Demain matin, Statistique Canada rendra publiques les données linguistiques du recensement de 2011. Comme on nous promet des statistiques « détaillées » en quatre volumes, je suppose que nous pourrons consulter les résultats du recensement pour chaque province, ainsi que pour les différentes municipalités à l'intérieur de chaque province, comme c'est le cas pour chaque recensement depuis au moins une cinquantaine d'années.
Sur la plan global, la proportion de francophones (langue maternelle et langue la plus souvent parlée à la maison) sera à surveiller. Elle est à la baisse depuis des décennies, et rien n'indique une modification de la trajectoire. Il sera particulièrement intéressant de comparer les données pour les francophones et les allophones. Au recensement de 2006, selon la langue maternelle, les francophones représentaient 22,1% de la population canadienne (en baisse), et les allophones 20,1% (en forte hausse à chaque recensement). Le point de croisement approche.
Au niveau des provinces, la situation des minorités canadiennes-françaises et acadiennes, toujours préoccupante, pourra être de nouveau jaugée. La différence entre les données sur la langue maternelle et la langue la plus souvent parlée à la maison constituera un élément clé pour la compréhension de la dynamique de l'assimilation. L'écart entre les deux s'est accru au cours du dernier demi-siècle.
Par exemple, à Cornwall (Ontario), en 1971, il y avait 18 165 personnes de langue maternelle française (38,5% de la pop. totale) et 14 860 selon la langue d'usage, soit celle la plus souvent parlée à la maison (31,5% de la pop. totale. Au recensement de 2006, il y avait, sur une population totale d'environ 45 000 personnes, 12 230 francophones selon la langue maternelle (27,2% de la pop. totale) et seulement 6 655 personnes dont la langue d'usage était le français (14,8%). Ces chiffres parlent d'eux-mêmes.
Le cas de Cornwall n'est pas exceptionnel. Évidemment, le phénomène est moins accentué dans les localités où les francophones sont majoritaires, mais il est présent, sauf dans des endroits comme Edmunston ou la péninsule acadienne, au Nouveau-Brunswick, où la majorité francophone est écrasante. À Edmunston (N.-B.), le nombre d'anglophones a diminué de moitié au cours des 50 dernières années. Cependant, dans des villes comme Bathurst ou Campbellton, où les francophones sont à égalité ou légèrement majoritaires, ils se font assimiler.
Au Québec, dans les localités outaouaises du Pontiac en particulier et dans certaines municipalités de la vallée de la Gatineau, la francophonie est clairement en déclin. Même dans des municipalités comme Vaudreuil-Dorion, en banlieue de Montréal, pourtant très majoritairement francophones, on enregistrait en 2006 des pertes au profit de l'anglais, c.-à-d. que le nombre de francophones selon la langue d'usage était moins élevé que le nombre de personnes de langue maternelle française...
Il faudra regarder tout ça demain, globalement et cas par cas, pour tenter de déceler ou confirmer des tendances. Il serait surprenant qu'on y trouve beaucoup de bonnes nouvelles. Nous approchons du point de non-retour.
Quelques endroits à surveiller :
Au Québec :
Gatineau, Montréal, Laval, Vaudreuil-Dorion, Châteauguay, Campbell's Bay, Fort-Coulonge, Low, Kazabazua.
En Ontario :
Ottawa, Cornwall, Sudbury, Welland, Timmins, Kapuskasing, Hearst, Hawkesbury, Prescott, Russell, Windsor
Au Nouveau-Brunswick :
Moncton, Dieppe, Campbellton, Bathurst, Edmunston
Pour comparer avec 2006, allez à cette adresse :
http://www12.statcan.ca/census-recensement/2006/dp-pd/prof/92-591/index.cfm?Lang=F
mardi 23 octobre 2012
lundi 22 octobre 2012
Les deux solitudes et demie : un portrait révélateur
L'enquête-sondage faite par Léger Marketing pour l'Association d'études canadiennes, dont les résultats ont été publiés dans Le Droit et le Citizen d'Ottawa, constitue un document intéressant dans le sillage du rapport annuel du Commissaire aux langues officielles (rendu public la semaine dernière) et dans l'attente des données linguistiques du recensement de 2011 (devant être diffusées ce mercredi, 24 octobre).
Elle brosse un tableau approximatif de certaines attitudes, convictions et perceptions des francophones de Gatineau et d'Ottawa, et des anglophones de la capitale. Mises en tableau et comparées, les données du sondage de Léger Marketing jettent un éclairage opportun sur ce qui, pour la plupart d'entre nous, serait autrement resté à l'état d'intuitions ou d'appréciations fondées sur des observations ou des interprétations plus ou moins personnelles.
Les participants au sondage ont été appelés à s'exprimer de diverses façons. On a voulu connaître leurs opinions et leurs attitudes, mais aussi tester leur mémoire et leur connaissance de la réalité linguistique de la région de la capitale fédérale. À cet égard, il faut faire les distinctions qui s'imposent. Quand on interroge les gens leur degré d'attachement au Canada, ils n'ont qu'à dire ce qu'ils pensent, sans plus. Mais quand on leur demande si les écoles en font assez pour assurer aux élèves une connaissance des deux langues, ils ne peuvent (à moins d'être experts, et encore...) que lancer des perceptions plus ou moins informées. Il est important d'en tenir compte en jaugeant la portée des réponses.
Ce qu'on peut en conclure, c'est que la rivière des Outaouais est bien plus qu'une frontière géographique. C'est aussi une frontière culturelle et politique. On peut aussi conclure que même en Ontario, francophones et anglophones, tout en partageant davantage un univers politique et culturel commun, manifestent des différences quantifiables d'opinion et d'appréciation, quoique moins accentuées. Les opinions des Franco-Ontariens semblent se situer quelque part entre celles des Québécois francophones et des Anglo-Ontariens. Une demi-solitude.
La question sur le degré d'attachement au Canada est sans doute, selon moi, l'une des plus révélatrices. Elle confirme une conviction que j'ai depuis fort longtemps : que l'opposition des fédéralistes francophones du Québec à la thèse indépendantiste est bien plus forte que leur adhésion, souvent tiède, à l'ensemble canadien. Ainsi, on apprend que seulement 19,9% des répondants de Gatineau manifestent un fort degré d'attachement au Canada. Un autre bloc de 40,4% est « somewhat attached ». Peut-on traduire par « plutôt »? Enfin, on capte le sens...
Pendant ce temps, à Ottawa, 71,2% des anglophones se disent très attachés au Canada, et 23,3% sont plutôt attachés. Chez les Franco-Ontariens interrogés, les proportions sont de 59,6% (attachement fort) et 23,4% (plutôt attachés).
