecture; l'information comme assise de la démocratie et droit fondamental inscrit dans la constitution; la liberté d'expression au sein des entreprises de presse, y compris au Droit; et, depuis le début de cette «affaire», la censure ou autocensure au sein des quotidiens de Gesca y compris Le Droit.

J'applaudis les efforts et le courage de la section régionale de la FPJQ qui, après étude et enquête, a conclu :
* que les artisans de l'information ont le droit de se prononcer sur l'avenir de leur média et de leur métier;
* que la version du renvoi, telle que présentée par l'éditeur du Droit, est peu crédible;
* qu'il est normal que les journalistes s'interrogent sur l'avenir de l'information régionale;
* qu'il est impératif de préserver la diversité des sources d'information; et
* que Gesca a un devoir d'alimenter le débat sur l'avenir de ses journaux régionaux, pas de le restreindre.

Cette position a été rendue publique le lundi 2 juin par la FPJQ-Outaouais et reprise, en l'assumant comme sienne, par la FPJQ nationale sur son site Web le lendemain (http://bit.ly/TepLNX). La déclaration a été largement commentée dans les médias sociaux et diffusée/publiée dans d'autres médias imprimés et électroniques - mais pas chez le principal intéressé, Le Droit. Le quotidien avait d'ailleurs, après l'intervention d'André Desmarais sur la disparition attendue des quotidiens régionaux, celle-là même qui avait précipité mon texte de blogue du 19 mai, refusé de publier le communiqué des trois syndicats des employés du Droit (qui lui aussi, avait été repris dans d'autres médias).

La position prise par la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal sur mon renvoi, fort appréciée, a aussi fait des vagues médiatiques, mais pas au sein des quotidiens de Gesca. Et s'il y a eu des lettres de lecteurs concernant l'avenir de la page éditoriale et le sort du journal Le Droit depuis l'an dernier, et en particulier depuis la fin de semaine, rien n'a été publié à ma connaissance. Si cette tendance lourde au silence se maintient, j'espère que la FPJQ - régionale et nationale - saura de nouveau intervenir, tout au moins pour protester contre la non-publication au Droit de sa propre prise de position publique.

J'espère qu'on me permettra enfin d'apporter certaines clarifications qui, selon moi, s'imposent après lecture attentive de la déclaration de la FPJQ, clarifications qui ne ternissent en rien toute l'estime que j'ai pour la prise de position de mes collègues :

* Je ne crois pas avoir critiqué mon employeur. Mon employeur était Le Droit et mon texte de blogue du 19 mai (Le silence assourdissant des salles de rédaction) se voulait une ardente déclaration de loyauté au Droit. J'avoue avoir critiqué Gesca et Power Corporation, supérieurs hiérarchiques du Droit.
* La FPJQ juge «sévère» la sanction à mon endroit. J'espère ne pas devoir comprendre qu'une sanction moins «sévère» aurait été justifiée. Je continue d'affirmer, dans cette affaire, mon droit à la liberté d'expression (ce qui semble aussi être le principe défendu par la FPJQ).
* La confusion des genres. Je crois qu'il faudrait ici tenir compte de la différence entre l'éditorialiste à temps plein, qui consacre à cette fonction l'essentiel de ses quarts de travail, et les éditorialistes invités, qui occupent la majorité de leurs journées ailleurs qu'au Droit. Pour ce qui est de clarifier la politique sur les blogues, je suis d'accord avec la FPJQ. Encore faudrait-il que Le Droit nous informe du contenu de cette politique.

Malheureusement pour la FPJQ, son intervention éclairée dans ce dossier n'a pas rejoint une grande partie du public qui aurait pu en bénéficier, parce que les pages du seul quotidien de langue française de la région lui ont été fermées. Un jour, si ce quotidien disparaît, tous seront dans le bateau de la FPJQ…










Commémorer le 6 juin 1944. Leur nom vit pour les générations.



Au Centre «Juno Beach», à Courseulles-sur-Mer, en France, à quelques pas de la plage où les forces canadiennes débarquèrent le matin du 6 juin 1944, les gens peuvent visionner un film intitulé Dans leurs pas. Dans les dernières images du court métrage, une famille marche sur la plage Juno, entourée d'esprits de soldats qui y ont perdu la vie il y a 70 ans. La scène est émouvante, surtout si l'on vient d'arpenter la plage sablonneuse du Jour J, qui se prolonge à perte de vue d'ouest en est, entre les eaux grises de la Manche et les talus où se terraient les troupes allemandes.


