mardi 27 décembre 2011

De l'emploi des mots « national » et « local » dans le Renvoi sur les valeurs mobilières de la Cour suprême du Canada

On a beaucoup écrit sur l'importance, pour tous les juges de la Cour suprême du Canada, de pouvoir comprendre le français sans l'aide d'un interprète ou d'outils de traduction. Le jugement récent dans le dossier de la réglementation du commerce des valeurs mobilières illustre bien les risques d'un emploi imprécis, voire fautif, de mots et de concepts dont l'application peut être différente en français. Je pense notamment à l'utilisation abusive et à mon avis, erronée, des mots « national » et « local ».

Le mot « national » et son pluriel « nationaux », est employé à plus de 75 reprises dans l'arrêt qui estimait inconstitutionnel la création d'un organisme fédéral exclusif de réglementation du commerce des valeurs mobilières. Ses opposés, les mots « local » et « locaux », reviennent une quarantaine de fois dans ce jugement d'une trentaine de pages. C'est dire qu'on voit ces mots dans la majorité des pages du jugement. Pour la Cour suprême, « national » et « fédéral » et « canadien » et « pancanadien » sont des synonymes. Le sens du mot « local » apparaît moins clair, mais est le plus souvent associé à « provincial », parfois à une « localité ».

Dans un contexte où l'une des entités de la fédération canadienne, le Québec, constitue une nation - reconnue comme tel par la Chambre des communes - avec ses institutions nationales, son Assemblée nationale, sa capitale nationale, sa fête nationale, l'utilisation du mot « national » comme synonyme du Canada tout entier apparaît inapproprié, voire erroné. De la part de la plus haute cour du pays, où chaque mot peut être pesé, interprété, et devenir jurisprudence, une telle imprécision dans le maniement des concepts est plus qu'inacceptable. Même en anglais (le jugement a été rédigé dans cette langue et traduit en français), une plus grande précision s'imposait pour tenir compte de la réalité nationale québécoise.

Voici des exemples typiques tirés du Renvoi sur la Loi sur les valeurs mobilières, du 22 décembre 2011 :

1. Dans le deuxième paragraphe du sommaire, au tout début du texte, on écrit : « dans l'espoir de créer, dans les faits, un régime de réglementation nationale des valeurs mobilières ». Ailleurs dans le texte, on verra à différentes reprises « régime national », « organisme national », commission nationale », « régulateur national » ou même « gestion nationale ». Ici comme là, il s'agit de fait d'une réglementation fédérale des valeurs mobilières ou d'un régime fédéral de réglementation des valeurs mobilières, d'un organisme fédéral, d'une commission fédérale, d'un régulateur fédéral ou d'une gestion fédérale. Le mot « fédéral » est précis, correct et tout à fait indiqué.

2. Dans le sixième paragraphe du sommaire (et à plusieurs endroits dans le jugement), on évoque les questions ou matières « d'importance et de portée nationales » ou des enjeux nationaux. Voilà un second sens. Il ne s'agit pas ici de questions nécessairement fédérales, mais de questions qui intéressent l'ensemble du pays. Les juges auraient pu utiliser d'autres termes, comme « pancanadien » ou « canadien », ou encore des expressions ayant le même sens. L'Autorité des marchés financiers du Québec est un organisme national et son mandat est d'intérêt national pour la nation québécoise, mais pas pour la Cour suprême.

3. Au paragraphe (7) du jugement, on évoque la « dimension nationale » de certains aspects du système des valeurs mobilières. Ailleurs, comme au paragraphe 33 et autres, on utilisera l'expression « à l'échelle nationale ». Ce sont des termes et expressions imprécis. L'expression « à l'échelle du pays » serait plus appropriée.

4. Il arrive qu'on évoque parfois « l'intérêt national » ou « un intérêt national » (p. ex. le para. 46). Cette expression est classique mais dans le contexte canadien, et notamment dans un texte juridique, il serait approprié de préciser de quel intérêt national il s'agit. Certainement pas celui du Québec en tout cas...