La question sur la fierté met aussi en relief les différences entre les trois groupes sondés. Le groupe franco-ontarien se dit le plus fier du « bilinguisme » de la région de la capitale canadienne. La question est ainsi posée. L'existence d'une capitale bilingue est source de fierté. Êtes-vous d'accord? Les Franco-Ontariens se disent fortement d'accord à 56,3%, et plutôt d'accord à 29,3% pour un total de 85,6%. Les Gatinois francophones manifestent une forte approbation dans une proportion de 37,1% et une approbation plus modérée à 35,8% (total approbateur de 72,9%).
Les Anglo-Ottaviens n'ont pas dû plaire au Commissaire aux langues officielles, qui soulignait dans son rapport récent l'adhésion majoritaire des anglophones canadiens au bilinguisme. Seulement 17,2% des anglophones d'Ottawa se disent très fiers du bilinguisme de la capitale, secondés par l'appui modéré d'un autre bloc de 25%, pour un total de 42,2%. C'est bien moins que la moitié, et on sent ici un peu l'exaspération qu'on voit dans les médias anglophones depuis quelques années.
Ces attitudes s'accordent avec certaines perceptions moins assurées, notamment par rapport à l'appréciation d'un « déclin » de la langue française dans la région de la capitale canadienne. Alors que les Gatinois francophones, face à l'affirmation que le français est en déclin dans la région, se disent fortement d'accord à 19,2% et plutôt d'accord à 49% (total de 68,2%), les Anglo-Ottaviens se disent fortement en accord à seulement 5,9% et plutôt d'accord dans une proportion de 17,3% (total de 23,2%). Environ 44% des Franco-Ontariens perçoivent un déclin de la langue française (19,1% fortement, 25,5% modérément) dans la région d'Ottawa.
En conformité avec ces perceptions, environ 78% des Gatinois s'inquiètent de la situation de la langue française dans la capitale, contre 61% des Franco-Ontariens et... seulement 23% des anglophones.
Il est intéressant de voir toutes les réponses aux questions du sondage, et elles sont disponibles (en anglais) à l'adresse http://bit.ly/PMnJll.
Elle brosse un tableau approximatif de certaines attitudes, convictions et perceptions des francophones de Gatineau et d'Ottawa, et des anglophones de la capitale. Mises en tableau et comparées, les données du sondage de Léger Marketing jettent un éclairage opportun sur ce qui, pour la plupart d'entre nous, serait autrement resté à l'état d'intuitions ou d'appréciations fondées sur des observations ou des interprétations plus ou moins personnelles.
Les participants au sondage ont été appelés à s'exprimer de diverses façons. On a voulu connaître leurs opinions et leurs attitudes, mais aussi tester leur mémoire et leur connaissance de la réalité linguistique de la région de la capitale fédérale. À cet égard, il faut faire les distinctions qui s'imposent. Quand on interroge les gens leur degré d'attachement au Canada, ils n'ont qu'à dire ce qu'ils pensent, sans plus. Mais quand on leur demande si les écoles en font assez pour assurer aux élèves une connaissance des deux langues, ils ne peuvent (à moins d'être experts, et encore...) que lancer des perceptions plus ou moins informées. Il est important d'en tenir compte en jaugeant la portée des réponses.
Ce qu'on peut en conclure, c'est que la rivière des Outaouais est bien plus qu'une frontière géographique. C'est aussi une frontière culturelle et politique. On peut aussi conclure que même en Ontario, francophones et anglophones, tout en partageant davantage un univers politique et culturel commun, manifestent des différences quantifiables d'opinion et d'appréciation, quoique moins accentuées. Les opinions des Franco-Ontariens semblent se situer quelque part entre celles des Québécois francophones et des Anglo-Ontariens. Une demi-solitude.
La question sur le degré d'attachement au Canada est sans doute, selon moi, l'une des plus révélatrices. Elle confirme une conviction que j'ai depuis fort longtemps : que l'opposition des fédéralistes francophones du Québec à la thèse indépendantiste est bien plus forte que leur adhésion, souvent tiède, à l'ensemble canadien. Ainsi, on apprend que seulement 19,9% des répondants de Gatineau manifestent un fort degré d'attachement au Canada. Un autre bloc de 40,4% est « somewhat attached ». Peut-on traduire par « plutôt »? Enfin, on capte le sens...
Pendant ce temps, à Ottawa, 71,2% des anglophones se disent très attachés au Canada, et 23,3% sont plutôt attachés. Chez les Franco-Ontariens interrogés, les proportions sont de 59,6% (attachement fort) et 23,4% (plutôt attachés).
La question sur la fierté met aussi en relief les différences entre les trois groupes sondés. Le groupe franco-ontarien se dit le plus fier du « bilinguisme » de la région de la capitale canadienne. La question est ainsi posée. L'existence d'une capitale bilingue est source de fierté. Êtes-vous d'accord? Les Franco-Ontariens se disent fortement d'accord à 56,3%, et plutôt d'accord à 29,3% pour un total de 85,6%. Les Gatinois francophones manifestent une forte approbation dans une proportion de 37,1% et une approbation plus modérée à 35,8% (total approbateur de 72,9%).
Les Anglo-Ottaviens n'ont pas dû plaire au Commissaire aux langues officielles, qui soulignait dans son rapport récent l'adhésion majoritaire des anglophones canadiens au bilinguisme. Seulement 17,2% des anglophones d'Ottawa se disent très fiers du bilinguisme de la capitale, secondés par l'appui modéré d'un autre bloc de 25%, pour un total de 42,2%. C'est bien moins que la moitié, et on sent ici un peu l'exaspération qu'on voit dans les médias anglophones depuis quelques années.
Ces attitudes s'accordent avec certaines perceptions moins assurées, notamment par rapport à l'appréciation d'un « déclin » de la langue française dans la région de la capitale canadienne. Alors que les Gatinois francophones, face à l'affirmation que le français est en déclin dans la région, se disent fortement d'accord à 19,2% et plutôt d'accord à 49% (total de 68,2%), les Anglo-Ottaviens se disent fortement en accord à seulement 5,9% et plutôt d'accord dans une proportion de 17,3% (total de 23,2%). Environ 44% des Franco-Ontariens perçoivent un déclin de la langue française (19,1% fortement, 25,5% modérément) dans la région d'Ottawa.
En conformité avec ces perceptions, environ 78% des Gatinois s'inquiètent de la situation de la langue française dans la capitale, contre 61% des Franco-Ontariens et... seulement 23% des anglophones.
Il est intéressant de voir toutes les réponses aux questions du sondage, et elles sont disponibles (en anglais) à l'adresse http://bit.ly/PMnJll.
dimanche 21 octobre 2012
Indifférence (?) médiatique et l'histoire de Pubnico...