                La plage Juno, au centre du secteur britannique

J'y suis allé avec mon épouse à la fin de septembre, l'an dernier, et on ne peut s'empêcher, au milieu de la plage - se tournant vers la mer, puis vers la pente qui mène à l'intérieur des terres - de penser à ces jeunes soldats qui devaient sauter des péniches de débarquement et franchir quelques centaines de mètres de sable, à découvert, sous le feu des mitrailleuses ennemies. Et Juno n'était pas la pire. Imaginez l'angoisse sur la plage américaine Omaha, où 90% des soldats de la première vague d'assaut ont été fauchés - tués ou blessés - avant de pouvoir se mettre à l'abri du feu nourri qui les attendait…



Au joli cimetière canadien près du hameau de Reviers, en plein champ (c'est d'ailleurs difficile à trouver), à quelques kilomètres de la plage Juno, plus de 2000 tombes sont alignées dans un décor fleuri et impeccablement entretenu. On y voit sur chaque monument le nom du soldat, son régiment, la date de sa mort et son âge. L'un des premiers que j'ai vus était celui du soldat L. Gignac, du Régiment de la Chaudière, qui n'avait que 19 ans. À peine sorti de l'adolescence, il avait quitté le Québec pour affronter les armes du nazisme hitlérien, et y avait laissé sa vie… Comment rester insensible à un tel sacrifice?

J'ai beaucoup lu sur la Seconde Guerre mondiale et ses grands affrontements, particulièrement sur le théâtre européen. Je suis pacifiste, j'aurais lutté contre la conscription aux côtés de Laurendeau et des autres, mais j'aime croire que je me serais enrôlé tout de même pour combattre ce que j'ai toujours considéré comme la plus vile idéologie de l'histoire humaine, le nazisme, et sa diabolique incarnation, Adolf Hitler. Le sort a voulu - les exigences du travail, les obligations familiales, le manque de fonds - que je ne puisse visiter l'Europe avant la mi-soixantaine, à l'aube de la retraite.

Visiter les plages du débarquement en Normandie - la patrie de mes ancêtres venus de Rouen au 17e siècle - comptait parmi les projets auxquels je tenais le plus. Aussi, quand l'occasion s'est présentée l'an dernier, mon épouse Ginette et moi avons décidé de passer une dizaine de jours en France, en voiture louée, à visiter la Bretagne, mais surtout la Normandie, en revenant par La Rochelle et l'Île de Ré, patrie des ancêtres Gaudreau de mon épouse. Fin septembre, début octobre, le temps reste à demi estival et on peut visiter sans les foules de la forte saison touristique.


À la mémoire du soldat John Steele, à Sainte-Mère-Église

C'est vers 13 h 15, le jeudi 26 septembre, arrivant de St-Malo, au volant d'une Peugeot 3008 diesel (magnifique voiture), roulant sur les routes pittoresques de la péninsule du Cotentin, que nous sommes arrivés à Sainte-Mère-Église, premier chapitre de notre tournée du secteur des débarquements. Les premières troupes aéroportées (la 101e division américaine, les Aigles hurlants) avaient été parachutées ici, dans la nuit du 6 juin 1944, et leur présence est commémorée sur l'église de la place centrale, où un parachute soutenant un soldat reste accroché au clocher, en mémoire du soldat John Steele (il y avait survécu).

J'avais vu des dizaines de fois, dans le film Le jour le plus long, cette scène où les parachutistes américains tombent au milieu du village et se font abattre avant même d'avoir atterri. J'avais imaginé les lieux, mais de s'y trouver… de fouler soi-même le sol de cette bourgade normande, le sentiment ne s'explique pas. Sainte-Mère-Église est située à proximité du lieu de débarquement le plus occidental du Jour J, Utah Beach. À notre arrivée sur la côte, juste avant de voir cette plage, se dresse un monument sur lequel on peut lire. «Voie de la liberté 1944. Ici ont débarqué les troupes américaines. 6 juin 1944.»



