jeudi 23 juin 2011

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était en 1973.

Un René Lévesque prophétique...

« À cause des menaces aussi bien que des promesses qui se profilent à l'horizon, il le faut pourtant (se défaire de notre mentalité de colonisés), et avant trop d'années. Les menaces : elles sont démographiques, culturelles et sociales.

« Ainsi, alentour de 1980, la dernière grande vague de natalité d'après-guerre aura atteint l'âge adulte et la société québécoise, pendant un nombre d'années dont on ne voit pas encore la fin, plafonnera numériquement. Dans un pays fédéral dont la politique d'immigration tend naturellement à renforcer la majorité anglophone, elle aurait alors toutes les chances de décliner et de commencer à subir cette assimilation par la noyade, vieux rêve du conquérant que seule notre ancestrale « revanche des berceaux » empêcha jadis de se concrétiser.

« Culturellement, il va de soi que ce déclin démographique saperait bientôt la vitalité débordante, mais encore si jeune et foncièrement complexée, du nouveau Québec français.

« Quant à l'animal social très particulier qu'est l'homme d'ici, l'occasion qui passe pour lui de se forger un contexte à la fois original et fécond, qui reflète nettement son identité et lui serve de chantier pour son apport propre à l'ascension laborieuse de l'humanité -- cette occasion risque d'être chauve terriblement vite! Les cheveux qu'elle a, s'ils ne sont pas saisis sans trop de délai, risque de tomber pour ne plus jamais repousser. Car notre version à nous de la crise universelle des structures sociales, elle s'inscrit sur un arrière-plan de fragilité toute spéciale. La société québécoise ressemble un peu au homard en saison de mue, sa vieille carapace émiettée est, jusqu'à la repousse, extrêmement vulnérable. Notre carapace, faite des valeurs de la « survivance » (cléricalisme étouffant mais encadreur, « langue gardienne de la foi », agriculturisme), achève de voler en éclats, même les plaques les plus coriaces s'écaillant peu à peu dans les régions rurales à mesure que s'effectue la relève des générations.

« Charriée par tous les courants torrentueux de notre époque, la société québécoise a donc le besoin pressant d'un nouvel encadrement, de ce minimum vital de « consensus », faisceau toujours mystérieux des liens et des modèles qu'on accepte, sans quoi elle serait, plus que toute autre peut-être, en danger de désintégration irrémédiable.

« Or, ce consensus nouveau, ce cadre vital, on n'en voit nulle part la perspective solide si ce n'est dans l'indépendance. »


René Lévesque, extrait de l'introduction au volume « Québec - Canada », de la série « l'humanité en marche »
Les Éditions Fides, 1973.

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était en 1961.

Il n'y a plus de pacte entre deux nations

« Encore une fois, un peuple ne vit pas de sempiternelles réclamations mais de Dignité.

« Encore une fois, un peuple qui veut vivre doit faire beaucoup plus que ne pas mourir.

« Cette vie intense que vous voulez pour le Canada français, vous le cherchez dans le pacte entre Deux Nations?

« Vous vous contez des histoires. Il n'y a plus de pacte entre deux nations. Il y avait un vainqueur et un vaincu. Il y avait quatre provinces qui sont maintenant dix dont l'une était, comme par hasard, française. C'est vrai qu'elle n'est pas une province comme les autres: le Québec est l'État national des Canadiens français. Mais la Confédération l'a diminué au rang de province comme les autres.

« Cette vie intense que vous cherchez pour le Canada français, vous le cherchez dans la correction d'injustices?

« Vous êtes injuste. Il n'y a pas d'injustices dans cette Confédération qui n'en est pas une. Il n'y a qu'une majorité anglophone, toujours la même, qui en vertu de la Conquête ou de la Démocratie est maîtresse incontestée d'un gouvernement; et une minorité française, toujours la même, qui en vertu de la même Conquête ou de la même Démocratie mène une vie de tutelle.

« Encore une fois, la démocratie et la nature humaine exigeront toujours que le peuple canadien-français se soumette, de gré ou de force, aux désirs de la majorité.