5. L'emploi du mot « local » est tout aussi imprécis, voire erroné, quand il est présenté en opposition au mot national. Une affaire qui concerne l'ensemble du Québec est en soi nationale et non locale. Une affaire qui concerne tout l'Ontario n'est pas en soi nationale mais elle n'est pas locale non plus. Tout dépend du contexte. Par rapport au pays, une affaire qui ne concerne que Sherbrooke, Windsor ou Saskatoon est sans doute locale. Par rapport à la planète entière, une affaire qui ne concerne que le Canada peut être considérée comme locale. Le mot est en soi imprécis et devrait être évité, à moins d'être clairement défini, dans un texte juridique comme celui du Renvoi sur les valeurs mobilières.

6. On voit un peu partout dans le texte de la Cour suprême des expressions comme « questions locales », « caractère local », « lois locales », « à l'échelle locale », « de nature locale », « réglementations locales », « politique locale », « matières locales », « intérêt local », « économies locales », toutes aussi imprécises les unes que les autres. Une question d'intérêt provincial ou interprovincial n'est pas en soi locale. De la part de juristes, une telle imprécision est inacceptable. Au Canada anglais, ces notions ne semblent poser aucun problème, mais les juges francophones, ceux du Québec particulièrement, auraient dû mettre les points sur les « i ».

Je ne suis pas juriste et peut-être me répondra-t-on que l'emploi des mots national et local sont devenus usuels dans la langage judiciaire canadien. Si tel est le cas, il est temps que cela change. Dans le contexte de l'affirmation et de la reconnaissance du Québec comme nation, le langage juridique doit s'adapter. Cela risque de poser des problèmes de traduction, étant donné que la majorité des jugements sont rédigés en anglais et que deux des neuf juges sont unilingues anglais. Mais ça, c'est une toute autre question...


Pierre Allard






samedi 17 décembre 2011

«Mon âme fait maintenant partie du cyber espace»

Un extrait des pages de nécrologie du quotidien Le Droit du samedi 17 décembre. Pour ceux qui étudieront plus tard l'effet des nouvelles technologies sur les modes de vie... et d'annonce de décès. J'ai vu au fil des ans de nombreux avis de décès originaux, souvent écrits à la première personne du singulier, mais jamais un comme celui-ci.

Garneau, Jeannette
Parution: 2011-12-17 au 2011-12-17 dans Le Droit - 2777212
AVIS D’ABSENCE PROLONGÉE JEANNETTE GARNEAU (née Croteau) Mon disque dur, après avoir tourné pendant 80 ans, s’est éteint le 11 décembre 2011 à 11 h 00 p.m. Mon âme fait maintenant partie du cyber espace… Voici mon dernier courriel : Je salue mes enfants : Francine (Denis), feu Daniel (Mado), Luc (Ginette), Sylvie (Marc) et Marc (France). Je salue également mes petits-enfants : Sophie, Véronik, Annick, Valérie, Marilyn et Samuel ainsi que mon arrière-petit-fils Cédrik. Enfin, je salue ma soeur Raymonde (feu Georges)ainsi que mon frère feu Michel et tous les membres des familles Garneau et Croteau ainsi que tous les amis que j’ai côtoyés en personne et en ligne. Je suis partie rejoindre mon Pit (Laurier l’amour de ma vie) et mon fils Daniel. Salutations particulières à la communauté EBAY et Archambault musique LOL. Je vous remercie tous de votre amour et on se reverra un jour. À la prochaine…Hors ligne…Click !!!!! Jeannette P.S. Vous pouvez m’envoyer vos messages de condoléances à mon courriel : jgarn@vl.videotron.ca Il n’y aura aucune cérémonie religieuse ou autre, tel que je le désirais.

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mercredi 7 décembre 2011

Le début de la fin?

Apprentissage intensif de l'anglais en 6e année dans les écoles françaises du Québec

L'indifférence du Québec - et particulièrement des médias de langue française - face au projet d'écoles bilingues en 6e année pour les jeunes francophones est incompréhensible. Peut-être faut-il avoir grandi dans un régime d'écoles bilingues (ce fut mon cas, autrefois, à Ottawa) pour voir à quel point l'enseignement bilingue constitue une menace pour notre langue, notre culture et notre identité. Voici quelques observations en vrac qui me semblent pertinentes et qui offrent des avenues pour éclairer un débat qui ne semble pas vouloir s'amorcer...