Se profile ensuite devant le visiteur un sentier sur le talus herbeux sillonné de barbelés, et deux mats où battent au vent le drapeau de la France et celui des États-Unis. Finalement, nous voilà sur la plage, notre première plage de Normandie! Il y a 70 ans, de jeunes GI américains avaient dû franchir, à marée basse, 700 mètres sans protection avant d'atteindre les positions allemandes. Heureusement, contrairement à Omaha, il s'étaient trompés de plage et les défenses ennemies étaient plus faibles. Tout de même… Le 6 juin 2014, quelques survivants de l'assaut, aujourd'hui âgés de 90 ans, y retourneront, sans doute pour la dernière fois. Le devoir de mémoire repose entre nos mains, désormais…

À Utah Beach, on peut visiter un excellent Musée du débarquement: une parfaite introduction à la grande offensive du 6 juin 1944 avant de visiter les quatre autres plages - Omaha, Gold, Juno et Sword - toutes situées hors du Cotentin, plus à l'est. Pour les voir de façon ordonnée et y apprendre quelque chose, l'idéal c'est de profiter des visites guidées offertes par le Mémorial de Caen (à 64 euros la personne). Le personnel est compétent et la tournée des plages se fait en fourgonnette - un guide pour seulement sept visiteurs. On ne peut demander mieux!


           Le monument «Les Braves» sur la plage Omaha

Les points forts de cette visite guidée sont évidemment Omaha Beach, dite «la sanglante», et le cimetière américain où 10 000 croix chrétiennes et environ 150 étoiles de David s'étendent sur un immense parterre verdoyant. Cela sert à nous rappeler que je jour du débarquement, ce sont les Américains qui ont subi les plus grandes pertes du coté allié. Sur la plage Omaha, regardant vers les hauteurs que les vagues d'assaut devaient atteindre et franchir, on s'imagine vite l'immense avantage des défenseurs et l'avancée quasi suicidaire des jeunes fantassins venus de la Manche…


           Au cimetière américain, des croix à perte de vue

Malheureusement, la tournée du Mémorial de Caen n'inclut pas la plage Juno et le cimetière canadien, plus petit mais plus attrayant que le vaste complexe américain. Pour s'y rendre, il faut se débrouiller et si la plage et le Centre Juno Beach sont faciles à repérer, on ne peut en dire autant du cimetière de Reviers. On peut se perdre à quelques reprises avant d'arriver au village et il nous a fallu demander des instructions à deux résidents. Le détour en valait cependant la peine, et si on peut se permettre une suggestion au gouvernement canadien, c'est d'investir dans l'installation de quelques panneaux bien visibles sur les routes autour de Courseulles-sur-mer, où est située la plage Juno.


          Au cimetière canadien, chaque tombe est fleurie.

La morale de cette histoire? Le 6 juin 2014 marque le 70e anniversaire un Jour J, sans doute l'un des derniers anniversaires de cette vaste offensive avec un nombre appréciable de survivants. La Seconde Guerre mondiale, l'une des rares guerres que j'estime justes de l'histoire humaine, sombre dans l'oubli chez les jeunes générations. Les anciens combattants toujours en vie atteignent la quatre-vingt-dizaine. Lors de rares cérémonies officielles, ils remettent leurs vieux uniformes, marchant, parfois d'un pas incertain, avec ce regard terrible de ceux qui ont vécu et revivent les horreurs du passé.

Dans quelques années, ces vieux traits ridés auront disparu, emportant avec eux le fil nous rattachant à une époque qui a marqué le monde à jamais. Cela peut paraître paradoxal que tant d'humains aient dû prendre les armes pour protéger ou rétablir la paix. L'humanité est ainsi faite. Oubliant trop souvent les erreurs du passé, elle est condamnée à les commettre de nouveau. Commémorer le 6 juin 1944 est un devoir collectif de mémoire. Pour s'en convaincre, il suffit de rester quelques minutes, les pieds bien plantés dans le sable, au milieu d'une des plages du débarquement. L'histoire - ou serait-ce la présence de l'esprit des soldats du 6 juin - y a laissé une marque indélébile.




dimanche 1 juin 2014

Rétablir les faits !