« Si la nation canadienne-française n'est pas satisfaite de cette confédération qui n'en est pas une, c'est à elle d'en sortir. »

Marcel Chaput, extrait du livre « Pourquoi je suis séparatiste »,
Éditions du Jour, 1961.
M. Chaput était alors fonctionnaire fédéral à Ottawa, résidant de Hull et sur le point d'être élu président du RIN (Rassemblement pour l'indépendance nationale).

Je me souviens

Regards sur l'histoire, sur une époque où notre pays était le Bas-Canada.
C'était en 1839.

Testament politique de Chevalier de Lorimier


« Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays dans l’insurrection et l’indépendance, mes vues et mes actions étaient sincères et n’ont été entachées d’aucun des crimes qui déshonorent l’humanité et qui ne sont que trop communs dans l’effervescence de passions déchaînées.

« Depuis 17 à 18 ans, j’ai pris une part active dans presque tous les mouvements populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l’indépendance de mes compatriotes; nous avons été malheureux jusqu’à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes collaborateurs. Beaucoup gémissent dans les fers, un plus grand nombre sur la terre d’exil avec leurs propriétés détruites, leurs familles abandonnées sans ressources aux rigueurs d’un hiver canadien.

« Malgré tant d’infortune, mon cœur entretient encore son courage et des espérances pour l’avenir, mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours, ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent.

« Voilà ce qui me remplit de joie lorsque tout est désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront après les malheurs de l’anarchie et d’une révolution sanglante. Le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le Saint-Laurent; tout concourt à ce but, les exécutions même, le sang et les larmes versés sur l’autel de la liberté arrosent aujourd’hui les racines de l’arbre qui fera flotter le drapeau marqué des deux étoiles des Canadiens.
...

« Quant à vous, mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d’échafaud vous être utiles. Puissent-elles vous démontrer ce que vous devez attendre du gouvernement anglais!... Je n’ai plus que quelques heures à vivre, mais j’ai voulu partager ce temps précieux entre mes devoirs religieux et ceux dus à mes compatriotes : pour eux je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier, pour eux je me sépare de mes jeunes enfants et de mon épouse sans autre appui, et pour eux je meurs en m’écriant: Vive la Liberté, Vive l’indépendance! »

Chevalier de Lorimier
14 février 1839, à 11 heures du soir


Extrait du livre « Les patriotes 1830-1839 »
Les Éditions Libération, 1971.

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était entre 1913 et 1927.

J'ai été Franco-Ontarien pour les 29 premières années de ma vie, et je me souviens encore de mon grand-père paternel, Joseph Allard (né en 1895, échevin à Ottawa au début des années 1950), qui disait quand j'étais enfant : Il y a deux sortes de monde au Canada, les Canadiens et les Anglais. Ce texte parle de son époque, et est tiré du livre « Entre deux livraisons », publié pour les 50 ans du quotidien Le Droit, d'Ottawa.

« Au Canada, deux races s'affrontent parce qu'elles ont été unies d'un lien forcé, à la fois brusque et bizarre. Lors de la conquête, l'une des deux s'est soumise en conservant tous ses droits, l'autre a vaincu sans vaincre en acceptant que le perdant demeure libre et vive sur le même pied que le vainqueur. Le traité de 1763 fut moins une conquête qu'un mariage de raison.

« Mais on ne marie pas impunément deux êtres qui s'ignorent, qui ne se sont jamais recherchés ni désirés, qui dans leur coeur se rejettent comme deux étrangers, qui n'éprouvent l'un pour l'autre aucun attrait ni aucune estime, qui n'ont rien de commun : ni langue, ni religion, ni éducation, ni goûts, ni opinions, ni modes de vie. Un tel ménage est nécessairement voué aux mésententes domestiques; car tout devient problème de foyer : la soupe, le café, les rideaux, les tapis, le chien et le programme de télévision. À des journées d'incompréhension se succèdent des soirs de chicane et des nuits d'enfer. Les conjoints les plus délicats et les plus vertueux du monde ne parviendront qu'après quinze ans ou vingt ans à s'entendre, à s'estimer et enfin à s'aimer pour de bon; mais cette évolution, qui dans la vie conjugale ne dure que vingt ans, exigera bien davantage dans le cas de deux races qui s'opposent.