Après avoir vainement essayé de trouver des rapports médiatiques sur l'assemblée générale annuelle de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (19-21 oct.), ce matin, j'ai poursuivi mes fouilles dans plusieurs documents conservés au fil des décennies et trouvé cet entrefilet de la revue Vie française (numéro de novembre 1951) :
« Le village acadien de Pubnico, en Nouvelle-Écosse, a évoqué les souvenirs glorieux et douloureux de son histoire à la mi-août, à l'occasion du Troisième Centenaire de sa fondation. C'est le seul centre acadien qui ait survécu au Grand Dérangement. Expulsés en 1758, ses habitants y sont revenus dès 1764. Leurs descendants ont évoqué l'épopée ancestrale par le dévoilement d'un monument, un splendide pageant, un banquet et d'imposantes cérémonies religieuses. »
J'ai déjà visité la Nouvelle-Écosse à quelques reprises, notamment le Cap Breton et Chéticamp, entre autres, ainsi que la région de Grand-Pré et la côte sud-ouest y compris l'université Ste-Anne, mais je n'avais jamais entendu parler de Pubnico. L'histoire est effectivement fascinante et - je crains - largement inconnue de la population francophone hors-Acadie. Ça vaut largement un détour sur Internet et, pourquoi pas, si on a la chance, sur place... On peut commencer par un petit survol sur le site du Musée des Acadiens à http://www.museeacadien.ca/french/histoire/breve.htm.
Quoiqu'il en soit, revenant au début de mes propos, je suis un peu outré de l'indifférence médiatique - du moins c'est ma perception - devant une rencontre comme celle de la FANE. Peut-être ai-je scruté le Web avec « des yeux d'homme » (comme dirait mon épouse à chaque fois que je ne trouve pas un objet quelconque...) mais je n'ai vu que deux entrefilets dans le Chronicle-Herald de Halifax. J'ose espérer que L'Acadie nouvelle et Radio-Canada, tout au moins, auront des comptes rendus dans les bulletins et éditions de demain.
« Le village acadien de Pubnico, en Nouvelle-Écosse, a évoqué les souvenirs glorieux et douloureux de son histoire à la mi-août, à l'occasion du Troisième Centenaire de sa fondation. C'est le seul centre acadien qui ait survécu au Grand Dérangement. Expulsés en 1758, ses habitants y sont revenus dès 1764. Leurs descendants ont évoqué l'épopée ancestrale par le dévoilement d'un monument, un splendide pageant, un banquet et d'imposantes cérémonies religieuses. »
J'ai déjà visité la Nouvelle-Écosse à quelques reprises, notamment le Cap Breton et Chéticamp, entre autres, ainsi que la région de Grand-Pré et la côte sud-ouest y compris l'université Ste-Anne, mais je n'avais jamais entendu parler de Pubnico. L'histoire est effectivement fascinante et - je crains - largement inconnue de la population francophone hors-Acadie. Ça vaut largement un détour sur Internet et, pourquoi pas, si on a la chance, sur place... On peut commencer par un petit survol sur le site du Musée des Acadiens à http://www.museeacadien.ca/french/histoire/breve.htm.
Quoiqu'il en soit, revenant au début de mes propos, je suis un peu outré de l'indifférence médiatique - du moins c'est ma perception - devant une rencontre comme celle de la FANE. Peut-être ai-je scruté le Web avec « des yeux d'homme » (comme dirait mon épouse à chaque fois que je ne trouve pas un objet quelconque...) mais je n'ai vu que deux entrefilets dans le Chronicle-Herald de Halifax. J'ose espérer que L'Acadie nouvelle et Radio-Canada, tout au moins, auront des comptes rendus dans les bulletins et éditions de demain.
samedi 20 octobre 2012
Les Acadiens de l'Île Madame, en Nouvelle-Écosse
Pendant que les Acadiens de la Nouvelle-Écosse sont réunis en assemblée générale annuelle, j'ai retrouvé dans mes lectures ce petit article perdu dans l'édition d'octobre 1950 d'une ancienne revue appelée Vie française, consacrée essentiellement à la francophonie d'Amérique. Il est signé par l'abbé A.P. Poirier, et vise à promouvoir les sites acadiens de l'Île Madame, au Cap Breton. L'article a plus de 60 ans et j'ignore à quel point la situation des Acadiens de l'endroit a évolué depuis le milieu du 20e siècle.
Je reproduis l'article ici pour signaler son existence sans doute oubliée et aussi pour indiquer aux francophones de la Nouvelle-Écosse que d'autres, ailleurs, s'intéressent à l'Acadie et en sont solidaires.
Pierre Allard
ARICHAT
Il est un petit coin de l'Acadie assez ignoré, il nous semble - souvent mal compris - probablement fort peu apprécié et quelquefois même méprisé. Ce petit coin, qui enchante ceux qui le connaissent, se trouve au Cap Breton (l'Île Royale d'autrefois) dans le comté de Richmond: c'est l'Île Madame. L'Île Madame a une superficie de 70 milles et l'on y trouve quatre paroisses acadiennes situées aux quatre coins pour ainsi dire de l'île: D'Escousse au nord, Petit de Grat à l'est, Arichat au sud et Arichat Ouest. Les quatre paroisses comptent environ quatre mille âmes.
Les Acadiens de cette région font un peu la culture de la terre, un peu la pêche, un peu de tout pour vivre. Ils ne sont pas pauvres mais ils sont loin d'être riches; loin, pour la plupart, de jouir des conforts de la vie moderne. Ils ont conservé leur foi catholique et leur langue française non sans effort et malgré les obstacles quelquefois fâcheux qu'on a voulu leur susciter.
Au point de vue historique, nous croyons pouvoir dire sans réserve que la paroisse d'Arichat avec ses 225 familles de petits pêcheurs, de petits cultivateurs, d'ouvriers et de commerçants, est la plus importante de toutes les paroisses de l'Île Madame. Peuplée par les Acadiens vers 1750, Arichat fut pendant des années, après la chute de Louisbourg, en 1758, le centre d'affaire le plus important de tout le Cap Breton. Grâce à une flotte de goélettes sans égale dirigée par de braves matelots acadiens, Arichat devint le grand centre d'échange entre l'Acadie, la Nouvelle-Angleterre, les Antilles et l'Europe. En 1844, Arichat fut choisi site du premier siège épiscopal de l'est de la Nouvelle-Écosse et Mgr William Fraser en fut le premier évêque. Il eut comme successeurs Mgr C.F. MacKinnon et Mgr Cameron. Ce dernier transféra le siège d'Arichat à Antigonish en 1880.
L'église d'Arichat en 1953
En 1853, le collège d'Arichat ouvre ses portes aux jeunes gens qui se destinent à la prêtrise. Ce collège est aujourd'hui l'université Saint François Xavier d'Antigonish. En 1857, les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame fondent un couvent pour la formation spirituelle et intellectuelle des jeunes filles. Les Frères des Écoles Chrétiennes viennent faire la classe à nos jeunes gens en 1861 pour n'y demeurer que cinq ans.