C'est avec le plus grand étonnement que j'ai lu le communiqué de l'éditeur du Droit, Jacques Pronovost, dans le flot de réactions autour de mon exclusion de l'équipe éditoriale du Droit. Voici sa brève déclaration, diffusée le vendredi 30 mai en soirée. 
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«Nous tenons à préciser que Pierre Allard n’était pas un employé du quotidien Le Droit, mais qu’il agissait à titre d’éditorialiste occasionnel. Le Droit a entrepris depuis quelque temps une refonte de ses pages d'opinion et a amorcé un renouvellement de son équipe de collaborateurs à l'éditorial ainsi que de ses chroniqueurs. Nous avons mis fin à notre collaboration avec M. Allard dans le cadre de cette réflexion entreprise il y a plusieurs mois. Cette décision a été prise par la direction du quotidien Le Droit uniquement et aucune intervention ou consultation externes n’ont été effectuées.
Jacques Pronovost
Président et éditeur
LeDroit»

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Pourquoi suis-je étonné? D'abord parce que le rédacteur en chef, celui qui m'a annoncé la décision de mettre fin à ma collaboration de 12 ans à la page éditoriale, a invoqué comme seul motif de mon «renvoi» - et ce, on ne peut plus clairement - la publication de mon texte de blogue du 19 mai, intitulé Le silence assourdissant des salles de rédaction (http://bit.ly/S9UxqL).

On m'a essentiellement reproché d'avoir publié ce texte sans l'avoir soumis au préalable à la direction du journal, et d'y avoir enfreint, par mes propos, le «devoir de réserve» de l'éditorialiste. Pour ma part, j'ai plaidé que ce «devoir de réserve» ne s'étendait pas aux grands débats sur l'avenir de l'information, sur le passage au numérique et sur le sort éventuel du journal Le Droit au sein de l'empire Gesca. Que ces grands enjeux concernaient tous les artisans du journal… ainsi que le public lecteur. Et que sur ces questions, on devrait respecter - voir accueillir - la libre expression de chacun, chacune.

Quoiqu'il en soit, il n'a jamais été question, lors de ma rencontre avec le rédacteur en chef, d'un processus de renouvellement de «l'équipe de collaborateurs à l'éditorial». D'ailleurs, cela me fait sourire. M. Pronovost aurait pu - aurait dû - informer ceux à qui il destinait son communiqué que «l'équipe» de collaborateurs à l'éditorial, au quotidien Le Droit, ne comptait que deux membres, Pierre Bergeron et moi-même. Depuis vendredi matin, elle n'existe plus, M. Bergeron étant seul collaborateur. À ma connaissance, une seule personne ne peut, par définition, former une équipe…

M. Pronovost indique aussi que mon renvoi s'est fait dans le cadre d'une réflexion «entreprise il y a plusieurs mois». Si telle réflexion est en cours, elle est bien secrète. Au-delà du rédacteur en chef, qui a droit de regard sur l'ensemble du contenu y compris les pages d'opinion, l'équipe éditoriale ne compte que trois personnes - l'éditorialiste-en-chef et deux collaborateurs - et la nature même de notre travail nous met en communication plus ou moins constante. De plus, nous sommes tous les trois associés au Droit depuis plus de 35 ans. Il me semble que nous aurions eu vent, même sous forme de rumeur, d'une sérieuse «réflexion» sur le remplacement du personnel de notre petite équipe de deux collaborateurs…

Le seul changement relativement récent à la page éditoriale du Droit, c'est la suppression des éditoriaux du lundi (sans doute une mesure d'économie…) depuis l'été de 2013. Cela a eu pour effet de couper en deux (ou presque) le nombre de textes requis des collaborateurs. Il faut d'ailleurs noter que cette décision n'a pas été annoncée au public lecteur… D'autre part, les textes publiés le lundi à la place de l'éditorial sont présentés sous l'entête «Opinion» et ne sont pas considérés comme des éditoriaux. Les auteurs ne font pas, donc, partie d'un quelconque renouvellement des collaborateurs…

Du point de vue de M. Pronovost, il est dommage qu'il n'ait pas informé son rédacteur en chef du motif qu'il invoquerait pour justifier mon renvoi. Ce dernier aurait eu la tâche un peu plus facile…