1. Les élèves du Saguenay, du Bas du Fleuve, de la Mauricie et de la plupart des régions du Québec n'ont pas besoin d'un apprentissage intensif de l'anglais; pour ceux de certains quartiers de Montréal et de Gatineau, où l'assimilation est déjà en marche, c'est carrément une menace. Regardez du côté des Franco-Ontariens : eux, ils ont besoin de l'anglais quotidiennement, tout le temps! Alors pourquoi évitent-ils les écoles et les classes bilingues comme la peste? Parce que ce sont des instruments d'assimilation et de destruction identitaire. Ils l'ont appris à la dure.

2. Parlons d'ailleurs d'identité. Dans un sondage Léger à Ottawa en 1995, la section locale de l'ACFO (Association canadienne-française de l'Ontario) a découvert que chez les 18-24 ans, l'identité la plus souvent citée était « bilingue », devançant francophone, canadien-français ou franco-ontarien. « Bilingue », c'est une double identité et devinez laquelle des deux dominera. Le bilinguisme individuel est un atout, le bilinguisme collectif est synonyme d'assimilation.

3. Le principal problème, au Québec, n'est pas l'apprentissage de l'anglais. Le Québec est déjà l'État avec la population la plus bilingue du pays. Le grand drame, c'est l'état affreux du français. Regardez Facebook, Twitter, parlez aux profs des écoles primaires, secondaires, des universités. Quantité de jeunes (et d'adultes) sont des analphabètes fonctionnels.

4. Il faut viser l'excellence dans la langue maternelle d'abord : se donner une solide base identitaire, savoir bien lire et écrire en français, continuer de créer dans sa langue. Une oeuvre exceptionnelle en français, qu'elle soit culturelle, politique, économique ou scientifique, aura une valeur universelle et se fera remarquer des autres nations, qui la traduiront dans leurs langues.

5. La connaissance de l'anglais -- et d'autres langues -- est certes souhaitable, mais l'omniprésence de l'anglais, son effet de rouleau compresseur, ici et ailleurs, constitue une menace pour la survie et à l'épanouissement de la plupart des autres langues et cultures de la planète, y compris la nôtre.

6. Alors, pourquoi « bilinguiser » la 6e année des écoles françaises, au moment où les jeunes sont en plein apprentissage de leur propre langue? On brise le rythme d'apprentissage déjà cahoteux à l'aube du secondaire et on leur livre un message pernicieux dont ils ne comprendront que trop bien le sens profond : l'anglais est essentiel, plus encore que le français.

7. Ce message sera, d'ailleurs, tout aussi bien compris à l'extérieur du Québec où le français est déjà, dans la plupart des provinces, à l'agonie. Si vous comprenez tous l'anglais, diront un nombre croissant d'Anglo-Canadiens, pourquoi devrions-nous fournir des services en français ou apprendre votre langue?

8. Le gouvernement Charest est devenu un fossoyeur du français et l'apprentissage intensif de l'anglais en 6e année sera un gros clou dans notre cercueil. J'ai de plus en plus l'impression que nous approchons du début de la fin comme peuple. Quelques recensements de plus et le français sera en bonne voie de marginalisation au Canada, et en mode survie au Québec.

9. Notre ultime combat pour l'avenir du français est commencé et si la tendance se maintient, comme dirait l'autre, nous irons bientôt rejoindre les espèces en péril. Nous avons peut-être une dernière chance de prendre notre avenir en main. Il faudra vite la saisir.

Pierre Allard

mardi 29 novembre 2011

Désormais : sans le Bloc québécois, qui nous représentera à Ottawa?