« Ce sera l'oeuvre de siècles. Or, au Canada, les siècles ne sont pas révolus et les deux groupes ethniques, après quelque cent cinquante ans de vie commune, en sont encore au stage des amertumes, des heurts et des continuels agacements. En somme, chacun accuse son conjoint de vouloir être roi dans sa maison. L'Anglais ne parvient pas à comprendre pourquoi ces mots puissants et irrésistibles de British Empire et de Union Jack n'enflamment point un peuple aussi fier et intelligent que le nôtre. Le Canadien français ne parvient pas à s'expliquer pourquoi dans la tête d'un Anglais, si sensée, si pratique, le simple mot Canada ou Canadien ne constitue pas un idéal par lui-même. Que vaut un God Save the King exotique, à côté de l'Ô Canada, poème de notre cru et âme de notre coeur?

« L'un voudrait que les meubles de la maison soient entièrement tapissés en bon jersey d'Angleterre, l'autre veut les couvrir en étoffe du pays. Et la querelle bat son plein de l'Atlantique au Pacifique entre l'élément majoritaire, toujours porté à jouer un rôle de mari brutal, et l'élément minoritaire, toujours tenté de prendre trop au sérieux son rôle de femme contrariée et d'épouse battue, parce qu'elle est devenue défiante, soupçonneuse et obsédée de mauvais rêves. »

Laurent Tremblay, « Entre deux livraisons », chapitre 1913-1927.
Éditions Le Droit, 1963.

mercredi 22 juin 2011

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était en 1997.

Un épisode dans la lutte pour sauver l'Hôpital Montfort, à Ottawa.

Durant l'hiver, Michel (Gratton)* me dit : «On va aller au Parlement même, chez Jean Chrétien, faire une conférence de presse. On va aller dire au Fédéral qu'il a un rôle important à jouer pour la défense des minorités. On fera savoir au premier ministre Chrétien que si nous ne pouvons pas garder un seul hôpital francophone universitaire en Ontario et le seul à l'ouest du Québec, nous n'avons pas notre place au Canada et les souverainistes auront eu raison.»

J'hésite. Je veux y penser sérieusement. Cela aura des répercussions au Canada anglais comme au Québec. « Allons-y. Montfort, c'est un problème d'envergure nationale. Montfort aura des répercussions sur tout le Canada français et sur la minorité anglophone du Québec.» Enfin, Montfort aura des répercussions sur l'avenir du Canada. [...]

Puis, me voilà partie. Le discours, je le prononce bien (au Parlement), mais je n'ai pas le temps d'anticiper les questions-réponses avec Michel. Un journaliste anglophone me demande : «S'il y a un référendum au Québec, voulez-vous dire que vous allez travailler avec les souverainistes et contre le Canada?» J'ai vu, plus que jamais, que mes mots auraient un effet grave au Canada tout entier. [...]

Je réponds à ce journaliste : « Nous sommes un million de francophones au Canada à l'extérieur du Québec. Lors des autres référendums, nous avons été les meilleurs ambassadeurs que le Canada pouvait avoir. Nous (les Franco-Ontariens) avons tous des enfants, des parents, des amis au Québec. Nous leur disions ce que signifiait un «oui» pour nous. Comment voulez-vous que je leur tienne le même discours quand on laisse fermer notre seul hôpital? Cela n'aurait pas grand sens, non? Pour répondre à votre question, «non»! Mais nous demeurerons silencieux.» Ils ne sont pas revenus sur le sujet.


Gisèle Lalonde, ancienne maire de Vanier (maintenant un quartier d'Ottawa) et présidente du mouvement SOS Montfort, de 1997 à 2002.
Extrait de son livre « Jusqu'au bout! »
Éditions Le Nordir, 2003.


* Michel Gratton, auteur, journaliste, chroniqueur, ancien attaché de presse du premier ministre Brian Mulroney, décédé en 2011.

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était en 1839.

Réponse de Louis-Joseph Papineau à Lord Durham après l'insurrection de 1837-1838.