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Un dernier mot sur sur le communiqué de M. Pronovost, qui précise que j'agissais à titre d'éditorialiste «occasionnel». Selon le Petit Robert, occasionnel signifie par hasard, fortuit, inhabituel… Pierre Bergeron et moi signons des éditoriaux selon un horaire tout à fait régulier depuis des années. Avant juillet 2013, c'étaient les lundis (P. Bergeron) et les vendredis (P. Allard). Depuis l'été dernier, nous écrivons en alternance pour l'édition du vendredi. De plus, nous savions que nous étions appelés à remplacer l'éditorialiste-en-chef quand celui-ci était en vacances ainsi que durant le temps des Fêtes. Cela ne correspond pas, mais pas du tout, à la définition d'occasionnel...










jeudi 29 mai 2014

Les années 50, la fin d'une époque?

Je n'ai rencontré Séraphin Marion* (http://bit.ly/1nGaHnB) qu'une fois dans ma vie. J'avais 17 ans, le patriarche franco-ontarien en avait 67. Eh, que je le trouvais vieux… Aujourd'hui c'est moi qui en ai 67 et je me dis que les jeunes de 17 ans doivent eux aussi me trouver bien fripé. Enfin, tout dépend du point de vue… Ma mère de 89 ans m'estime encore jeune et trouve ça un peu comique, parfois, que je lui parle des activités de mon club d'âge d'or...

Quoiqu'il en soit, retour à 1963… Le vénérable M. Marion était alors conférencier invité à l'un des déjeuners-causeries du cercle Saint-François d'Assise de l'Association de la jeunesse franco-ontarienne, auquel j'assistais. (Il faudra un jour que j'écrive sur ces déjeuners du dimanche matin où des dizaines de jeunes allaient ensemble à la grand-messe dans notre petit quartier jadis francophone d'Ottawa et se retrouvaient ensuite au sous-sol de l'église autour d'un déjeuner pour une causerie sur un thème lié à la francophonie. Une activité impensable en 2014…)

Je conserve un souvenir doux-amer de cette conférence, sans doute à l'image douce-amère de la situation que Séraphin Marion a dépeinte à son jeune auditoire. Dans un texte qu'il avait signé en 1951 sur la francophonie à Ottawa, il débordait d'énergie et d'optimisme pour l'avenir (je reviendrai sur ce texte ci-dessous). Or, à peine une douzaine d'années plus tard, le ton avait changé. Il restait en mode combat, mais un peu avec l'attitude de l'instructeur dont l'équipe encaisse un déficit de trois matches dans une série quatre de sept…

Que s'était-il passé depuis le début des années 50? L'arrivée de la télévision. La révolution musicale américaine depuis Elvis. L'ébullition au Québec depuis 1960. Vatican II, avec un début de laïcisation accélérée du Canada français. L'intensification de l'assimilation, particulièrement en milieu urbain (et notamment à Ottawa, ville natale de M. Marion). Le passage de la décennie des années 1950 à celle des années 1960 avait sans doute marqué la fin d'un certain monde…

En 1963, donc, Séraphin Marion était venu nous préparer à un rude combat linguistique dont l'issue n'avait rien de réjouissant. Les chances de succès lui apparaissaient désormais minces, ce qui ne devait pas cependant inciter les Franco-Ontariens à abandonner la lutte. Il nous avait lancé, à cet égard, une vieille citation de Guillaume d'Orange: «Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.» Les vieux enracinés comme lui, disait-il, poursuivraient le combat - même perdant - jusqu'à la fin. Quant aux jeunes, eux, cependant, ils avaient un choix: rester en Ontario et s'engager aux côtés de leurs aînés, ou traverser la rivière et pousser de nouvelles racines au Québec…

Quel contraste avec son texte de 1951 dans la revue Vie française, intitulé Ottawa et la culture française en 1950. Notons au départ qu'il évoque ici Ottawa la ville, et non le gouvernement fédéral, pour lequel il semble avoir assez peu d'égards. À cette époque, selon un autre article de la même revue, Ottawa compte près de 50 000 francophones, soit 31% de la population (chiffres du recensement précédent, sans doute celui de 1941). Aujourd'hui, le nombre de francophones est plus élevé mais ne représente que 10% de la population totale de la capitale.