Si j’ai appuyé le Bloc québécois le 2 mai dernier, ce n’est certainement pas parce qu’il a mené une bonne campagne. Au contraire, le parti avait trop tenu pour acquis son 40% d’électorat et sa cinquantaine de sièges. La poussée inattendue du Nouveau Parti démocratique a pris les ténors du Bloc par surprise et les a obligés à une remise en question en pleine campagne. La dernière publicité vidéo du Bloc québécois avant l'élection, fort belle, témoignait de cette prise de conscience tardive, de cette perte de contact avec sa raison d’être et avec sa base (http://bit.ly/1krsoBP).

Presque rayé de la carte, le Bloc broie du noir. L’avenir est sombre. Disparaîtra-t-il? Peut-être. Peut-être pas. Mais quoiqu’il advienne, ce ne sera pas uniquement à cause d’une seule campagne électorale mal avisée. Si le Bloc québécois existait depuis 20 ans, c’est qu’il était nécessaire. Depuis 1867, les francophones de ce pays, regroupés très majoritairement au Québec, se considèrent à juste titre comme une nation. Or, dans le cadre du régime politique fédéral, et ce, depuis 1867, les aspirations collectives des Canadiens français n’avaient jamais été représentées au Parlement canadien.

À la base, depuis l’instauration du suffrage universel, chaque électeur vote en faveur d’un candidat qui représente, peu importe son parti, tous les citoyens de sa circonscription. Comme la majorité des citoyens du Canada sont anglophones, la majorité des députés le sont aussi. Rien de plus normal. Ainsi, dans tous les partis pancanadiens, sauf exception (le NPD actuel par exemple), les députés francophones sont minoritaires. Rien de plus normal. Il en résulte cependant que nos revendications collectives, au palier fédéral, seront toujours soumises à l’approbation de la majorité anglophone du Parlement et du pays.

Au Parlement canadien, nous ne contrôlons pas notre sort collectif. On peut demander, négocier, menacer… mais pas décider. Cette prérogative appartient à la majorité. Rien de plus normal. Quand francophones et anglophones sont d’accord, tant mieux. Quand ils le ne sont pas, les Anglo-Canadiens décident. Rien de plus normal. C’est ainsi que fonctionne la démocratie. Le Québec, seul gouvernement à majorité francophone, peut incarner les aspirations collectives dans sa juridiction (et encore…) mais à la table fédérale-provinciale, il n’est qu’un sur onze. Sur la scène internationale, presque rien.

Depuis 1867, la discrimination, voire la persécution, dont les francophones ont été victimes dans les provinces à majorité anglophone a fait son œuvre. Érodée, la vieille nation canadienne-française est devenue aujourd’hui, par la force des choses, québécoise. Le Québec est devenu un État national, reconnu récemment par les Communes, et peut réclamer à ce titre le droit d’exprimer les aspirations nationales des Québécois (et un peu aussi des francophones limitrophes). Les partis fédéralistes à Québec incarnent ces aspirations tout autant que les partis souverainistes, les premiers dans le cadre du régime canadien, les seconds dans le cadre d’une éventuelle souveraineté-association.

Si le Québec réalise son indépendance, le grand enjeu national est plus ou moins réglé. Mais tant que les Québécois accepteront de vivre dans le régime fédéral, la question de la représentation « nationale » des Québécois – et des francophones des autres provinces – au Parlement canadien continue de se poser. À titre de nation, nous pouvons revendiquer l’égalité, nous sommes « une de deux », même si nous restons minoritaires sur le plan démographique. Mais cette égalité binationale, les formations politiques traditionnelles ne l’ont jamais reconnue et ne la reconnaîtront jamais à moins d’une menace de rupture imminente du pays.

Le Bloc québécois a incarné, à l’instar des autres partis, les attentes et les besoins de tous les électeurs des circonscriptions qu’il représente. Ses députés ont participé comme tous les autres au processus parlementaire. Ils ont défendu leurs dossiers dans tous les secteurs de juridiction fédérale : économie, environnement, fiscalité, relations internationales, etc. Mais ils l’ont fait en français, et ils ont fait valoir la position qu’auraient prise les Québécois, eussent-ils été en mesure de décider. Ils acceptent, à Ottawa, d’œuvrer loyalement dans l’Opposition tant que le régime ne changera pas. C’est une position tout à fait réaliste.