L'invention de bateaux à vapeur, la construction de chemins de fer frappèrent d'un coup presque mortel le chef-lieu du comté de Richmond; son importance comme centre d'affaire diminua rapidement et il fut supplanté par d'autres centres comme Sydney et Antigonish. Aujourd'hui (en 1950), il nous reste une cathédrale, un palais épiscopal sans évêque, un couvent occupé par la Congrégation des Filles de Jésus qui se donnent à l'éducation des nôtres, les bureaux de comté, le palais de justice et la prison, deux petits hôtels et plusieurs magasins d'affaires. Tout dernièrement, l'ex-palais épiscopal est devenu un hôpital confié aux soins de deux médecins, un dentiste et six garde-malades. Notre église paroissiale, quoique ancienne, est belle, imposante, et possède une peinture de l'Assomption de Marie, notre patronne nationale, qui est certainement un chef-d'oeuvre; on dit que cette peinture est venue de France ou d'Italie. L'orgue à tuyaux de notre église paroissiale est aussi très ancien.
Voilà, cher lecteur, en grandes lignes, l'histoire de la paroisse d'Arichat, l'histoire de ce centre acadien par excellence d'autrefois. Nous avons voulu écrire ce bref récit historique d'un petit coin de l'Acadie que nous aimons afin de le faire mieux connaître, mieux apprécier. Puissent ces quelques notes historiques faire naître chez nos frères acadiens le désir de venir visiter ce petit coin charmant du Cap Breton, non seulement Arichat mais toutes les paroisses acadiennes de l'Île Madame.
A.P. Poirier, prêtre, curé.
Je reproduis l'article ici pour signaler son existence sans doute oubliée et aussi pour indiquer aux francophones de la Nouvelle-Écosse que d'autres, ailleurs, s'intéressent à l'Acadie et en sont solidaires.
Pierre Allard
ARICHAT
Il est un petit coin de l'Acadie assez ignoré, il nous semble - souvent mal compris - probablement fort peu apprécié et quelquefois même méprisé. Ce petit coin, qui enchante ceux qui le connaissent, se trouve au Cap Breton (l'Île Royale d'autrefois) dans le comté de Richmond: c'est l'Île Madame. L'Île Madame a une superficie de 70 milles et l'on y trouve quatre paroisses acadiennes situées aux quatre coins pour ainsi dire de l'île: D'Escousse au nord, Petit de Grat à l'est, Arichat au sud et Arichat Ouest. Les quatre paroisses comptent environ quatre mille âmes.
Les Acadiens de cette région font un peu la culture de la terre, un peu la pêche, un peu de tout pour vivre. Ils ne sont pas pauvres mais ils sont loin d'être riches; loin, pour la plupart, de jouir des conforts de la vie moderne. Ils ont conservé leur foi catholique et leur langue française non sans effort et malgré les obstacles quelquefois fâcheux qu'on a voulu leur susciter.
Au point de vue historique, nous croyons pouvoir dire sans réserve que la paroisse d'Arichat avec ses 225 familles de petits pêcheurs, de petits cultivateurs, d'ouvriers et de commerçants, est la plus importante de toutes les paroisses de l'Île Madame. Peuplée par les Acadiens vers 1750, Arichat fut pendant des années, après la chute de Louisbourg, en 1758, le centre d'affaire le plus important de tout le Cap Breton. Grâce à une flotte de goélettes sans égale dirigée par de braves matelots acadiens, Arichat devint le grand centre d'échange entre l'Acadie, la Nouvelle-Angleterre, les Antilles et l'Europe. En 1844, Arichat fut choisi site du premier siège épiscopal de l'est de la Nouvelle-Écosse et Mgr William Fraser en fut le premier évêque. Il eut comme successeurs Mgr C.F. MacKinnon et Mgr Cameron. Ce dernier transféra le siège d'Arichat à Antigonish en 1880.
L'église d'Arichat en 1953
En 1853, le collège d'Arichat ouvre ses portes aux jeunes gens qui se destinent à la prêtrise. Ce collège est aujourd'hui l'université Saint François Xavier d'Antigonish. En 1857, les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame fondent un couvent pour la formation spirituelle et intellectuelle des jeunes filles. Les Frères des Écoles Chrétiennes viennent faire la classe à nos jeunes gens en 1861 pour n'y demeurer que cinq ans.
L'invention de bateaux à vapeur, la construction de chemins de fer frappèrent d'un coup presque mortel le chef-lieu du comté de Richmond; son importance comme centre d'affaire diminua rapidement et il fut supplanté par d'autres centres comme Sydney et Antigonish. Aujourd'hui (en 1950), il nous reste une cathédrale, un palais épiscopal sans évêque, un couvent occupé par la Congrégation des Filles de Jésus qui se donnent à l'éducation des nôtres, les bureaux de comté, le palais de justice et la prison, deux petits hôtels et plusieurs magasins d'affaires. Tout dernièrement, l'ex-palais épiscopal est devenu un hôpital confié aux soins de deux médecins, un dentiste et six garde-malades. Notre église paroissiale, quoique ancienne, est belle, imposante, et possède une peinture de l'Assomption de Marie, notre patronne nationale, qui est certainement un chef-d'oeuvre; on dit que cette peinture est venue de France ou d'Italie. L'orgue à tuyaux de notre église paroissiale est aussi très ancien.
Voilà, cher lecteur, en grandes lignes, l'histoire de la paroisse d'Arichat, l'histoire de ce centre acadien par excellence d'autrefois. Nous avons voulu écrire ce bref récit historique d'un petit coin de l'Acadie que nous aimons afin de le faire mieux connaître, mieux apprécier. Puissent ces quelques notes historiques faire naître chez nos frères acadiens le désir de venir visiter ce petit coin charmant du Cap Breton, non seulement Arichat mais toutes les paroisses acadiennes de l'Île Madame.
A.P. Poirier, prêtre, curé.
vendredi 19 octobre 2012
Les francophones unilingues
L'an dernier, j'ai dû consulter un spécialiste à l'Institut de l'oeil à l'Hôpital d'Ottawa (plus facile pour nous, à Gatineau, d'aller à Ottawa qu'à Montréal). À côté de moi, dans la salle d'attente, il y avait une veille dame (plus vieille que moi en tout cas, et j'ai 66 ans) accompagnée de sa fille adulte. Quand un membre du personnel est venu la chercher, il s'est bien sûr adressé à elle en anglais, situation habituelle dans les hôpitaux de la capitale, même quand ils sont, comme l'Hôpital d'Ottawa, bilingues et affiliés à l'Université d'Ottawa, où l'on forme les médecins en français...
La dame s'est alors tournée vers sa fille avec un regard inquisiteur, et cette dernière a traduit l'explication en français pour sa mère, qui était une Franco-Ontarienne unilingue francophone. Je n'avais pas le choix d'entendre, nous étions assis sur des chaises voisines, et j'ai compris qu'elle était originaire de Hawkesbury, ville de 10 000 personnes située dans l'Est ontarien, à quelques kilomètres de la frontière québécoise. Après vérification du recensement de 2006, j'ai bien vu qu'elle n'était pas seule. Quelque 2 450 résidents de Hawkesbury (23,3% de la population) sont unilingues français. La ville est francophone à 80% environ.