« Ce n'est plus à moi à me porter l'accusateur du gouvernement anglais, comme il a été de mon devoir de le faire pendant trente ans de ma vie publique. Ce gouvernement s'est lui-même confessé coupable dans les cent vingt pages in-folio que vient de publier Lord Durham. Corruption systématique, péculats honteux, antipathies contre les peuples, exemples révoltants d'irresponsabilité dans les agents du pouvoir, accaparement du domaine public, rien ne manque à ce tableau des misères du Canada, tableau tellement hideux que son pendant ne pourra être fourni que par l'histoire d'une autre possession anglaise, l'Irlande.

« Et pourtant, l'auteur a uniformément adouci ses formules accusatrices contre l'autorité dont il est l'organe, et à laquelle il veut conserver son sceptre de plomb sur les colonies par de si pitoyables moyens, qu'il s'est perdu de réputation comme homme d'état.

« Voulant prouver que sa race favorite, la race saxonne, est seule digne du commandement, lord Durham l'a mensongèrement peinte en beau, et il a assombri par les plus noires couleurs le faux portrait qu'il a tracé des Canadiens français. Mais malgré cette avilissante partialité, je renvoie avec confiance les lecteurs équitables à cet étrange rapport, bien convaincu qu'ils en tireront cette conclusion, que les Canadiens n'ont aucune justice à espérer de l'Angleterre; que pour eux, la soumission serait une flétrissure et un arrêt de mort, l'indépendance, au contraire, un principe de résurrection et de vie.

« Ce serait plus encore, ce serait une réhabilitation du nom français terriblement compromis en Amérique par la honte du traité de Paris de 1763, par la proscription en masse de plus de vingt mille Acadiens chassés de leurs foyers, enfin, par le sort de six cent mille Canadiens gouvernés depuis quatre-vingts ans avec une injustice incessante, aujourd'hui décimés, demain condamnés à l'infériorité politique, en haine de leur origine française.

« Vrai quand il accuse le pouvoir, faux quand il accuse le peuple, le rapport de Lord Durham servira aussi à prouver que l'indépendance du Canada est un événement voulu par l'intérêt de l'ancienne comme de la nouvelle France, et par l'intérêt de l'humanité tout entière. »


Extrait de l'« Histoire de l'insurrection au Canada » (1839), par Louis-Joseph Papineau
Éditions Leméac, 1968.

Je me souviens

Fête nationale 2011
Regards sur l'histoire
C'était en 1966.

Mon pays, Québec ou le Canada


« Comme tous les nationalistes du Canada français, je voudrais écrire ce soir, mon pays c'est le Québec, mais précisément, le pays du Québec n'existe pas encore. Je ne le créerai ni avec des mots, ou des rêves, ni avec de la colère, de la haine, de la précipitation ou du chauvinisme. Je ne l'inventerai pas pour refuser de vivre au rythme anglo-américain, pour justifier ma faim de liberté, ou pour me venger parce que le gouvernement d'Ottawa refuse de me donner ce que je lui demande. Le pays du Québec sera si la nation le veut. »
.....
« Je ne savais pas au moment de mon départ de Dorval, en cette nuit de février 1966, combien me transformeraient mes rencontres avec certaines personnalités des Canadas anglais et français. [...] J'ai honnêtement cherché un dénominateur commun entre Canadiens de langue française et anglais, et je ne l'ai pas trouvé.

En conséquence, je reviens à la Terre-Québec plus québécoise que canadienne, parce que j'ai appris durement, douloureusement et définitivement, que pour demeurer fidèle à la ligne profonde de mon passé, de mon présent et de tout ce qui compose mon être de langue et de culture française, je dois vivre au Québec, dans un Québec qui un jour deviendra peut-être, mon pays. »

Solange Chaput-Rolland (1919-2001)
auteure, ancienne députée libérale à Québec et sénatrice conservatrice à Ottawa.
Extrait de la conclusion de « Mon pays, Québec ou le Canada »
Le Cercle du livre de France, 1966.
Mme Chaput-Rolland avait visité le Canada d'un océan à l'autre entre février et juillet 1966, et la publication du livre avait été commanditée par la Commission du centenaire du Canada.