L’illusion, c’est de croire que la présence de trente, cinquante ou même soixante députés québécois au sein du Parti conservateur, du Parti libéral ou du NPD donnera aux Québécois et aux francophones un droit de décision additionnel. L’expérience du passé démontre le contraire. Jusqu’aux années soixante, jusqu’à la menace « séparatiste », les députés et ministres québécois jouaient largement des rôles subalternes. Ils n’occupaient pas les leviers du pouvoir. Ceux qui émergé depuis – Trudeau, Chrétien, Mulroney, etc. – n’ont fondamentalement rien changé au régime.

Le choix du 2 mai, pour moi, était le suivant : élire des députés fédéralistes obligés de composer avec une majorité anglo-canadienne ou élire des députés du Bloc qui seraient libres de nous défendre, individuellement et collectivement, et de faire la promotion de points de vue qui émanent de notre collectivité. Nous sommes différents et avons pleinement le droit d’exprimer cette différence au Parlement canadien. Si cela peut sembler irritant et un peu dysfonctionnel, tant pis. Nous concédons aux autres le pouvoir auquel ils auraient droit de toute façon, étant majoritaires, et nous contentons pour l’instant de participer avec honneur et dignité à un régime qui finira par se transformer… ou que nous quitterons.

Si tout cela semble bien abstrait, je vous convie au prochain débat important qui opposera le Québec au reste du pays, ou opposant les francophones à la majorité anglo-canadienne. Quand le gouvernement en place – qu’il soit conservateur, libéral ou néo-démocrate – nous opposera une fin de non-recevoir, il dira au Québec : voyez, nous avons sur nos bancs des dizaines de députés que vous avez élus sous notre bannière. Ils ont la même légitimité que les députés de l’Assemblée nationale du Québec. Trudeau, Chrétien et les autres ont fait ça souvent depuis les années soixante.

Avec une majorité de députés du Bloc québécois aux Communes, ils n’avaient plus ce luxe. De plus, le gouvernement avait devant lui un groupe québécois qui s’exprimait librement au lieu de servir d’écho ou d’estampille aux décisions ministérielles. Et le Bloc s’exprimait en français. Pour la première fois peut-être, la Chambre des Communes est devenue véritablement bilingue... et biculturelle. Elle l’est moins depuis le 2 mai. Qu’on le veuille ou pas, le débat sur l’avenir du français et sur le statut du Québec au sein de la Confédération restera fondamental mais il traîne en longueur et personne ne semble voir la lumière au bout du tunnel. L’usure qu’il engendre est celle qui a miné le Bloc… et qui menace le PQ.

La vague orange a semblé un moment entrouvrir des portes qui étaient fermées. Un espoir de changement, avec le fédéralisme asymétrique proposé par Jack Layton. Mais les bonnes intentions du regretté Jack seront sans doute très vite rappelées à l’ordre par une majorité anglo-canadienne pour qui la moindre concession au Québec est toujours une concession de trop. Il n’y aura même pas de lune de miel.

Avec le gouvernement actuel, c’est le retour en force de l’unilinguisme anglais, la résurrection des traditions royalistes britanniques et l’affirmation de valeurs sociales et économiques qui nous sont étrangères. Le Bloc a beau être au purgatoire depuis le 2 mai, il reste plus que jamais pertinent. Les problèmes qui ont suscité sa création demeurent, et les élus qui ont remplacé les députés bloquistes occupent une position affaiblie. Le malheur, c’est qu’il nous faudra peut-être quelques années pour nous en rendre pleinement compte.