En 1950, le climat était fort différent. La mémoire de Séraphin Marion a déjà à cette époque emmagasiné un demi-siècle de souvenirs et d'expériences. «En 1900, écrit-il, bien rares étaient ceux qui, à Ottawa, cultivaient contre vents et marées de rares et pâles fleurs de la pensée française; en 1950, c'est toute une armée de manoeuvres, d'artisans, de techniciens, de spécialistes, de gens de lettres qui s'adonnent à ce travail er préparent pour leurs descendants un somptueux jardin qui rappellera, à certains égards, ceux de la France elle-même.» Ainsi, poursuit-il, «l'Ottawa français de 1950 est au diapason du Canada français de 1950 et du Canada français d'autrefois.»

Son évocation de la piètre situation des francophones de la capitale en 1900 est fort colorée. L'aire de leur influence ne dépassait guère à cette époque la Basse-Ville et la Côte-de-Sable au centre-ville. «Nos pères tout frais émoulus de villes québécoises où bourdonnait une activité bien française» se retrouvaient désormais dans «un petit désert où ils étaient menacés de s'enliser dans les sables mouvants  du fonctionnarisme, sables toujours monotones même quand ils conduisent , par des détours plus ou moins tortueux, aux arcanes de la politique et aux châteaux forts de l'arrivisme et du snobisme.»

Pour lui, la reconnaissance du fait français à Ottawa est liée à la venue d'un grand artiste de France (de Haute-Bretagne), Théodore Botrel, qui, après avoir été acclamé à Montréal et Québec, avait ajouté Ottawa à sa tournée, peu après 1900. Une grande première, faut-il comprendre. Cela, dit M. Marion, «remua profondément toutes les âmes françaises de la capitale». Cet événement ferait d'ailleurs «époque dans les annales françaises» d'Ottawa. Je n'avais jamais entendu parler de Théodore Botrel avant de lire ce texte de Séraphin Marion, mais voici un lien à sa chanson la plus célèbre de l'époque, La Paimpolaise, d'ailleurs mentionnée dans l'article de Vie française (http://bit.ly/1iv4QMp).

Entre 1900 et 1950, il semble que la vie française se soit intensifiée à Ottawa, comme en témoigne la prolifération de nombreuses organisations - l'Institut canadien (depuis 1852), l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario (ACFEO) (depuis 1910 et, par la suite, fer de lance du combat contre le règlement 17), le journal Le Droit (depuis 1913, voir page Facebook LeDroit2013+ pour un autre extrait de cet article, à http://on.fb.me/1rjTxjt), la section outaouaise de l'Alliance française, l'Association technologique de langue française d'Ottawa (hauts fonctionnaires et traducteurs fédéraux, depuis 1920), la Société des conférences de l'Université d'Ottawa, le Comité France-Amérique d'Ottawa, la Société d'étude et de conférence (association féminine), une succursale de la Société des écrivains canadiens, ainsi que le Collège Dominicain et l'Université d'Ottawa.

Séraphin Marion cite d'ailleurs dans son texte un mémoire d'une de ces organisations, l'Association technologique de langue française d'Ottawa. Les fonctionnaires fédéraux auteurs du mémoire affirment notamment : «La langue compte parmi les premiers biens de l'héritage d'une civilisation. Elle est par excellence le moyen d'expression de la culture. Les deux sont si intimement liées qu'on les confond volontiers. Instrument de la pensée humaine, la langue vaut par sa correction, sa clarté, son éloquence. Préserver son intégrité et sa beauté, c'est préserver la culture elle-même.» Ce sont des propos qu'on entend guère au 21e siècle, même au Québec…

Une chose est sûre. Il reste sans doute peu d'exemplaires de la revue Vie française, dont les articles demeurent les témoins d'une autre époque. Ceux qui restent doivent être précieusement conservés, si ce n'est que pour pouvoir consulter, à l'occasion, des textes comme celui de Séraphin Marion*.

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* «Grand défenseur des droits des Franco-Ontariens, conférencier en grande demande, Séraphin Marion était jadis reconnu comme chef spirituel des Franco-Ontariens. Comblé d’honneurs, le maître à penser de l’Ontario français reste en mémoire par ses écrits et ses discours.»