À l'approche de la publication des données linguistiques du recensement de 2006, il sera intéressant de vérifier l'évolution du nombre d'unilingues français dans les communautés situées près des frontières linguistiques et dans celles où les francophones constituent des minorités appréciables à l'extérieur du Québec. La présence d'unilingues francophones reste un indicateur de la capacité, pour ces gens, de vivre une vie relativement normale en français dans leur communauté. Le retraité à la maison, l'employé d'un petit commerce local, le parent (mère ou père) à temps plein, et d'autres peuvent sans doute - ou ont pu par le passé - se débrouiller sans avoir à trop connaître d'anglais. C'était certainement le cas dans ma jeunesse, dans un quartier alors francophone d'Ottawa...
Un coup d'oeil sur quelques recensements indique que la proportion d'unilingues francophones est en forte baisse chez les Franco-Ontariens depuis une cinquantaine d'années. Dans une ville comme Ottawa, où la proportion de francophones unilingues est passée de 3,4% en 1961 à 1,6% en 2006, c'est sans doute en partie un effet direct de la désintégration des quartiers de la ville où les Canadiens français étaient jadis dominants - la Basse-Ville, Vanier, St-François d'Assise, etc. En 1961 il y avait 10 000 unilingues francophones dans la capitale sur une population totale de 268 000. Aujourd'hui (en 2006), on en compte près de 13 000 sur plus de 800 000.
Ailleurs en Ontario, la proportion de francophones unilingues a non seulement chuté en proportion, mais aussi en nombres absolus. À Sudbury, un bastion franco-ontarien du Moyen-Nord ontarien, on dénombrait 3 140 francophones unilingues en 1961 sur une population totale de 80 120, soit près de 4% de la population. En 2006, il n'y en a plus que 2 545 sur 156 045, soit 1,6% de la population. À Timmins, où francophones et anglophones forment chacun environ la moitié de la population, on comptait en 1961 près de 2 000 unilingues francophones sur 29 270 (6,6%). En 2006, c'est 1 525 sur 42 450 (3,6%). À Kapuskasing, où les francophones dominent nettement, la proportion et le nombre sont en chute (de 15% à 7,8%) entre 1961 et 2006.
Le cas de Cornwall, pourtant situé dans l'Est ontarien à proximité de la frontière du Québec, est dramatique. En 1961, la ville, alors peuplée de 43 629 habitants, comptait 43% de francophones et près de 3 500 d'entre eux (8% de la population totale) ne parlaient que le français. En 2006, la ville - dont la population est restée stable, à 44 910 âmes - ne compte plus que 27% de francophones, dont seulement 935 unilingues (2,1% de la population totale de la ville).
Je me permets de noter, en comparaison, que dans la ville québécoise de Châteauguay (située pas très loin de Cornwall), où les anglophones forment le quart de la population (10 710 sur 41 975 au recensement de 2006), près de 4 700 résidents, soit 44% des anglophones et plus de 11% de la population), ne comprennent que l'anglais...
Je termine avec une citation du rapport 2011-2012 du rapport annuel du Commissaire fédéral aux langues officielles, qui rappelle l'expérience de Max Cooke, de Canadian Parents for French. La citation est de ce dernier : « Pendant une semaine (quand j'étais en 8e année), j'ai vécu avec une famille qui ne parlait pas l'anglais (au Québec) et j'ai interagi avec mes camarades francophones unilingues. C'est à ce moment que j'ai pris conscience que s'ouvrait une fenêtre vers une autre culture et que je recevais un cadeau que peu d'autres enfants ont reçu. ».
Le jour où nous serons tous bilingues, nous n'aurons plus rien à offrir comme société... nous serons en transition vers...
La dame s'est alors tournée vers sa fille avec un regard inquisiteur, et cette dernière a traduit l'explication en français pour sa mère, qui était une Franco-Ontarienne unilingue francophone. Je n'avais pas le choix d'entendre, nous étions assis sur des chaises voisines, et j'ai compris qu'elle était originaire de Hawkesbury, ville de 10 000 personnes située dans l'Est ontarien, à quelques kilomètres de la frontière québécoise. Après vérification du recensement de 2006, j'ai bien vu qu'elle n'était pas seule. Quelque 2 450 résidents de Hawkesbury (23,3% de la population) sont unilingues français. La ville est francophone à 80% environ.
À l'approche de la publication des données linguistiques du recensement de 2006, il sera intéressant de vérifier l'évolution du nombre d'unilingues français dans les communautés situées près des frontières linguistiques et dans celles où les francophones constituent des minorités appréciables à l'extérieur du Québec. La présence d'unilingues francophones reste un indicateur de la capacité, pour ces gens, de vivre une vie relativement normale en français dans leur communauté. Le retraité à la maison, l'employé d'un petit commerce local, le parent (mère ou père) à temps plein, et d'autres peuvent sans doute - ou ont pu par le passé - se débrouiller sans avoir à trop connaître d'anglais. C'était certainement le cas dans ma jeunesse, dans un quartier alors francophone d'Ottawa...
Un coup d'oeil sur quelques recensements indique que la proportion d'unilingues francophones est en forte baisse chez les Franco-Ontariens depuis une cinquantaine d'années. Dans une ville comme Ottawa, où la proportion de francophones unilingues est passée de 3,4% en 1961 à 1,6% en 2006, c'est sans doute en partie un effet direct de la désintégration des quartiers de la ville où les Canadiens français étaient jadis dominants - la Basse-Ville, Vanier, St-François d'Assise, etc. En 1961 il y avait 10 000 unilingues francophones dans la capitale sur une population totale de 268 000. Aujourd'hui (en 2006), on en compte près de 13 000 sur plus de 800 000.
Ailleurs en Ontario, la proportion de francophones unilingues a non seulement chuté en proportion, mais aussi en nombres absolus. À Sudbury, un bastion franco-ontarien du Moyen-Nord ontarien, on dénombrait 3 140 francophones unilingues en 1961 sur une population totale de 80 120, soit près de 4% de la population. En 2006, il n'y en a plus que 2 545 sur 156 045, soit 1,6% de la population. À Timmins, où francophones et anglophones forment chacun environ la moitié de la population, on comptait en 1961 près de 2 000 unilingues francophones sur 29 270 (6,6%). En 2006, c'est 1 525 sur 42 450 (3,6%). À Kapuskasing, où les francophones dominent nettement, la proportion et le nombre sont en chute (de 15% à 7,8%) entre 1961 et 2006.
Le cas de Cornwall, pourtant situé dans l'Est ontarien à proximité de la frontière du Québec, est dramatique. En 1961, la ville, alors peuplée de 43 629 habitants, comptait 43% de francophones et près de 3 500 d'entre eux (8% de la population totale) ne parlaient que le français. En 2006, la ville - dont la population est restée stable, à 44 910 âmes - ne compte plus que 27% de francophones, dont seulement 935 unilingues (2,1% de la population totale de la ville).