J’ai appuyé le Bloc parce qu’il est essentiel. Parce que comme Québécois francophone originaire de la capitale canadienne, comme ancien militant des causes franco-ontariennes, je m’y reconnais. Parce que sur la scène fédérale, le Bloc correspond le mieux aux aspirations pacifiques et social-démocrates de notre petite nation en devenir et en péril. Sans lui, qui «nous» représentera à Ottawa en attendant, comme peuple, de pouvoir faire mieux? Il ne faut surtout pas retourner une fois de plus à la case départ! Au rythme actuel de l’érosion de nos effectifs et de notre culture, le temps commencera très bientôt à manquer.

mercredi 23 novembre 2011

Pierre Vadeboncoeur : «Nous avançons presque sans armes depuis deux siècles»

Caricature de moi, barbu, cheveux longs, au Conseil confédéral de la CSN, aux alentours de 1971 ou 1972, par Pierre Vadeboncoeur. Il n'était pas toujours sérieux...
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Dans le tumulte du monde syndical, au début des années 1970, Pierre Vadeboncoeur fut pour plusieurs un repère, un phare dans la tempête. Ses réflexions sur la société, la religion et sur l'avenir du Québec conservent aujourd'hui tout leur intérêt. Le texte ci-dessous a été écrit dans le sillage de la crise d'octobre, sous Bourassa et Trudeau, avant la révolution technologique de l'Internet, mais permet de jeter un regard critique sur le Québec d'aujourd'hui.


« Il est admirable que nous soyons, par habitude historique, ainsi que des Français bavards et bons vivants devant l'occupant martial, odieux et impudent, d'incorrigibles provinciaux. Peuple instable et politiquement peu conséquent, auquel le premier ministre ne ressemble pas plus qu'un dieu apporté d'outre-mer à des aborigènes. Ce peuple ne ressemble guère à d'autres, si ce n'est pas emprunt. Je crois que s'il vient à réussir, il restera d'abord une sorte de témoin de l'inassimilation et persistera d'une certaine façon à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal ou mieux que d'autres. On le verra longtemps plus ignorant, moins sérieux, plus humain, plus sensible, moins habile, moins présomptueux, moins volontaire, plus rieur, plus artiste, plus vrai, plus ordinaire, plus rare que d'autres, et dépassant par un côté simplement humain la hauteur avantageuse et risquée d'autres peuples.

À moins que nous ne nous corrompions beaucoup et à la condition de nous maintenir dans l'histoire, nous aborderons d'une manière profondément particulière, avec l'insoupçonné que gardent toujours en eux les peuples pauvres, des temps trompeurs. Nous avancerons vers l'époque qui commence, porteurs de certains des secrets d'un avenir plus lointain qu'elle. Chose probable en tout cas, nous nous y trouverons circonscrits en nous-mêmes, voués à la différence, comme aucune population d'Amérique du Nord, par des lois organiques d'une croissance nécessairement autonome, réduits en effet à la nécessité d'être, donc d'être différemment, dans un cadre spécial, pour une autre entreprise.

Nous garderons, il me semble, ce sens qui dans l'histoire nous ramena toujours au centre de nous-mêmes, cette direction vers l'intérieur. Ce sera très étrange, notre identité.

Comme des humiliés, comme des simples, devant des peuples forts, nous avançons presque sans armes depuis deux siècles, inhabitués aux armes, habitués à la paix, réfractaires à la contrainte, convaincus d'un droit, imperméables aux raisons, négateurs du privilège du prince, aussi réfugiés que libres, aussi placides que différents, dans un éloignement psychologique aussi grand que l'éloignement géographique et historique dans lequel nous vécûmes.

Nous sommes encore en nous-mêmes un peuple du bout du monde. Nous sommes entre nous, comme dans le dernier des villages. Les courroies de transmission qui nous articuleraient à un monde étranger et bien organisé par d'autres ne trouvent pas en nous les rouages pour lesquelles elles sont faites. Nous sommes ce qu'il y a de plus contraire à l'étranger et il n'existe peut-être pas de peuple au monde qui ait, au point où nous l'avons, le sentiment que tout ce qui n'est pas lui-même est étranger.

L'échec du Canada comme pays tient à ce que cette identité ne peut guère se marier à d'autres et qu'on ne trouve pas en nous cet homme abstrait et universel sur lequel l'école fonctionnaliste, par exemple, fonde sa politique. Il n'y a pas encore eu moyen de nous placer quelque part dans une organisation harmonieuse et féconde avec d'autres, soit dans le pays politique, soit dans des associations privées, soit dans le monde des lettres, et nous avons, comme aucun peuple, un monde de conscience étrangement démarqué par notre univers particulier, étrangement distinct et suffisant, un univers moral, un univers social, avec lequel s'établissent mal les communications originant d'ailleurs.

Nous ne sommes pas facilement assimilables et d'autre part nous assimilons généralement mal le produit de l'étranger. La légende du Canadien errant explique la réalité du Québécois fixé chez lui. Même la France ne s'est jamais reconnue chez nous et nous ne retrouvons pas notre image au milieu des Français. La France est une nation à un plus haut degré qu'elle n'est un peuple, mais nous, nous sommes un peuple avant tout.

Ce sentiment d'identité nous perdra s'il ne nous sauve; et dans un monde où nous n'aurions pas réussi à établir notre souveraineté politique, notre identité nous tirera comme un boulet. »

Pierre Vadeboncoeur, extrait du livre Indépendances, 1972.

mardi 22 novembre 2011

Dernière édition du 22 novembre 1963

Tout le monde qui a mon âge (65 ans) se souvient de ses allées et venues en ce vendredi 22 novembre 1963. J'assistais à un cours de classiques grecs, à la fac. des sciences sociales de l'Université d'Ottawa, vers 13 h ou 13 h 30, quand la nouvelle de l'attentat contre Kennedy s'est propagée comme une traînée de poudre.

La salle de classe s'est vidée malgré les protestations du prof et tous se sont dirigés vers la bibliothèque, où il y avait une télé. En arrivant à la maison (je demeurais à Ottawa à l'époque), à l'heure du souper, j'ai vite jeté un coup d'oeil à la dernière édition du journal, comme la majorité des citoyens de la région. Parce qu'à cette époque - je ne sais pas comment c'était ailleurs - nous recevions notre journal quotidien en fin d'après-midi. Il était livré par des enfants, après l'école, et contenait les actualités du jour, jusqu'en début d'après-midi.

Quand j'ai été embauché comme journaliste au Droit en juin 1969, le directeur de l'information m'attendait avec impatience. Personne ne m'avait dit d'entrer à 8 heures, et je me suis présenté au poste à 9 h... Le photographe, un type bourru, ancien policier de la PP à Duplessis, m'attendait avec une égale mauvaise humeur parce que mon affectation était à 9 h 30 en banlieue. J'ai appris en chemin qu'on couvrirait la première pelletée de terre de l'autoroute 417, qui ferait dans quelques années la jonction avec la 40 vers Montréal.

En revenant vers 10 h 30, même branle-bas de combat dans la salle des nouvelles. Bruit infernal de dizaines de machines à écrire. Vite, Allard, on attend ton texte pour 11 h 30. Deux feuillets et que ça saute! À quelques minutes de la tombée, il arrivait qu'un chef des nouvelles arrache le feuillet complété de la machine à écrire pour l'apporter au « pupitre » où se faisait le montage des pages pour la dernière édition. L'ambiance fébrile durait quelques heures, puis la salle des nouvelles reprenait son cheminement routinier vers la première édition du lendemain.

Le matin, dans la salle de rédaction, c'était toujours une course contre la montre. Les jeunes journalistes apprenaient non seulement à couvrir l'actualité, mais aussi à travailler très vite, sous pression, devant parfois improviser des textes qu'un collègue prenait en dictée au téléphone. Cela fait maintenant partie du folklore au Québec. Les journaux de l'après-midi n'existent plus. Les lecteurs du Droit avaient lu sur l'assassinat de Kennedy, l'attentat contre Jean-Paul II, l'explosion de la navette Challenger, le jour même de l'événement.

Quand Le Droit a publié sa dernière « dernière édition » le vendredi 15 mai 1987 et s'est transformé complètement en journal du matin le lundi 5 octobre de la même année (j'étais alors rédacteur en chef), notre presse écrite a perdu une partie de son âme. Nous étions le dernier... tous les autres publiaient déjà le matin.

Pierre Allard

vendredi 18 novembre 2011

De l'église St-François d'Assise à la Loi 101...