Je me permets de noter, en comparaison, que dans la ville québécoise de Châteauguay (située pas très loin de Cornwall), où les anglophones forment le quart de la population (10 710 sur 41 975 au recensement de 2006), près de 4 700 résidents, soit 44% des anglophones et plus de 11% de la population), ne comprennent que l'anglais...
Je termine avec une citation du rapport 2011-2012 du rapport annuel du Commissaire fédéral aux langues officielles, qui rappelle l'expérience de Max Cooke, de Canadian Parents for French. La citation est de ce dernier : « Pendant une semaine (quand j'étais en 8e année), j'ai vécu avec une famille qui ne parlait pas l'anglais (au Québec) et j'ai interagi avec mes camarades francophones unilingues. C'est à ce moment que j'ai pris conscience que s'ouvrait une fenêtre vers une autre culture et que je recevais un cadeau que peu d'autres enfants ont reçu. ».
Le jour où nous serons tous bilingues, nous n'aurons plus rien à offrir comme société... nous serons en transition vers...
mercredi 17 octobre 2012
En attendant les statistiques linguistiques du recensement de 2011...
À quelques jours de la publication des données linguistiques du recensement de 2011 par Statistique Canada (le 24 octobre), je relis tout ce qui me tombe sous la main pour rafraîchir ma mémoire et me permettre de saisir la portée des données qui nous seront offertes la semaine prochaine.
J'ai retrouvé dans ma bibliothèque un petit livre des Éditions Parti Pris signé Robert Maheu, intitulé Les francophones du Canada, 1941-1991. Ce livre, contrairement aux apparences, n'a pas été publié après connaissance des résultats du recensement de 1991. Il a été écrit à la fin de 1969 ou au début de 1970, et imprimé durant le premier trimestre de 1970...
Ce livre, résumé d'une thèse de maîtrise à l'Université de Montréal réalisée par M. Maheu sous la direction du démographe Jacques Henripin, se veut donc à la fois une analyse de l'évolution du phénomène d'assimilation des minorités francophones hors-Québec et des francophones du Québec entre 1941 et 1961, avec une projection jusqu'à 1991.
Ce qui m'a frappé le plus, au départ - et pourtant j'aurais dû m'en souvenir - c'est qu'avant 1971 les recensements n'avaient jamais posé de question sur la langue d'usage (celle utilisée le plus souvent à la maison) ou sur ce qu'on appelle maintenant la PLOP (première langue officielle parlée, et encore comprise). On ne disposait que des questions sur l'origine ethnique et sur la langue maternelle.
Essentiellement, ce que plusieurs faisaient, c'était de soustraire le nombre de personnes de langue maternelle française du nombre de personnes d'origine ethnique française pour obtenir un pourcentage d'assimilation. Ainsi, en Ontario, en 1961, il y avait 647 000 personnes d'origine ethnique française et 425 000 de langue maternelle française. Cela donnait un taux d'assimilation de 34% environ.
Depuis cette époque, les données sur l'origine ethnique ont été abandonnées, avec raison. Elles n'ont plus de sens. Désormais, on regarde les chiffres sur la langue maternelle et ceux de la langue d'usage, que l'on compare pour établir les pertes ou les gains. Les chiffres sur la PLOP viennent compliquer davantage l'exercice. Et à la fin on a un portrait approximatif qui sera interprété selon les intérêts et les convictions de chacun.
Revenant à Robert Maheu, il avait mis de l'avant une formule de calcul sans avoir pu bénéficier des statistiques sur la langue d'usage. Il n'avait pas la patience de les attendre, écrivait-il dans son livre. Avec cette formule, qui utilisait comme facteur important le taux d'assimilation à la naissance, il est arrivé à proposer ce qu'il estimait un portrait plus réaliste de la francophonie canadienne.
Ce portrait se rapprochait davantage de celui peint par les données sur la langue d'usage pour le recensement de 1971. Mais ses prévisions pessimistes pour 1981 et 1991 ne se sont pas réalisées. Par contre, il avait correctement lu l'évolution de la pyramide démographique des francophones hors-Québec (étayée encore récemment par le mathématicien Charles Castonguay) et pressenti un vieillissement accéléré de la population francophone hors-Québec.
La morale de cette histoire, c'est que personne ne semble s'entendre sur une façon correcte et universelle de décrire statistiquement les pertes linguistiques au Canada français hors-Québec. La langue d'usage, pour moi, s'en approche le plus mais elle exagère un peu le taux d'assimilation. Le nombre d'unilingues est une autre composante révélatrice que l'on néglige.
En 1993, l'Association canadienne-française de l'Ontario (régionale d'Ottawa-Carleton) a inclus une question identitaire dans un sondage Léger et Léger de la population francophone de la capitale fédérale. Ces gens correspondaient plus ou moins au groupe défini par la langue maternelle. Elle a découvert qu'une part minoritaire mais croissante (surtout chez les jeunes) ne se définissait plus comme francophone mais comme « bilingue ». Ce type de données aiderait à mieux comprendre la dynamique.
Il serait aussi intéressant de jumeler les données du recensement avec les tirages des journaux de langue française et les cotes d'écoute des médias électroniques francophones.
Quoiqu'il en soit, nous en saurons un peu plus le 24 octobre. Aiguisez vos crayons (expression d'un vieux qui a commencé sa carrière avant les ordis...).
J'ai retrouvé dans ma bibliothèque un petit livre des Éditions Parti Pris signé Robert Maheu, intitulé Les francophones du Canada, 1941-1991. Ce livre, contrairement aux apparences, n'a pas été publié après connaissance des résultats du recensement de 1991. Il a été écrit à la fin de 1969 ou au début de 1970, et imprimé durant le premier trimestre de 1970...
Ce livre, résumé d'une thèse de maîtrise à l'Université de Montréal réalisée par M. Maheu sous la direction du démographe Jacques Henripin, se veut donc à la fois une analyse de l'évolution du phénomène d'assimilation des minorités francophones hors-Québec et des francophones du Québec entre 1941 et 1961, avec une projection jusqu'à 1991.
Ce qui m'a frappé le plus, au départ - et pourtant j'aurais dû m'en souvenir - c'est qu'avant 1971 les recensements n'avaient jamais posé de question sur la langue d'usage (celle utilisée le plus souvent à la maison) ou sur ce qu'on appelle maintenant la PLOP (première langue officielle parlée, et encore comprise). On ne disposait que des questions sur l'origine ethnique et sur la langue maternelle.
Essentiellement, ce que plusieurs faisaient, c'était de soustraire le nombre de personnes de langue maternelle française du nombre de personnes d'origine ethnique française pour obtenir un pourcentage d'assimilation. Ainsi, en Ontario, en 1961, il y avait 647 000 personnes d'origine ethnique française et 425 000 de langue maternelle française. Cela donnait un taux d'assimilation de 34% environ.