L'église St-François d'Assise, que vous voyez ci-contre, fut l'église paroissiale de mon enfance à Ottawa. La structure actuelle célébrera d'ailleurs dans quelques années son centenaire. Ses deux clochers sont visibles à des kilomètres de distance et rappellent encore aujourd'hui une époque où, autour d'eux, résidait une vibrante communauté franco-ontarienne de quelques milliers d'âmes. Un grand village francophone dans l'ouest d'une capitale unilingue anglaise.

Quand j'étais petit, dans les années 1950, on nous disait que la langue française était gardienne de la foi catholique. En rétrospective, je crois qu'il serait plus juste de dire que la religion, et notamment l'église paroissiale, était la gardienne de la langue française. Du moins chez nous. Sans doute ailleurs aussi. Notre petite Loi 101 bien à nous, en quelque sorte.

Il faut comprendre qu'à Ottawa tout ce qui avait un caractère officiel se déroulait essentiellement ou uniquement en anglais. Il n'y avait pas d'écoles françaises publiques, seulement des écoles bilingues, et encore seulement à l'élémentaire. L'hôtel de ville d'Ottawa était un bastion de francophobie. Les services publics en français? La police, les tribunaux? N'y pensez pas. À Ottawa, il n'était pas rare de se faire traiter de frog ou de se faire dire Speak white. Mais il y avait notre petit quartier - St-François d'Assise-Mechanicsville - où à peu près tout le monde parlait français et où l'église paroissiale constituait le seul lieu public qui soit nôtre.

Parce que l'église, ce n'était pas seulement la messe du dimanche. Le sous-sol de l'église et le centre communautaire adjacent étaient des lieux de rassemblement pour la communauté et pour les nombreuses organisations paroissiales... y compris la St-Jean-Baptiste et l'ancien Ordre de Jacques-Cartier (la Patente). Bien sûr, tout s'y passait en français. C'était notre espace public francophone, le reflet institutionnel de notre existence comme petite société francophone. J'ai retrouvé dernièrement une liste d'adresses postales des paroissiens de St-François d'Assise du début des années 1960 : entre la rue Wellington au sud (où est située l'église) et la rivière des Outaouais au nord, on aurait pu se croire dans une petite municipalité québécoise.

Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, la communauté est disparue. Il ne reste que quelques familles et des souvenirs éparpillés. Depuis les années 1960, l'église s'est vidée pour des motifs que tous connaissent. Le gouvernement fédéral a construit à la même époque un complexe massif d'édifices gouvernementaux dans l'ancien pré de M. Tunney, adjacent à Mechanicsville, modifiant à jamais le tissu social et le parc résidentiel des environs. Les blocs d'appartements ont remplacé les maisonnettes anciennes et plusieurs de celles qui ont survécu sont des taudis. Quelques rues subsistent en ayant gardé l'air de l'époque. Il y a encore des francophones, mais entre l'assimilation et les départs, il n'y a plus de collectivité francophone. Seule reste l'église, un monument à ce qui fut et ne sera plus.

En 1975, j'ai plié bagages et élu domicile au Québec, refusant que mes enfants (qui n'étaient pas encore nés) aient à lutter quotidiennement pour conserver leur langue dans un milieu largement hostile. Aujourd'hui, après plus de 35 ans à Gatineau, je commence à ressentir ce que je pressentais dans les années 1960 et 1970 à Ottawa. Le français est maintenant menacé au Québec, particulièrement ici en Outaouais et dans la métropole. Même le spectre des écoles bilingues, que les Franco-Ontariens ont mis aux poubelles depuis longtemps, a resurgi au Québec (!!!) avec l'intention annoncée par Jean Charest de soumettre les enfants à un apprentissage intensif de l'anglais en 6e année. Dans plusieurs commerces, on peine à se faire servir en français.

La Loi 101, comme mon ancienne église, a été créée par une société francophone en plein essor qui avait la volonté de s'affirmer et de faire respecter sa langue et sa culture chez soi. Les clochers de St-François d'Assise sont plus qu'un symbole de ce qui fut. Ils servent à nous avertir de ce qui pourrait arriver ailleurs. Il ne faudrait pas qu'un jour, la Loi 101 soit elle aussi le clocher d'une église vide.

Pierre Allard