Depuis cette époque, les données sur l'origine ethnique ont été abandonnées, avec raison. Elles n'ont plus de sens. Désormais, on regarde les chiffres sur la langue maternelle et ceux de la langue d'usage, que l'on compare pour établir les pertes ou les gains. Les chiffres sur la PLOP viennent compliquer davantage l'exercice. Et à la fin on a un portrait approximatif qui sera interprété selon les intérêts et les convictions de chacun.
Revenant à Robert Maheu, il avait mis de l'avant une formule de calcul sans avoir pu bénéficier des statistiques sur la langue d'usage. Il n'avait pas la patience de les attendre, écrivait-il dans son livre. Avec cette formule, qui utilisait comme facteur important le taux d'assimilation à la naissance, il est arrivé à proposer ce qu'il estimait un portrait plus réaliste de la francophonie canadienne.
Ce portrait se rapprochait davantage de celui peint par les données sur la langue d'usage pour le recensement de 1971. Mais ses prévisions pessimistes pour 1981 et 1991 ne se sont pas réalisées. Par contre, il avait correctement lu l'évolution de la pyramide démographique des francophones hors-Québec (étayée encore récemment par le mathématicien Charles Castonguay) et pressenti un vieillissement accéléré de la population francophone hors-Québec.
La morale de cette histoire, c'est que personne ne semble s'entendre sur une façon correcte et universelle de décrire statistiquement les pertes linguistiques au Canada français hors-Québec. La langue d'usage, pour moi, s'en approche le plus mais elle exagère un peu le taux d'assimilation. Le nombre d'unilingues est une autre composante révélatrice que l'on néglige.
En 1993, l'Association canadienne-française de l'Ontario (régionale d'Ottawa-Carleton) a inclus une question identitaire dans un sondage Léger et Léger de la population francophone de la capitale fédérale. Ces gens correspondaient plus ou moins au groupe défini par la langue maternelle. Elle a découvert qu'une part minoritaire mais croissante (surtout chez les jeunes) ne se définissait plus comme francophone mais comme « bilingue ». Ce type de données aiderait à mieux comprendre la dynamique.
Il serait aussi intéressant de jumeler les données du recensement avec les tirages des journaux de langue française et les cotes d'écoute des médias électroniques francophones.
Quoiqu'il en soit, nous en saurons un peu plus le 24 octobre. Aiguisez vos crayons (expression d'un vieux qui a commencé sa carrière avant les ordis...).
dimanche 14 octobre 2012
L'incontournable enseignement de l'histoire
Dans leurs échanges maladroits sur l'enseignement de l'histoire, la semaine dernière, la ministre de l'Éducation Marie Malavoy, le chef libéral intérimaire Jean-Marc Fournier et le caquiste Gérard Deltell ont réussi à transformer une intervention tout à fait opportune en combat partisan.
Mme Malavoy est allée gauchement insister sur la souveraineté et sur le débat national comme éléments importants des cours d'histoire, et il n'en fallait pas plus pour que M. Fournier saute dans la mêlée pour parler d'un « détournement politique de nos écoles » et que M. Deltell évoque ce qu'il considère comme « une instrumentalisation de l'éducation au profit d'une cause politique ».
Comme entrée en matière, on n'aurait pu souhaiter pire. L'impression laissée, c'est que le PQ souhaite accentuer le thème de la souveraineté (on devine pourquoi) et que les autres prennent position en faveur d'un enseignement de l'histoire plus neutre, moins engagé, ou encore qu'ils accordent tout simplement beaucoup moins d'importance à l'histoire comme matière scolaire.
Après l'apprentissage de la langue, l'histoire compte parmi les matières incontournables. Elle est à la base de notre formation citoyenne. Comme individus, comme société, il est impensable d'envisager le présent et l'avenir sans connaître le passé. Combien de fois a-t-on entendu que ne pas connaître l'histoire, c'est se condamner à répéter l'erreur de ceux qui nous ont précédés. L'ignorance nous laisse effectivement sans défense.
Bien sûr, l'histoire n'est jamais un sujet confortable. Manipulée, transformée en propagande, elle est parfois devenue un outil dangereux. Mais dans notre monde contemporain, avec des sources d'information « indépendantes » omniprésentes et des enseignants organisés (ici en tout cas), les tentatives de manipulation de l'histoire deviennent inefficaces et suscitent plus souvent qu'autrement le scepticisme (on l'a vu avec la campagne du gouvernement Harper sur la guerre de 1812).
Les faits nous interpellent plus que les interprétations ou les opinions. Une lecture des compte-rendus factuels d'observateurs et un visionnement des images de camps de concentration nazis de la Deuxième Guerre mondiale ont plus d'impact que n'importe quel sermon historique sur les atrocités des armées hitlériennes. Le simple fait de savoir suffit pour susciter un sentiment d'indignation et incite à vouloir empêcher que de telles horreurs puissent se reproduire à l'avenir.
Cet exemple est extrême, mais le principe reste le même peu importe la situation. Que l'enjeu soit planétaire ou local, un public informé sera toujours mieux outillé pour former une opinion et prendre une orientation éclairée. Ceux dont il faut se méfier sont ceux qui voudraient faire taire le passé ou n'en conserver que ce qui fait leur affaire, ou ceux - et ils sont nombreux - qui sont toujours trop prompts à dire : cessez de vivre dans le passé, ce sont de vieilles affaires, regardez plutôt le présent et l'avenir...
Le débat identitaire qui perdure au Québec, un débat dont l'issue déterminera sans doute le statut politique de la collectivité/nation québécoise, puise l'essentiel de son argumentaire dans l'histoire. L'importance de l'enjeu exige que nos futurs citoyens la connaissent bien, et pas seulement les pans d'histoire qui conviennent aux dirigeants en place. Qu'on présente tous les faits, plutôt que de célébrer les éléments ou les personnages qui servent le mieux la cause en vogue et de reléguer dans l'ombre ceux que l'on estime gênants ou perturbants.
Quand j'avais 17 ans (en 1964), après mon année préuniversitaire à l'Université d'Ottawa, j'ai travaillé pendant l'été au gouvernement fédéral à Ottawa en compagnie d'un étudiant anglophone en droit de Toronto. Mon plus vif souvenir reste une altercation au sujet de Louis Riel. « C'est un meurtrier et un traître », dit-il sans nuances. « C'est un héros et un patriote », dis-je spontanément en réponse. Nos commentaires en disaient long sur la façon dont on nous avait enseigné l'histoire à l'époque. J'ose espérer que les choses ont changé depuis ce temps.
Après plus de 40 ans de journalisme, je continue à croire à la puissance de faits bien présentés dans leur contexte. Qu'il s'agisse de la conquête, de la guerre de 1812, des rébellions de 1837, de la Confédération, des crises de la conscription, de la Révolution tranquille ou des référendums sur la souveraineté, ou d'une foule d'autres situations survenues depuis que nous sommes en terre d'Amérique, qu'on se contente de nous présenter - le plus objectivement possible - les faits... tous les faits. Les jugements se façonneront près, dans le cadre d'un débat informé.
Si on parle de la guerre de 1812, on évoquera les exploits de Salaberry et de ses milices à Châteauguay, mais il faudra aussi parler de la conscription forcée des Canadiens français et des affrontements que cela a engendrés. Et ce n'est pas parce que des symboles des patriotes de 1837 ont été récupérés par le FLQ dans les années 1960 et par de nombreux indépendantistes depuis qu'on doive tenter d'escamoter les excès du régime colonial et les violences perpétrées par l'armée britannique en représailles contre la rébellion. Et ce n'est pas parce que divers éléments de la presse anglo nous accusent faussement d'être racistes, et même parfois fascistes, qu'on doive effacer de nos livres d'histoire la présence d'un courant pro-fasciste et anti-juif au Québec dans les années 1930, jusque dans la Deuxième Guerre mondiale.
Dans un contexte planétaire, l'histoire nous apprend d'où nous venons, qui nous sommes, et comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Dans notre gestation identitaire, une bonne connaissance de l'histoire sera toujours incontournable. Il est compréhensible que certains politiciens s'inquiètent des conséquences. Cela pourrait mener à l'indépendance... mais aussi à des variantes du statu quo ou à une foule d'accommodements asymétriques et autonomistes qui ne font pas partie de l'imaginaire collectif actuel. Allez-y, Mme Malavoy, foncez. Vous avez raison sur le fond.
Mme Malavoy est allée gauchement insister sur la souveraineté et sur le débat national comme éléments importants des cours d'histoire, et il n'en fallait pas plus pour que M. Fournier saute dans la mêlée pour parler d'un « détournement politique de nos écoles » et que M. Deltell évoque ce qu'il considère comme « une instrumentalisation de l'éducation au profit d'une cause politique ».
Comme entrée en matière, on n'aurait pu souhaiter pire. L'impression laissée, c'est que le PQ souhaite accentuer le thème de la souveraineté (on devine pourquoi) et que les autres prennent position en faveur d'un enseignement de l'histoire plus neutre, moins engagé, ou encore qu'ils accordent tout simplement beaucoup moins d'importance à l'histoire comme matière scolaire.
Après l'apprentissage de la langue, l'histoire compte parmi les matières incontournables. Elle est à la base de notre formation citoyenne. Comme individus, comme société, il est impensable d'envisager le présent et l'avenir sans connaître le passé. Combien de fois a-t-on entendu que ne pas connaître l'histoire, c'est se condamner à répéter l'erreur de ceux qui nous ont précédés. L'ignorance nous laisse effectivement sans défense.
Bien sûr, l'histoire n'est jamais un sujet confortable. Manipulée, transformée en propagande, elle est parfois devenue un outil dangereux. Mais dans notre monde contemporain, avec des sources d'information « indépendantes » omniprésentes et des enseignants organisés (ici en tout cas), les tentatives de manipulation de l'histoire deviennent inefficaces et suscitent plus souvent qu'autrement le scepticisme (on l'a vu avec la campagne du gouvernement Harper sur la guerre de 1812).
Les faits nous interpellent plus que les interprétations ou les opinions. Une lecture des compte-rendus factuels d'observateurs et un visionnement des images de camps de concentration nazis de la Deuxième Guerre mondiale ont plus d'impact que n'importe quel sermon historique sur les atrocités des armées hitlériennes. Le simple fait de savoir suffit pour susciter un sentiment d'indignation et incite à vouloir empêcher que de telles horreurs puissent se reproduire à l'avenir.
Cet exemple est extrême, mais le principe reste le même peu importe la situation. Que l'enjeu soit planétaire ou local, un public informé sera toujours mieux outillé pour former une opinion et prendre une orientation éclairée. Ceux dont il faut se méfier sont ceux qui voudraient faire taire le passé ou n'en conserver que ce qui fait leur affaire, ou ceux - et ils sont nombreux - qui sont toujours trop prompts à dire : cessez de vivre dans le passé, ce sont de vieilles affaires, regardez plutôt le présent et l'avenir...
Le débat identitaire qui perdure au Québec, un débat dont l'issue déterminera sans doute le statut politique de la collectivité/nation québécoise, puise l'essentiel de son argumentaire dans l'histoire. L'importance de l'enjeu exige que nos futurs citoyens la connaissent bien, et pas seulement les pans d'histoire qui conviennent aux dirigeants en place. Qu'on présente tous les faits, plutôt que de célébrer les éléments ou les personnages qui servent le mieux la cause en vogue et de reléguer dans l'ombre ceux que l'on estime gênants ou perturbants.
Quand j'avais 17 ans (en 1964), après mon année préuniversitaire à l'Université d'Ottawa, j'ai travaillé pendant l'été au gouvernement fédéral à Ottawa en compagnie d'un étudiant anglophone en droit de Toronto. Mon plus vif souvenir reste une altercation au sujet de Louis Riel. « C'est un meurtrier et un traître », dit-il sans nuances. « C'est un héros et un patriote », dis-je spontanément en réponse. Nos commentaires en disaient long sur la façon dont on nous avait enseigné l'histoire à l'époque. J'ose espérer que les choses ont changé depuis ce temps.
Après plus de 40 ans de journalisme, je continue à croire à la puissance de faits bien présentés dans leur contexte. Qu'il s'agisse de la conquête, de la guerre de 1812, des rébellions de 1837, de la Confédération, des crises de la conscription, de la Révolution tranquille ou des référendums sur la souveraineté, ou d'une foule d'autres situations survenues depuis que nous sommes en terre d'Amérique, qu'on se contente de nous présenter - le plus objectivement possible - les faits... tous les faits. Les jugements se façonneront près, dans le cadre d'un débat informé.
Si on parle de la guerre de 1812, on évoquera les exploits de Salaberry et de ses milices à Châteauguay, mais il faudra aussi parler de la conscription forcée des Canadiens français et des affrontements que cela a engendrés. Et ce n'est pas parce que des symboles des patriotes de 1837 ont été récupérés par le FLQ dans les années 1960 et par de nombreux indépendantistes depuis qu'on doive tenter d'escamoter les excès du régime colonial et les violences perpétrées par l'armée britannique en représailles contre la rébellion. Et ce n'est pas parce que divers éléments de la presse anglo nous accusent faussement d'être racistes, et même parfois fascistes, qu'on doive effacer de nos livres d'histoire la présence d'un courant pro-fasciste et anti-juif au Québec dans les années 1930, jusque dans la Deuxième Guerre mondiale.
Dans un contexte planétaire, l'histoire nous apprend d'où nous venons, qui nous sommes, et comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Dans notre gestation identitaire, une bonne connaissance de l'histoire sera toujours incontournable. Il est compréhensible que certains politiciens s'inquiètent des conséquences. Cela pourrait mener à l'indépendance... mais aussi à des variantes du statu quo ou à une foule d'accommodements asymétriques et autonomistes qui ne font pas partie de l'imaginaire collectif actuel. Allez-y, Mme Malavoy, foncez. Vous avez raison sur le fond.
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